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Regards Croisés N°16

Michel Deschamps

Michel Deschamps, premier secrétaire général de la FSU nous parle de sa carrière, de la création de la FSU, de sa vision de l’Ecole et du livre qu’il va publier avec l’Institut de recherches de la FSU : "l’Ecole sous presse"

« J’appelle à un partenariat d’intérêts entre nous et les journalistes, car nous défendons la même liberté intellectuelle »

RC Pouvez-vous nous parler de votre carrière d’enseignant ?

MD Rien ne me destinait à devenir enseignant. Mes parents étaient ouvriers. Titulaire d’un CAP de coupeur de chaussures, j’ai fait divers petits boulots, et je suis entré à l’université par un examen spécial réservé aux non-bacheliers. J’ai commencé par l’usine, et j’ai rapidement souhaité en sortir. Comme j’avais quitté tôt les bancs de l’école, j’y suis retourné par l’intermédiaire du CNTE, le centre national de téléenseignement, l’ancêtre du CNED. Comme beaucoup de ceux de ma génération, j’ai du partir en Algérie pour y faire la guerre. A mon retour, je suis tombé sur une annonce qui demandait un maître auxiliaire dans un lycée agricole, j’y ai répondu, et c’est ainsi que ma « carrière » fut lancée. Par la suite, j’ai été titularisé en français et histoire-géographie. Parallèlement, je suis devenu responsable syndical. C’est aussi la raison pour laquelle je suis « monté », comme tant d’autres provinciaux, à Paris.

RC En quoi l’enseignement agricole est-il spécifique ?

MD J’ai profondément aimé cet enseignement agricole, où la soif d’apprendre de ces de fils et filles de paysans était remarquable. Je me souviens de classes de 35 élèves sans aucune perturbation, certainement un autre temps et un autre monde… Aujourd’hui cet enseignement est devenu un laboratoire, une exception dans le panorama scolaire français, avec des fondements qui demeurent très justes. Il a notamment un rapport très particulier à la société française grâce au mélange entre ruralité et urbanité.

RC Et votre parcours militant et politique ?

MD Mes parents avaient une sensibilité de gauche. Mais je possédais pour ma part un esprit de révolte que je ne peux expliquer mais qui a été précoce. Déjà présent dans mes années de lycée, il m’a conduit à devenir celui que je suis aujourd’hui et ne m’a jamais quitté. Pourtant, ce que j’ai toujours recherché à travers mon engagement, c’est l’unité des forces progressistes. J’ai très tôt pensé, et c’est encore le cas aujourd’hui, qu’il n’y a pas de solution pour un mouvement radical, en dehors d’une unité avec le parti majoritaire de gauche. A chaque fois que ce fait a été oublié par le parti communiste dont j’étais un militant, je me suis fâché. Il m’apparaissait qu’il fallait absolument poursuivre le dialogue ou la confrontation unitaire avec le parti socialiste. En France, la gauche possède deux pôles et c’est leur confrontation et leur dialogue qui assure la vie démocratique. Cette diversité de visions est une richesse.

RC Votre parcours syndical est-il imprégné de cette même culture de l’union ?

MD Je me suis effectivement tourné vers le SNETAP pour cette même raison, c’était un syndicat majoritaire et lié à la FEN. J’ai toujours pensé que la scission de la FEN était une erreur, et elle a été pour moi un drame. Comme une déchirure… alors que d’autres l’ont vécue comme une libération. J’ai fait partie de ceux qui ont lutté avec toute leur énergie pour l’éviter. J’ai été un membre actif d’Unité et action, et dans le combat contre les dérives de la FEN et la scission, avec notamment François Bouillon. Puis, lorsque l’inévitable est arrivé, j’ai été choisi comme porte parole de la transition, et ensuite nommé premier Secrétaire général de la FSU. Ce fut un honneur et une joie. Les raisons de ce choix étaient tactiques, il fallait que les très grands syndicats ne se déchirent pas, que les forces du SNES, SNUipp ou du SNESUP ne s’éparpillent pas dans la lutte pour la direction de cette FSU naissante.

RC Vous parliez d’une joie ?

MD Cette joie des commencements, lorsque tout est à créer, et où tout semble possible. Moments d’effervescence et aussi de naïveté, où quand les problèmes surgissaient, tous nous réfléchissions à les résoudre. Car faire la FSU, ce n’était évidement pas continuer la FEN. Je crois qu’à cette époque, tout le monde pouvait ressentir le dynamisme de ce projet, les autres syndicats, la presse elle-même, qui nous suivit et nous accompagna avec bienveillance. Je suis resté Secrétaire général six années. A l’époque, rester longtemps à la tête d’un syndicat ou d’une fédération était une preuve de dévouement, alors qu’aujourd’hui on soupçonne rapidement le responsable qui « s’accroche ». Devenir permanent dans ces années là, c’était s’engager, donner son temps et sa personne. Aujourd’hui, cette démarche semblerait suspecte, l’investissement total n’est plus au goût du jour, et c’est peut-être un progrès : il y a une vie en dehors du travail.

RC Et vous décidez de ne pas solliciter un autre mandat.

MD Oui, en 1999. Il existait alors des éléments de discorde, à propos de l’opposition à la politique de Claude Allègre, ministre de l’Education nationale. J’ai fait mon choix et j’ai décidé de démissionner. Je pense que nous pouvons ponctuellement faire des actions communes et favoriser le dialogue avec les forces conservatrices, y compris syndicales, mais qu’il faut faire attention aux effets d’affichages qui peuvent nous lier durablement aux conservateurs et briser le mouvement progressiste. Je n’ai pas su me faire entendre suffisamment. J’avais reçu au même moment de Robert Hue la proposition de faire parti de son équipe pour les élections européennes, et j’ai accepté.

RC Vous avez largement accompagné la création de l’IRFSU.

MD Oui. Nous avons créé l’Institut sous l’incitation principale de Louis Astre et de Louis Weber. Ce fut l’une des premières choses entreprises, alors même que tout était à faire. L’esprit qui soufflait était celui de l’aventure, nous voulions un syndicalisme intelligent et créatif, et l’Institut s’est imposé comme un outil indispensable. Nous avions cette idée de faire se croiser dans un même lieu des chercheurs, des historiens, des syndicalistes… C’était fondamental. Nous avions tous en commun le souci du lien entre le monde syndical et celui de la recherche.

Et l’institut est devenu un levier formidable pour aider la FSU à grandir.

La FSU et l’Institut sont inséparables, unis dans la création d’un syndicalisme fort et en résonnance avec la société et le monde.

RC Aujourd’hui l’une des faces de votre engagement est une participation active à un chantier de recherches de l’Institut sur l’école. Comment est né le chantier « L’école et ses critiques » que vous avez initié ?

MD : Très simplement ! Je discutais avec François Bouillon, alors président de l’Institut, et je lui disais que si l’on parle beaucoup de ce qu’on fait à l’école, on ne s’intéresse guère à ce qu’on en dit. François m’a alors répondu : « Et bien, faisons-le » !

M’ont rejoint dans cette aventure Philippe Mazereaud, Danielle Czalzinscky, Gérard Blancheteau, Gabriel Langouët, notre boussole scientifique…

L’Institut nous a apporté un appui matériel bien sûr, mais surtout scientifique. Le Conseil scientifique a étudié et discuté nos propositions et nos hypothèses. Il était parfois effrayé par une démarche si vaste qu’elle débordait des champs classiques de la recherche universitaire.

Nous avons fait des discours sur l’école l’objet de notre travail et de nos investigations. Nous voulons comprendre ce qui se dit sur l’école, pour saisir les représentations générales sur l’école : ce qui est dit sur ce qui se fait. Cet axe de travail suppose que tous les types de discours sont importants, et ils sont légion. C’était l’objet de notre chantier à son origine : travailler sur les 3 types de discours provenant de l’école, de la société et de la presse. Le dernier cité n’était pas le moindre. Mais nous avancions aussi en terrain inconnu, car rien ne traitait vraiment de ce regard de la presse sur l’école, les syndicats et les mouvements sociaux. Il fallait donc lire, recenser, les articles et tribunes dans la presse nationale, locale, pour la jeunesse, mais aussi la radio, la télévision… la tâche était, comme vous pouvez l’imaginer, titanesque. Aussi avons nous décidé de ne travailler que sur une seule année, 2009 en l’occurrence, et seulement sur la presse écrite, avec une sélection de 9 quotidiens nationaux. Choix de raison mais aussi de cœur. Je demeure persuadé, au-delà de la crise qui l’agite, que la presse écrite demeure une référence. Le résultat de ce travail est aujourd’hui sous presse.

RC Et votre constat est critique ?

MD Il ne s’agit pas d’un ouvrage qui vise au dénigrement du travail journalistique. Rien à voir donc avec Les nouveaux chiens de garde, que j’apprécie, mais qui n’est pas construit de la même façon ni avec les mêmes objectifs. Notre travail n’est pas accusateur mais critique. Nous voulions savoir si se dégageait un langage commun aux journalistes au sujet de l’école. Peut-on parler d’un discours journalistique scolaire ? Quelle est l’importance des différenciations éditoriales dans cette fabrique du discours ?

Nous pouvons aujourd’hui répondre à chacune de ces questions. Oui, il existe bien un discours journalistique scolaire qui concerne directement l’image attribuée à l’école, dans le choix des faits et du traitement accordé à ces derniers. Oui, ce discours est commun dans ses occurrences. Les journalistes choisissent l’angle de traitement du fait scolaire, qui prend systématiquement la forme d’une crise. Il y a un abécédaire de l’école réduit à ces trois termes : crise, réforme, conflit. Ces trois mots font cercle et se répercutent l’un l’autre. Le postulat déclaré est celui d’une crise de l’école, qui est sans cesse répétée et rejouée, mise en scène par les journalistes.

RC Vous avez rendu apparente la structure d’une parole qui vient sans cesse rejouer la rupture au cœur même de l’école…

MD Un fait scolaire peut-être compris selon des angles différents, il peut-être neutre, positif, négatif ou encore conflictuel. Les articles positifs sont représentés à hauteur de 15 ou 20 % tandis que ceux qui sont du côté du conflit ou sont négatifs s’élèvent à plus de 50%. Si je prends soin de distinguer négatif et conflictuel, c’est parce qu’ils ne sont pas équivalents. Le conflit est nécessaire, et certainement parfois porteur, tandis que le négatif n’engage aucune amélioration. J’ajoute ici que très souvent ces termes distincts sont, consciemment ou non, confondus par les journalistes. On retrouve toujours les mêmes schèmes de rédaction, avec des articles sur les enseignants et les étudiants qui sont globalement négatifs, et d’autre part, des parents et des entreprises qui n’apparaissent qu’à la marge, ne sont que figurants ou témoins de ce qui se passe à l’école. Cette séparation prend la forme de deux camps qui s’opposent et qui ne peuvent intéresser que dans l’opposition.

RC Ce discours journalistique est-il informé ?

MD La référence aux professionnels ou au vocabulaire du métier est rarissime. Rien non plus sur ce qui fait qu’un enseignant est un enseignant. Par contre, les éléments sur les salaires et les conditions de travail sont nombreux. Le postulat exposé précédemment entraîne que l’enseignant n’est pas d’abord pour la presse un éducateur mais un contestataire. Nous pouvons constater à notre tour que la presse ne semble pas travailler les vrais enjeux de l’école mais a l’air plutôt de les masquer ! La mise en scène de gadgets polémiques, comme la fessée, l’absentéisme ou les crucifix, permet de ne pas affronter les problèmes réels. L’enseignement du breton, au-delà de son caractère de baromètre de la démocratie, ne peut résumer l’école. Car l’intérêt véritable de l’école repose dans une zone grise, technique, ardue, qui risque d’ennuyer le grand public. Il faut donc dramatiser pour rendre intéressant.

RC Mais est-ce le cas pour toute la presse ? Les différences de lignes éditoriales ne modifient-elles pas le traitement réservé à l’école ?

MD La différentiation n’est pas du côté de l’école mais de celui de l’économie. Il y a dans la presse deux courants qui s’excluent et pourtant se rejoignent : la tendance à l’uniformisation et l’impératif de distinction. Nous sommes dans un registre presque schizophrénique. Il a fallu lutter aussi contre un autre spectre, qui est celui de nos propres représentations et préjugés idéologiques. Si je compare ces trois quotidiens que sont Le Parisien, Le Figaro et L’Humanité, deux d’entre eux ont une « couleur » politique, tandis que Le Parisien se veut en dehors de tout engagement idéologique. Nous pouvons constater plusieurs choses. D’abord la place même de l’école dans la pagination des journaux. Peu d’articles, mais présents dans les premières pages pour L’Humanité, davantage d’articles, placés en fin de journal pour Le Figaro. Plus grande visibilité donc pour L’Humanité, mais plus d’articles pour Le Figaro avec une plus faible visibilité. On voit une réticence du Parisien dans le traitement des problèmes à l’Université tandis que L’Humanité s’y confronte. Le Figaro est pris dans une double contrainte dont il ne parvient à s’extraire : attachement aux règles et au conservatisme en même temps qu’une volonté d’adaptation au néo-libéralisme qui suppose mutation et adaptation. Le Parisien se limite aux usages et aux usagers de l’école, alors que L’Humanité dresse le portrait d’une école déterminée, école de l’engagement qui cependant est incertaine dans son devenir. Nous pouvons dire que le slogan : « à chaque quotidien son école » est juste. Après avoir analysé 5000 articles, qui courent sur une année civile et traitent 500 faits scolaires, je peux dresser un bilan plutôt inquiétant. Il y a urgence à représenter autrement l’école auprès du public. La rumeur est un miroir déformé qui ne fait que renvoyer au public ce qu’il croit vouloir entendre. Et cette rumeur pèse énormément sur les comportements alors que l’école a besoin d’une presse qui s’intéresse vraiment à elle. En même temps il serait vain d’exiger des journalistes qu’ils réalisent un travail qui n’a pas lieu ailleurs, y compris dans les institutions syndicales. Tant d’éléments sont absents du débat : l’illettrisme, l’alternance, l’échec scolaire… Soit la limite est consubstantielle aux journalistes, ou bien elle est le produit d’une absence de discussion entre les syndicats, les professionnels de l’éducation et les journalistes. Les interviews des responsables syndicaux se font de plus en plus rares, les syndicalistes ont perdu en dignité sociale, le statut même de fonctionnaire devient fragile… Derrière ce constat je vois aussi l’urgence d’un rapprochement entre les syndicats et la presse. Les journalistes et les enseignants subissent pour une part le même sort, affrontent les mêmes attaques - je parle ici bien sûr de cette presse écrite qui peine aujourd’hui à travailler et à être respectée. C’est cela que j’aurais voulu réaliser à la FSU, une union où journalistes et enseignants partageraient le même syndicat… Une grande union syndicale des professions intellectuelles, qui regrouperait enseignants, journalistes, chercheurs… C’est la question de l’unité syndicale qui se pose, et elle n’est pas réaliste sans un noyau revendicatif commun. Aujourd’hui elle semble irréalisable, tant l’éclatement des cinq syndicats de la presse est acté, avec une fracture qui les rend impuissants, ou presque. Alors, si rien n’est fait, c’est l’opportunité marchande qui vient régler l’information générale. C’est pourquoi j’appelle à un partenariat d’intérêts entre nous et les journalistes, car nous défendons la même liberté intellectuelle. Cette alliance ne se fera pas en un jour, elle suppose une triple exigence pour les enseignants : lire la presse, en posséder les clés à travers une grille de lecture, avoir conscience que l’avenir de la démocratie est lié à celui de la presse. Pour nous dresser face à un flux marchand qui considère que tout ce qui est en dehors de lui est sans mérite, nous devons militer dans et pour un syndicalisme de combat, qui prend en compte l’apport fondamental de la presse. La tâche de la FSU, et en son sein de l’Institut, est de susciter ce type de recherches, avec le soutien ou l’apport d’universitaires et de toutes les forces intellectuelles dont nous disposons.


Dates :

1939 : Naissance

1966 : Il effectue sa première rentrée, comme maître auxiliaire, au lycée agricole du Neubourg, dans l’Eure ; adhère au Snetap

1975 : Secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement technique agricole public (SNETAP)
1992 : Exclusion de la FEN du SNES et du SNEP
1993 : Création de la FSU
1994 : Congrès fondateur de Mâcon, Michel Deschamps est élu premier Secrétaire général de la FSU.
1999 : Michel Deschamps quitte ses fonctions, et figure sur la liste du Parti communiste français aux élections européennes

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