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Demain le syndicalisme.

Ouvrage de Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Christian Laval, Francis Vergne.
Le syndicalisme est confronté depuis quelques décennies à des politiques néolibérales qui modifient en profondeur les conditions de l’action syndicale.

Introduction de l’ouvrage de Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Christian Laval, Francis Vergne.
Le syndicalisme est confronté depuis quelques décennies à des politiques néolibérales qui modifient en profondeur les conditions de l’action syndicale. C’est particulièrement vrai si l’on compare avec la façon dont elle a pu s’exercer en Europe avec des variantes mais aussi des traits communs dans la période comprise entre la Libération et les années 1980. Dans cette période dite de « compromis fordiste », l’action syndicale, par la mobilisation et la négociation, est parvenue à obtenir un certain nombre d’avantages matériels, à consolider la protection sociale du salariat et à homogénéiser jusqu’à un certain point les conditions d’existence.

Le grand tournant néolibéral marqué par la mise en place d’un nombre impressionnant de mesures coordonnées et cumulatives, surtout à partir des années 1990, a eu pour objectif et pour résultat de refondre les relations salariales et de briser le cadre de négociation avec le patronat comme avec l’État. Le partage du « grain à moudre », selon l’expression d’André Bergeron, même s’il était inégal, n’est plus à l’ordre du jour : le contexte est d’abord marqué par le recul du rapport de force au détriment du monde du travail.

Juste après la crise de 2008, un certain nombre d’observateurs ou de responsables politiques d’horizons différents avaient décrété que « le néolibéralisme était mort ». Rien de tel ne s’est malheureusement produit. Si l’on peut être d’accord avec le constat d’échec du néolibéralisme quant aux capacités autorégulatrices du marché, on ne peut qu’être également en désaccord avec le constat qu’en tirait Stiglitz, à savoir que le « bénéfice de la crise mondiale » consistait à congédier définitivement le « fondamentalisme de marché ».

Les politiques néolibérales n’ont pas été stoppées, ni même freinées. En France, le gouvernement « socialiste » de François Hollande et de Manuel Valls a repris intégralement, parfois avec zèle, le logiciel que l’on pensait de droite : retraites, salaires, statut des fonctionnaires, temps de travail, culte de l’entreprise. Le mouvement s’accélère donc au point que l’on peut parler d’une radicalisation du néolibéralisme. Cette radicalisation est aussi l’indice d’une systématisation qu’il ne faut plus considérer désormais sous le seul angle des politiques mais sous l’angle du système politico-économique qu’il a fini par constituer. Le système néolibéral est un système post-démocratique qu’il faut étudier comme tel pour saisir la manière dont on peut le combattre. Ce néolibéralisme devenu un « fait social total » entraîne avec lui le syndicalisme, résistant ou intégré, dans sa spirale de remises en cause. Que faire dans une telle période face au système néolibéral ? Telle est, pour nous, la question stratégique centrale posée au syndicalisme.

Une transformation profonde des conditions de l’action syndicale

La mutation introduite par le système néolibéral touche l’ensemble des domaines où s’ancre l’action syndicale et se joue sa reconnaissance. Elle en sape en réalité les conditions de développement :

– Le partage salaire/profit ou capital/travail est modifié en profondeur. Sur trois décennies, pratiquement tous les indicateurs s’accordent à reconnaître une perte de la part salariale dans la valeur ajoutée d’environ 10 %.

– Le procès de travail est radicalement transformé avec le démantèlement des collectifs. Il ne s’agit plus seulement de faire son travail en échange d’un salaire collectivement corrélé à sa qualification, mais de s’impliquer en intégrant individuellement les impératifs de compétitivité de l’entreprise et du marché.

– Les institutions protectrices du salariat (sécurité sociale, assurance chômage…) qui s’appuyaient sur une représentation syndicale sont contournées, voire supprimées. Vidées de leur substance ou dénaturées elles s’ouvrent à leur tour à la logique de la concurrence et du capital.

– Le salariat qui tendait à s’unifier connaît de nouvelles différenciations avec la montée du chômage et de la précarité.

Les chapitres de cet ouvrage qui analysent plus précisément ces modifications et les défis dont elles sont porteuses concernent pour l’essentiel le syndicalisme français. Ils mériteraient d’être complétés de comparaisons étrangères ou, au moins, européennes. Le format de l’ouvrage nous a interdit de développer de telles perspectives dont nous ne sous-estimons pas la nécessité. Pour autant, et sans être totalement généralisables, il nous a semblé que les problèmes rencontrés par le syndicalisme français témoignent de difficultés pour partie communes.

Le retard pris par le mouvement syndical pour agir avec efficacité dans ce nouveau contexte a des causes multiples. La réflexion amorcée ici fait l’hypothèse qu’une part de ces difficultés n’est pas étrangère à une absence d’adaptation de la pensée et de l’action à la nouvelle situation. Ce manque pèse sur la « double besogne » à laquelle, depuis la lointaine charte d’Amiens, est particulièrement attaché en France le syndicalisme : la défense des intérêts matériels et moraux des salariés et la transformation émancipatrice des rapports sociaux. Les deux dimensions de l’engagement syndical sont à la fois percutées et surtout dissociées au point que c’est le sens même de l’action qui est brouillé.

Les boussoles du syndicalisme semblent osciller aujourd’hui entre deux écueils. La tentation d’une adaptation empirique qui épouse les options néolibérales et les considère comme des contraintes incontournables produit un syndicalisme d’accompagnement et de négociation « à la marge »… alors même que la marge s’est singulièrement rétrécie. Il est d’autre part un syndicalisme qui reste attaché au cadre ancien et estime possible sa restauration au moins partielle. S’il cherche à atténuer les effets destructeurs du néolibéralisme, il le fait en misant surtout sur la protection des pouvoirs publics et de l’État. Le problème tient à ce que ce dernier est devenu un agent actif de l’ordre néolibéral. Entre ces deux écueils, il faut évidemment relever les tentatives faites pour dépasser ces contradictions et travailler au renouveau d’un syndicalisme de lutte et de transformation sociale. Cette orientation générale est notamment celle de la FSU. Cette dynamique créatrice peine cependant à advenir dans une situation de recul global de l’influence syndicale.

La radicalisation du néolibéralisme

Le syndicalisme doit continuer à réfléchir sur le néolibéralisme, en suivre les évolutions, en saisir mieux la dynamique et l’extension. Les doctrinaires néolibéraux, Hayek en tête, eux, n’ont jamais cessé de prendre en compte le syndicalisme… en en faisant un obstacle majeur à l’instauration d’un ordre pur de marché, ce qui devait donc logiquement conduire pour eux à sa soumission ou à sa disparition. Le refus du syndicalisme par Hayek portait en effet sur un certain type de syndicats, ceux qui s’opposaient à la mise en concurrence des salariés entre eux et construisaient des solidarités actives. Mais il laissait ouverte la voie à un autre type de syndicats, ceux qui accepteraient la concurrence entre individus comme entre entreprises. En tout cas, nous sommes peut-être bien à un moment où ce projet prend corps beaucoup plus concrètement, avec cette injonction faite aux syndicats d’épouser les intérêts de chaque entreprise particulière, dans le grand jeu universel de la compétition. Devenue le nouveau « vaisseau libéral », l’entreprise devrait être toujours plus apte à s’adapter au « monde nouveau », ce qui conduit à dénoncer un code du travail jugé « trop lourd » et « trop complexe ». Le « dialogue social » interne, dans ce cadre, se justifie s’il est un atout pour la compétitivité de l’entreprise. La question que nous voulons poser ici est redoutable : le néolibéralisme parviendra-t-il à intégrer à sa logique profonde, celle du jeu concurrentiel systématisé, une partie importante du syndicalisme, reléguant aux marges les organisations qui y résistent ?

La question est d’autant plus grave que le syndicalisme relève de l’expression démocratique. La radicalisation néolibérale actuelle accomplit en effet au-delà de ses espérances le rêve d’Hayek d’une démocratie limitée par un marché illimité. On sait qu’il y avait pour lui deux manières d’y parvenir : le coup d’État militaire à la chilienne (qui a ouvert la voie aux golden boys du régime Pinochet) ; la voie plus lente dite « incrémentale », c’est-à-dire progressive, qui fait que de décision en décision, au gré des « contraintes du marché », s’édifie la « constitution de la liberté » assurant définitivement la domination effective des forces de marché par la mise en place d’un corset normatif et juridique qui limite les actions du salariat et de la population. La « dé-démocratisation » dont parle Wendy Brown1, est parvenue à un stade très avancé, aussi bien sur le plan politique que sur le plan des droits sociaux.

On observe déjà ce que veut dire cette situation « post-démocratique » : inégalités croissantes, recul profond des services publics, appauvrissement massif des fonctionnaires, des retraités et des salariés, ponction dans les épargnes privées des classes moyennes, privatisation accélérée des biens publics. L’exemple grec de ces derniers mois est éloquent et dramatique. Il est de plus en plus difficile d’imaginer la sortie d’un tel système néolibéral qui se renforce en se servant de la crise comme point d’appui. Le seul horizon réaliste est un affrontement social et politique de plus en plus brutal dans la mesure où les bases possibles d’un compromis entre les oligarchies dominantes et la population disparaissent. Si cet enjeu ne concerne pas seulement le syndicalisme, il l’interpelle cependant au premier chef.

Un syndicalisme déstabilisé par la concurrence généralisée

La concurrence généralisée qu’impose le néolibéralisme déstabilise le syndicalisme au point de compromettre la réalisation des tâches qui constituent sa raison d’être. Ces tâches portent d’abord sur la construction et la défense du « collectif » sans lequel il n’est pas de représentation légitime possible : le syndicalisme doit unifier un groupe autour d’un intérêt commun. La difficulté, quand la vocation syndicale en France est de représenter tout le salariat, est de se confronter à sa division selon les multiples formes d’oppressions qui traversent la société. Aux coupures anciennes (par exemple entre qualifiés et non qualifiés, entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux), s’ajoute la fragmentation opérée par les dispositifs individualisants du management de la performance, dont l’un des effets est de dissoudre tout collectif. L’antagonisme entre employeurs et salariés, qui permet de se constituer en tant que groupe et de s’unifier, est supplanté dans l’imaginaire et en pratique par la mise en concurrence entre les individus. La résistance collective au despotisme patronal et à l’exploitation semble à la fois sans objet et vide de sens. Le syndicalisme lui-même disparaît du paysage, sorte de vestige et d’anomalie dans une mobilisation universelle pour la performance de sa propre entreprise2. Ce sont en fait toutes les dynamiques de solidarité – professionnelles, mais aussi territoriales – sur lesquelles le syndicalisme s’était développé qui se trouvent remises en cause sans que les réponses adéquates aient pu encore être trouvées.

Le simulacre du « dialogue social »

Le syndicalisme semble être pris au piège d’un « dialogue social » dont les organisations patronales et le gouvernement font un usage particulièrement pervers, dans la mesure où il est aujourd’hui commandé par l’obligation d’approuver les reculs imposés aux salariés, ne laissant à la négociation que les modalités de leur application. Le piège est redoutable. Ne pas répondre à cette injonction au dialogue, n’est-ce pas prendre le risque de se couper de catégories de salariés peu ou prou gagnées (ou résignées) à l’idée que la compétitivité est la seule manière de « sauver leur emploi » ? Pratiquer la « politique de la chaise vide », n’est-ce pas renoncer à défendre la cause de ceux qui attendent du syndicalisme qu’il les représente en toutes circonstances ? Mais à l’inverse, participer au dialogue social, n’est-ce pas accepter par avance le jeu de l’adversaire ? N’est-ce pas valider le langage et les modes de pensée auxquels il oblige à se plier ? Et c’est d’autant plus vrai que les responsables politiques et le patronat, sur la même longueur d’onde, entendent « faire descendre » ce dialogue au niveau de l’entreprise, là où les rapports de force sont les plus favorables aux employeurs.

Si l’on s’accorde à dire que l’avancée néolibérale a rendu caduc le jeu institutionnel ritualisé du « compromis », nous sommes invités à réfléchir aux nouvelles conditions dans lesquelles le syndicalisme doit accomplir la double tâche évoquée plus haut, la défense des intérêts immédiats des travailleurs et la transformation sociale. Si le néolibéralisme est global par le fait qu’il structure l’ensemble des conditions d’existence du salariat, l’alternative syndicale doit se situer à cette échelle. À capitalisme intégral, syndicalisme intégral serait-on tenté de dire. Face à la difficulté pratique de défendre des revendications (salaire, emploi, protection sociale…) qui ont toutes connu des reculs considérables, la solution réaliste ne consiste pas à les envisager les unes indépendamment des autres et à les hiérarchiser, ou pire, à en sacrifier certaines pour en sauver d’autres. Elle consiste plutôt à montrer une logique alternative d’ensemble, à nouer aussi, sans déroger au principe essentiel de l’indépendance syndicale, les alliances nécessaires. Et à retrouver la voie d’une coopération sans frontière pour déjouer les effets délétères de la mise en concurrence des salariats nationaux. Malgré un certain essoufflement, la participation syndicale aux différents forums mondiaux aura été doublement bénéfique, pour l’altermondialisme qui a trouvé là un ancrage et des relais dans le monde du travail, et pour l’amorce d’un nouvel internationalisme en réponse aux stratégies néolibérales.

Une contribution à la réflexion sur l’alternative

Rien n’est plus urgent que de penser les réponses adéquates à la situation. Nous souhaitons apporter notre pierre à cette réflexion. À nos yeux, ce qui doit l’emporter, c’est la mise en discussion d’une série de problèmes concrets qui se posent dans l’action syndicale et qui ne peuvent selon nous être compris qu’en relation à la logique normative globale du néolibéralisme.

Nous rappellerons les fondamentaux du néolibéralisme en particulier du point de vue du combat permanent qu’il mène pour l’affaiblissement et la domestication du mouvement syndical. Le projet historique du néolibéralisme obéit à une orientation antisyndicale et antidémocratique qui perdure et se radicalise (chapitre 1).

Le principe actif de la concurrence généralisée devient la loi de toute la société et de toutes les institutions. Le syndicalisme s’en trouve déstabilisé au point, s’il n’y prend garde, d’être entraîné dans une logique qui pervertit ses tâches (chapitre 2).

Ce risque doit être mesuré à l’aune du discours du « dialogue social ». Sans création d’un autre rapport de force, cette pratique piège et enlise le syndicalisme bien plus qu’elle n’apporte de véritable réponse syndicale aux effets de la concurrence généralisée (chapitre 3).

La réponse réside dans une contre-offensive globale et internationale. Globale car chacun voit bien que l’éparpillement des luttes comme l’absence de coordination entre les résistances constitue la meilleure garantie pour le néolibéralisme de continuer à nous opposer les uns aux autres. Internationale car si c’est bien à ce niveau que se structure et agit le capitalisme financier mondialisé, c’est à ce niveau également que des solidarités de combat peuvent se construire ainsi que le montre déjà le mouvement altermondialiste (chapitre 4).

La dimension internationaliste se caractérise par le renouvellement de formes parfois inédites de lutte et de coopération qui redonnent espoir. C’est à partir de ces situations concrètes, au plus près à la fois du rapport de travail et de vie, qu’un avenir syndical commun peut se dessiner (chapitre 5).


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