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La revue - n° 46

grand entretien : Sam Braun

Je suis né en 1927. Je ne me souviens pas être entré dans une synagogue avant la guerre, c’est dire que si je savais que j’étais juif je ne connaissais pas la signification réelle de ce que recouvrait ce terme. Mon père était commerçant dans la ville de Clermont Ferrand où nous nous sommes installés en 1937. Et puis la guerre est venue, j’avais alors 12 ans. Je me souviens de mon père écoutant sur le poste de TSF Radio-Londres, je savais que la guerre faisait rage mais j’étais bien loin d’une compréhension politique du phénomène. Jusqu’en 1943 je ne me souviens pas d’avoir jamais souffert de mon judaïsme, sinon une fois et plus tôt lorsqu’élève de l’école Falguière le maître d’école m’a fait m’être à genoux sur une règle métallique placée sur l’estrade et ce pendant toute une matinée, et cela sans aucune explication, maintenant je me dis qu’il s’agissait là d’un acte antisémite, mais encore faut-il le recul de mon existence et de l’histoire pour le reconnaître comme tel. En dehors de cela jamais de réflexion antisémite, mais soudain je suis devenu juif le matin du 12 novembre 1943. Les miliciens ce jour sont venus dans l’appartement familial, il y avait mon père, ma mère, ma petite sœur de dix ans, ma grand-mère et moi. Ils ont alors pris la décision, alors même qu’ils n’en avaient pas reçu l’ordre, « d’embarquer tout le monde ». Seule ma grand-mère est resté, trop vieille et malade pour être amené, à mon retour de déportation, deux ans plus tard, j’ai appris qu’elle y était morte seule et sans soin. L’incarcération puis le départ pour Drancy. Les privations et l’angoisse mais nous étions encore ensemble. Puis le départ par « le train de la nuit », wagons à bestiaux, une centaine de personnes les uns sur les autres entassés. Et très vite les premiers morts, la place alors de s’asseoir et de s’allonger. Trois jours sans manger ni boire, de ces trois jours je garde le souvenir du regard de mon père. Placé près de la petite ouverture du wagon il pouvait lire le nom des gares défilé en Allemand d’abord puis en Polonais. Mais même alors l’incompréhension n’a pas fait place à l’angoisse où à la terreur. La fin du voyage, un quai, la descente rapide des wagons, les coups. Les femmes sont séparées des hommes, je tenais la main de mon père avant d’être séparé par un coup. Mon père poussé avec les femmes et les enfants, moi de l’autre côté. La file de la mort, ma mère, ma petite sœur, mon père, et tous les autres assassinés ce jour là. L’autre colonne, la mienne, est affecté au commando 3 de Buna-Monowitz. Dans le camp de Primo Levi et d’Elie Wiesel où nous étions 15000. Pouvez-vous nous parler d’Auschwitz, comment avez-vous survécu ? Une question des enfants est récurrente, quelle est votre plus mauvais souvenir ? Quand je me retourne vers Auschwitz tout me semble également épouvantable, puis soudain je pense à un épisode qui prend la place de toute cette souffrance. Ce qui était le plus important c’était la déshumanisation qui prenait toute la place, les SS ne nous regardaient pas comme des êtres humains, ils étaient dans un profond mépris. Lorsque l’on croisait un SS il fallait retirer son béret et s’immobiliser en attendant qu’ils passent. Ce jour là, un dimanche, je m’en souviens car le dimanche nous ne travaillions pas. L’un des déportés a croisé deux SS en oubliant de les saluer. Alors ils ont pris et jeté au sol son béret puis ils l’envoient le ramasser et au moment où il se penche, et ce tout en continuant à bavarder, ils dégainent et tirent, enfin s’éloignent sans un regard. Une autre fois j’étais affecté au terrassement, je creusais les fondations d’une usine. L’hiver à moins quinze degré la terre est en béton, c’était très un travail harassant. Nous devions faire du béton armé, nous étions sur des échafaudages et devions tasser le béton pour le rendre homogène. Deux hommes sont tombés du haut de l’échafaudage, le contremaître civil donne aussitôt l’ordre d’arrêter la machine, le SS présent refuse et les deux hommes sont engloutis. Le peu de prix de la vie d’un homme, la banalité de donner la mort, de cela je m’en souviens très bien. Tout était mécanique et en un sens je me suis évadé mécaniquement du camp, par l’imaginaire je me suis évadé. Certainement une forme de schizophrénie de défense, lorsque j’étais battu j’avais l’impression de pouvoir sortir de mon corps, voyant du dehors la scène. Je rêvais que je mangeais du hachis-Parmentier ou du café au lait pain-beurre car c’était la chose qui représentait pour moi le sommet du plaisir, et cela soulageait ma faim. Cette puissance de la pensée est extraordinaire, la pensée est matière en ce sens qu’elle a une force et un pouvoir. C’est une des raisons qui m’a permis de m’en sortir alors que je n’ai jamais bénéficié d’un bol de soupe de plus que les autres. Et aussi deux autres raisons : la première c’est la chance, la deuxième c’est l’espoir. J’étais plein d’espérance, j’étais persuadé de m’en sortir et cela ne m’a jamais quitté… sauf le dernier jour et cela constitue certainement ma plus grande chance car cet abandon de tout espoir a été alors mon salut. Comment avez-vous été sauvé ? J’ai participé à ce que les historiens nomment la longue marche, la dernière tentative nazi pour effacer nos existences. Le 18 janvier 1945 devant l’arrivée des troupes russes nous évacuons Auschwitz. Nous étions sur des wagons de marchandises découverts, c’était un très long train, nous sommes arrivés dans une gare, les SS sont passés sur le quai en disant en toutes les langues que les malades devaient descendre. J’étais épuisé, à bout de force, mon souhait était d’aller vers la mort, d’en finir, alors j’ai demandé à être descendu. Sans ménagement je me suis retrouvé sur le quai, à cet instant tout espoir m’avait abandonné, j’avais vu durant notre marche tous ceux qui ne pouvaient plus avancer être immédiatement abattu. Lorsque le train est reparti, les SS ont retirés leurs vêtements : c’étaient des résistants tchécoslovaques. La chance était présente encore lorsque l’espoir s’évanouissait, la vie m’accueillait à bras ouverts alors que j’étais venu vers la mort. Pouvez-vous nous parler de votre retour en France ? Etiez-vous seul ? Non j’avais mon frère et ma sœur, mon frère à 4 ans de plus que moi et ma sœur 6. Ils ont pris la place de mon père et de ma mère et je leur en sais gré. Je suis revenu à Clermont l’année de mes 18 ans. J’ai d’abord passé quelques semaines à Prague afin de me soigner puis j’ai été acheminé en avion militaire vers Paris. Les brancards étaient fixés par quatre sur les parois du cargo. Une AFAT (désignation des femmes militaires) m’a appris que le rationnement existait toujours à Paris, ce fut pour moi un choc inimaginable. Car même si j’avais connu ce que trois ou quatre vies mises bout à bout n’auraient pas pu m’apprendre j’étais toujours dans le fond un gamin. Et soudain je comprenais que la fin de la guerre ne signifiait pas le retour à l’état merveilleux qu’était celui des souvenirs de mon enfance. Mon arrivée sur Paris fut terrible, au départ de Budapest une cinquantaine de tchécoslovaques étaient présents pour nous saluer sur le tarmac, ils ne nous connaissaient pas mais venaient, avec cette chaleur toute slave, dire au revoir aux anciens déportés que nous étions. Au retour à Paris l’aéroport militaire du Bourget, l’arrière de l’appareil qui s’ouvre sur un champ et… personne. Nous sommes embarqués dans un bus, identique à celui utilisé pour les rafles, peut-être que dans ce même bus des hommes, des femmes, des enfants sont montés vers la mort. Et la traversée de Paris, le sentiment d’être transparent. Personne ne semblait nous voir, peut-être car nous regarder était trop douloureux au regard de la propre histoire de la France. Nous avons été parqués dans un cinéma, un gars du Second Bureau, placé dans une autre rangée de sièges me questionne alors si maladroitement que s’en était douloureux. J’étais soupçonnable au même titre qu’un espion ou un usurpateur. Cet accueil est aussi une des raisons de mon mutisme pendant quarante ans. Alors que je m’attendais à de l’affection je me retrouve face à un militaire sans aucun tact ou psychologie minimale. Je me retrouve ensuite au Lutecia (grand hôtel parisien), sans voir personne alors même que mon identité était connue et que j’avais donné l’adresse de mes proches. Ce n’est que par hasard qu’une amie de ma mère entendant mon nom parviendra jusqu’à moi. Bref un immense bordel comme seule la France est capable d’en produire. Alors parler me semblait impossible, nous avions d’ailleurs l’impression que personne ne voulait nous entendre. Je ne pouvais ni dire ni me formuler ce que j’avais vécu. C’est seulement dans cet autre silence qu’est la nuit que je pouvais pleurer. Quarante années de silence, et extérieurement une vie normale. L’année la plus difficile fut 1948, juste après mon service militaire, une année d’alcoolisme total. Je buvais tout le temps et n’importe quoi, je ne fréquentais plus que d’autres alcooliques, je mendiais pour me payer l’alcool. J’ai d’ailleurs passé mon BAC ivre mort. C’était un baccalauréat en section spéciale, réservé aux anciens déportés et résistants. Le jury doit me l’avoir donné car je ne me souviens même plus des épreuves tant l’alcool m’avait altéré. Cette année fut terrible mais salutaire, comme l’alcool à 90° nettoie une plaie purulente il me fallait me nettoyer de tout ce que l’on m’avait déposé sur le dos, de ces insultes antisémites et de ces immondices qui étaient insupportables. C’était pour moi un passage initiatique, il me fallait mourir à ma vie de déporté pour renaître dans un monde libéré. Au bout de cette année d’alcoolisme j’ai dis à l’un de mes copains : demain j’arrête de boire. J’ai pris mon pénultième verre et plus jamais je n’ai bu. Car dans le fond mon alcoolisme n’était que de circonstances. Je me suis inscrit alors en médecine et suis devenu médecin. Et comment vous êtes-vous mis à parler ? J’ai une amie, aujourd’hui retraitée, qui était professeure d’histoire au Lycée Lamartine à Paris, elle m’a demandé de venir témoigner dans ses classes, mais je refusais cette démarche de toutes mes forces. Puis un matin devant la glace, je me retrouve en face d’un gars qui se rasait face à moi et que je ne reconnaissais plus, il avait plein de rides et il était vieux. Je devais me croire jeune pour l’éternité or le miroir ce matin là me renvoyait un tout autre visage. En face de moi un presque vieil homme, et ce fut un choc psychologique effroyable, car j’ai eu la douloureuse révélation que mes parents étaient morts pour rien si je n’étais pas capable, avant qu’il ne soit trop tard, de livrer aux enfants la mémoire de mon expérience concentrationnaire. J’y suis donc allé, mais pas seul tant mon sentiment de panique était grand, un ami déporté pour faits de résistance m’accompagnait. Cette mémoire double permettait à chacun de nous deux de pouvoir parler, pendant deux heures, en nous relayant. Mais à la fin deux jeunes filles se lèvent, jolies comme des cœurs et récitent un poème, et là ce fut terrible car nous nous sommes jetés, mon ami et moi, dans les bras l’un de l’autre en pleurant toutes les larmes de notre corps. Spectacle certainement extraordinaire pour ces élèves qui voyaient deux adultes sangloter tout leur saoul en face d’elles. Mais c’était probablement le trop plein de silence qui se vidait ainsi. Cet épisode se déroulait il y a 25 ans, et depuis j’arpente lycées et collèges pour témoigner, non pas tant de ce que l’on m’a fait mais de ce que fais avec ce que l’on m’a fait. Travail de mémoire et non devoir de mémoire, j’ai essayé de montrer aux enfants que si nous sommes témoins d’un génocide nous le sommes aussi de tous les génocides de l’histoire. Vous distinguez travail et devoir de mémoire ? Complètement, c’est un problème de temps. Le devoir de mémoire est pour moi la narration de ce qui fut, cela équivaut à faire revivre mon père ma mère et ma sœur lorsque je raconte l’histoire d’Auschwitz. Le futur est l’espace du travail de mémoire, moment d’une projection vers l’avenir. C’est un projet et non pas simplement une narration du passé. Une mémoire non à disposition d’hier mais de demain. Mais il y a bien sûr une articulation entre travail et mémoire, la mémoire est la fondation sans laquelle le travail de mémoire ne peut s’édifier. Et c’est seulement ainsi que les enfants peuvent comprendre et ressentir les choses. Nous sommes, comme témoins, pris dans l’histoire tant affectivement que psychologiquement. Alors nous ne faisons que nous pencher vers notre propre histoire avant de nous arcbouter vers demain, nous construisons ainsi un pont entre les générations afin de parler du « vivre ensemble », de ce moment d’acceptation de l’autre jusque dans sa différence. Les SS nous traitaient comme des « stück », des morceaux, nous n’étions rien pour eux. Nous restituons ce moment tragique de l’histoire des hommes et nous interrogeons le mécanisme génocidaire lui-même, qu’est-ce qui fait qu’un être ordinaire devient un bourreau ? Cette question j’aimerai qu’elle soit prise au sérieux dans le cadre d’un programme officiel de l’Education Nationale. Qu’elle soit saisie à la fois par les historiens et les philosophes. D’autant que le volet consacré à la seconde guerre mondiale n’intervient qu’en fin de première et se trouve de ce fait souvent amputé. Il est indispensable d’interroger à la fois le phénomène génocidaire et l’entreprise de deshumanisation. Car je ne peux pas penser que celui qui devient bourreau puisse conserver ce statut dont il a voulu priver les autres, la deshumanisation est un piège qui prend dans sa nasse celui qui croit être porteur de la vérité de l’humain et assassine en son nom. Mais comment peut se porter la vie après un tel détour par la mort ? Vous posez la question de la résilience, comment continuer à vivre après Auschwitz ? J’ai un immodéré amour de la vie, je pense que c’est mon père qui m’en a donné le goût. Celui qui aime sa vie aime aussi celle des autres, la haine de l’autre est toujours prise d’abord dans une forme de haine de soi. J’ai appris une liberté qui est aussi le résultat de ma parole, au début je ne parlais qu’avec crainte, souvent je pleurais, aujourd’hui j’ai assumé toute mon histoire, elle est pleinement mienne. Cette parole adressée aux jeunes m’a libéré. Si je suis aujourd’hui un homme libre je le leur dois. Le signe de cette liberté est contenu dans ce détail : lorsque ma femme a pris sa retraite je me suis réjouis de ces petits déjeuners que désormais nous prendrions en commun chaque matin. Il faut, pour comprendre, remonter dans le temps. Au camp nous n’avions qu’un horrible pain dans lequel se trouvaient des copeaux de bois, un pain de section carré un peu plus grand que le pain de mie, extrêmement lourd. Un matin j’en avais caché un morceau sous ma chemise avant le départ pour l’usine. Lorsque je suis arrivé sur le lieu de travail le SS et le kapo n’étaient pas là, il y avait seulement des civils devant un braséro. Ils m’ont fait signe de m’approcher, j’ai pris alors mon pain, je l’ai piqué dans un morceau de ferraille et fais rôtir avant de l’engloutir tout chaud. C’était, je m’en souviens, une vraie fête pour moi, or j’ai été malade comme un chien pendant plusieurs jours tant ce pain était horrible. Depuis ce moment je ne supporte plus l’odeur du pain grillé, ni même sa vue, cette odeur m’a poursuivie pendant des années. Et puis un matin que nous prenons notre petit déjeuner ensemble, ma femme amène le toaster, et tout en parlant, sans y prendre garde, je prends un morceau de pain, le grille, le beurre et le mange. Soudain je me réveille, qu’est-ce que je fais ? Non seulement je prends du pain grillé mais encore je me régale avec, je me suis dis alors comme seule conclusion qui s’imposait : tu es guéri d’Auschwitz. De même que j’ai cessé d’avoir la hantise du 12 novembre. Cette date est celle de mon arrestation et demeure liée dans ma vie à des tas de circonstances malheureuses. A tel point que je ne désirais qu’une chose, oublier ce jour, ne pas me réveiller le 1e matin en devant l’affronter. Cette impression était si forte que j’étais persuadé de mourir un 12 novembre. Et il y a 3 ans de cela, je me réveille un matin, celui du 13 novembre en étant libéré de ce poids. J’avais vécu le 12 novembre sans m’en apercevoir et j’étais libéré, cette fois pour la vie, de cette date. Ces deux expériences me font dire que je suis sauvé d’Auschwitz et c’est pourquoi je peux aujourd’hui en parler sans une douleur trop vive. Pouvez-vous nous parler de ces jeunes que vous voyez, comment reçoivent-ils votre parole ? J’interviens de la 3ième jusqu’en terminale et parfois au-delà, mais rarement. Je ne parviens pas à parler aux tout jeunes enfants, certains savent le faire mais je n’ai pas ce talent. Jamais aucune agression ou insulte pendant toutes ces années de témoignage dans des établissements pourtant très divers. Parfois des attitudes un peu hostiles, je me souviens d’un établissement près de Pontoise où deux jeunes ostensiblement ne m’écoutaient pas. A la fin de l’intervention ils se dirigent vers moi, me tendent la main et disent : « continuer monsieur, c’est bien ce que vous faites ». Je crois que ce travail de passation de mémoire est important jusque dans l’opposition que l’on peut rencontrer et que l’on peut dépasser. Car je ne parle pas seulement de la shoah mais aussi de tous les génocides et de toutes les exploitations de l’homme par l’homme. Les questions des jeunes remplissent d’ailleurs un espace très vaste, du plus trivial, du plus quotidien sur les contions d’existence dans le camp jusqu’à la question métaphysique de la place de Dieu après Auschwitz. Vous comprendrez donc que mes interventions soient un éternel renouveau de la question de ma propre expérience. La discussion permet de faire jaillir des choses essentielles, sans lassitude ou trop fortes répétitions. E témoin ne peut que témoigner de sa place et du côté de la subjectivité de ses valeurs et de ses certitudes, et c’est en cela qu’il n’est pas historien. Mais cette parole n’est pourtant pas parvenue jusqu’à vos enfants ? Un jour que j’intervenais dans le collège de ma fille pour les classes de troisième elle l’a fait cette demande d’assister à la discussion, et j’ai refusé. Parler devant mes enfants d’Auchtswitz était autrefois impossible. Mais pour eux demeurait tout le reste invisible du langage, tout ce qui ne prend pas la forme des mots mais possède pourtant une force immense. Une façon de vivre, de taire, d’être, ma peau elle-même transpirait Auschwitz, la communication n’est pas que le verbe. Lorsque je regarde un tableau, écoute une musique, le verbe est inutile. Ma façon de vivre était une façon de rappeler Auschwitz, alors on peut se contenter de vivre en espérant qu’ils me regardent. Il y a quelques années nous avons été faire un pèlerinage à Auschwitz, avec trois de mes enfants car ma fille ainée ne pouvait venir, et rendu sur ce quai de gare d’où j’avais été séparé de mes enfants et de ma petite sœur encore une fois je me suis tu. Pourtant ils ont tout compris, je crois que l’histoire d’Auschwitz se trouve, en ce lieu, en chaque pierre, que le vent lui-même raconte l’histoire du camp, l’odeur y est différente, il se passe forcément quelque chose lorsque l’on va là-bas. Et j’ai été soulagé en en revenant, non de ce que je n’avais pas dis à mes enfants mais de ce que je n’avais plus besoin de dire. Il a fallu du temps pour chasser ce sentiment de culpabilité que j’avais de vivre, cette injustice d’être là alors qu’ils étaient morts. Deux cadeaux me sont chers : le premier est le film « les enfants de Sam », qui est plein de sensibilité et qui est un merveilleux cadeau fait à ma famille et qui restitue totalement ce dont je parlais : la place muette d’Auschwitz au sein de ma famille. Le second est le livre qui est le fruit d’une parole d’enfant. Un enfant m’a posé la question du livre comme témoignage, j’ai alors répondu que je ne savais pas écrire. Que je n’en avais pas le talent. Et en sortant de cette classe, Stéphane Guinoiseau vient me trouver et dit : si vous voulez on le fait. Et j’ai accepté à la condition express qu’il s’agisse d’un entretien. J’ai aussi un blog, celui-ci permet aux jeunes de poser toutes sortes de questions après coup ou sans l’exposition au regard des autres. C’est ainsi que je tente de faire au mieux mon travail de mémoire.

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