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02-03-2017

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2017 : les enseignants glissent-ils au centre ?

Par Laurent Frajerman
La campagne pour l’élection présidentielle a mis en lumière un phénomène Macron chez les enseignants (sondage CEVIPOF). Peut-on en déduire une droitisation de cet électorat ? Cette note s’attache à la dissonance entre les valeurs de gauche du milieu et certains de ses choix électoraux, à partir d’une lecture différente des données et d’une recherche en cours sur l’engagement enseignant (110 entretiens, 65 observations d’établissements et de réunions syndicales).

Alors qu’il était considéré comme un bastion de la gauche, le monde enseignant est lui aussi touché par le mouvement de fond de désaffection envers l’action politique et d’affaiblissement des repères partisans. Plus précisément, depuis 15 ans, son soutien majoritaire au PS ne va plus de soi. Aujourd’hui, le dernier sondage du CEVIPOF nous donne des indications précieuses :

les intentions de vote pour les candidats se réclamant explicitement de la gauche sont à un niveau historiquement faible : 42 %, dont 25 % pour le candidat socialiste, pourtant ancien ministre de l’Éducation nationale [1].

Emmanuel Macron réalise une percée qu’il est difficile d’identifier politiquement (centre gauche, centre droit, ailleurs ?) et qui rappelle celle de François Bayrou en 2007.

le programme ultra libéral de François Fillon est contre-productif, 15 % des voix, alors que la droite a des atouts pour réaliser une percée supérieure à celle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Faut-il en déduire « une droitisation de l’électorat fonctionnaire » [2] ? À partir d’une lecture différente de ces données, d’enquêtes complémentaires et d’une recherche sur l’engagement enseignant (Militens, Institut de Recherches de la FSU, 110 entretiens, 65 observations d’établissements et de réunions syndicales), je propose une autre interprétation. Non seulement, la polarisation à gauche du monde enseignant persiste, mais il faut également prendre en compte les identités professionnelles, les intérêts corporatifs d’une profession dépendante des choix de l’État employeur.

Rappels sur une profession mobilisée

Le rapport des enseignants à la Cité se caractérise traditionnellement par le triptyque sursyndicalisation/surconflictualité/politisation à gauche. Ces trois éléments sont interdépendants et conservent leur actualité. Les enseignants sont bien sûr impactés par les évolutions globales (tendance sur le long terme des Français à la dépolitisation, à la baisse du nombre de syndiqués et de grévistes), mais conservent une orientation plus « progressiste ». Leur originalité subsiste.

1/Le taux de syndicalisation des enseignants du premier et second degré est de 29 % [3] (dont plus de la moitié pour la seule FSU), à comparer avec les 11 % [4] de l’ensemble des salariés et les 24 % de la fonction publique d’État. De plus, environ 40 % des enseignants ont déjà été syndiqués.

Les enseignants marqués à droite vivent dans un univers normé et irrigué par l’action syndicale et savent utiliser cette ressource. Parmi ceux interviewés pour la recherche Militens, beaucoup assistent aux réunions syndicales. Ainsi, Clémentine, mariée à un policier, issue d’un milieu non enseignant, vote à droite aux élections nationales. Elle a été syndiquée un an au SNEP-FSU pour des raisons utilitaires et apprécie ces réunions, tout en les rebaptisant « heures de concertation générale » [5]. Or, tous les discours ne sont pas dicibles dans les réunions syndicales, animées par les militants locaux ou par des cadres syndicaux : les valeurs de coopération, de partage, d’égalité, de démocratisation du système éducatif priment, au détriment d’un référentiel conservateur ou libéral.

De façon idéale typique, Gérard Grosse (recherche Militens), dégage deux pôles parmi les enseignants interviewés :

Les « individualistes non-syndiqués ».

Ainsi Simon, professeur des écoles (PE), dont l’entretien est entrecoupé de longs silences, qui fournit des réponses brèves et semble sur la défensive : son père était un petit entrepreneur en bâtiment. Sa définition de l’enseignement (la transmission des savoirs) est traditionnelle et il déplore le manque de considération à l’égard des enseignants, il estime ne pas « avoir besoin » des syndicats.

Les « intégrés syndiqués ». Intégré doit s’entendre ici au monde de l’école

Ainsi Jean-Michel, PE dont le père était instituteur et syndiqué, dont l’épouse, le frère et la belle-sœur sont PE. Il a toujours été syndiqué, au SNI dès l’Ecole normale puis au SE-UNSA et enfin au SNUipp-FSU.

La force d’entraînement des seconds est incomparable, car ils se situent au cœur de l’identité enseignante.

2/Un enseignant fait en moyenne 4,5 fois plus grève que le salarié d’une entreprise [6]. Au niveau du pays, les enseignants représentent à eux seuls le quart des jours de grève en 2013, confortant l’opinion commune sur leur caractère gréviculteur.

Répartition des grèves en France en 2013 [7]

Cette tendance ne faiblit pas dans un contexte économique et social peu favorable, puisqu’en 2015 encore ont eu lieu les plus fortes grèves enseignantes du quinquennat [8]. Cette année-là, l’essentiel de la mobilisation provient du collège, en réaction à la réforme, et repose sur un groupe restreint de 180 000 professeurs. Ainsi, Maryvonne, professeure de collège depuis plus de 20 ans, famille de commerçants peu politisés, non syndiquée, a fait grève pour la première fois [9]. Cela impacte nécessairement sa vision du monde social.

Un électorat ancré dans les valeurs de gauche

Quand le CEVIPOF demande aux enseignants de se classer eux-mêmes sur l’axe gauche / droite, ils sont 63 % à choisir la gauche. Luc Rouban souligne que ce « positionnement est très fort par rapport aux autres professions » [10]. L’écart est d’environ 20 points !

Les sociologues s’interrogent depuis plusieurs années sur la possibilité d’un glissement à droite des enseignants, qui serait provoqué par l’élévation de leur niveau de qualification et donc par des origines sociales moins populaires qu’autrefois [11]. Ce questionnement est surtout pertinent pour les jeunes professeurs des écoles, recrutés au niveau master quand les plus anciens sont entrés à l’école normale après l’obtention du baccalauréat. Or, lorsque l’observatoire des professeurs des écoles débutants fondé par le SNUipp-FSU les sonde, ils se positionnent toujours en majorité à gauche.

Ces chiffres sont sujets à variation, comme le montre l’évolution de cette catégorie :

Auto positionnement des professeurs des écoles débutants, observatoire SNUipp-FSU [12]

On constate moins une tendance au recul de la gauche que des oscillations, avec une poussée centriste actuellement et en 2007, repérée aussi à l’époque au niveau de l’ensemble des enseignants par une recherche du CERAPS université Lille 2 (Engens), qui comptait seulement 53 % de professeurs de gauche, 20 % du centre et 21 % de droite [13].

Parmi les raisons plausibles du recul momentané du classement à gauche de 2007, citons l’effet de l’échec du puissant mouvement contre la réforme des retraites, initiée par François Fillon en 2003. Apogée de la conflictualité enseignante, ce mouvement s’est soldé par de forts retraits sur salaire et a démobilisé la frange militante du milieu. Paradoxalement, cette année s’inscrit au contraire dans une tendance au progrès des valeurs de gauche :

Vision positive de valeurs clivantes, observatoire SNUipp-FSU

L’idée de révolution induit une rupture radicale avec le système économique et social, elle est associée à l’imaginaire de gauche. Est-ce un hasard, si dans la crise politique actuelle, les leaders centristes tentent de se l’approprier en l’euphémisant [14] ? Sa popularité chez les enseignants est significative, d’autant que l’altermondialisation est majoritaire, malgré son invention récente et sa connotation très militante.

Du côté des valeurs de droite, le capitalisme est impopulaire. La notion de réussite matérielle est rejetée (valeur « profit »).

Globalement, les valeurs de droite sont nettement minoritaires de manière durable, un cycle de gauche est enclenché à partir de 2004.

Intentions de vote des enseignants au premier tour des élections présidentielles [15]

La domination de la gauche est nette, elle recueille entre 47 % et 64 % des suffrages selon les contextes.

Toutes les enquêtes notent une politisation des enseignants supérieure à la moyenne, que leur haut niveau de diplôme ne suffit pas à expliquer. La déception envers l’action politique est élevée, aboutissant à un phénomène souvent rencontré par les enquêteurs de la recherche Militens, la « gauche désabusée » [16].

Toutefois, ceux qui s’intéressent le plus à la politique sont également les plus marqués à gauche. De ce fait, la sensibilité conservatrice, inhibée par son statut minoritaire, s’exprime rarement de manière ouverte dans les salles de professeurs. Ainsi Justine, professeure des écoles trentenaire, de droite comme son père cadre :

« C’est un sujet que je n’aborde pas à l’école parce que… On est plutôt minoritaires… Et encore. Je vous dis ça, mais je n’ai jamais posé la question à personne parce qu’en fait moi l’orientation politique de mes collègues m’importe peu. » [17]

Comment expliquer alors cet écart entre le positionnement à gauche et les actuelles intentions de vote  ?

Centre droit ou centre gauche : quel sens donner au centre ?

Luc Rouban écrit à juste titre que les « effets de radicalisation engendrés par les primaires, qu’elles soient de la droite et du centre ou bien de la gauche, ont laissé un espace grand ouvert au centre qu’occupe Emmanuel Macron » [18]. J’ajouterai le poids du vote utile. Cet argument ultime du PS explique en bonne partie le relatif bon score de Ségolène Royal en 2007, 31 %, malgré ses propos sur le temps de travail des enseignants [19] et surtout celui des listes PS aux élections régionales de 2015 [20]. Il peut inciter des enseignants ancrés à gauche à faire le choix tactique d’Emmanuel Macron pour contrer à la fois François Fillon et Marine Le Pen [21].

Mais comment caractériser politiquement les suffrages donnés à des candidats enjambant le clivage droite/gauche ? En effet, le phénomène Emmanuel Macron a des antécédents historiques, avec les candidatures de Jean-Pierre Chevènement en 2002 et surtout de François Bayrou aux élections suivantes. Leur argumentaire est comparable comme l’impact sur les enseignants : 27 % des voix en 2007 [22]. Aujourd’hui, le score très élevé promis à Emmanuel Macron (30 %) diminue mécaniquement celui des candidats estampillés de gauche. Est-il annonciateur d’une réorganisation des représentations politiques des enseignants ? Cette question se pose d’autant plus en cette période de grande fluidité des comportements électoraux.

Le recul du clivage droite-gauche permet de soutenir un candidat du bord opposé au sien, à condition que celui-ci soit modéré et que l’électeur puisse quand même se projeter dans cette candidature, sous l’effet de puissantes motivations (comme le rejet de Ségolène Royal au bénéfice de François Bayrou en 2007, celui du bilan du quinquennat Hollande aujourd’hui). Dans de tels cas de figure, l’électeur qui se positionne à gauche ou au centre gauche n’adhère pas à l’ensemble des propositions du candidat centriste (par exemple, la volonté de François Bayrou d’arriver à un budget de l’Etat à l’équilibre, annonciatrice d’une forte austérité). Il conserve son système de valeurs.

Il faut donc comprendre ce que cet électeur a voulu exprimer sans surinterpréter son message. Exercice délicat. Luc Rouban, grand spécialiste du vote des fonctionnaires, insiste sur le programme d’Emmanuel Macron pour le classer « au centre, voire à droite étant donné ses positions sur la réforme de la fonction publique » [23]. Je pense que cet aspect n’est pas primordial dans la vision qu’en ont ses électeurs à ce stade de la campagne électorale. S’il ne faut pas exclure une clarification ultérieure, ils se déterminent en fonction de leurs craintes pour le second tour et d’un désir global d’alternance.

Le choix d’agréger le centre à la droite dans l’analyse des grandes orientations politiques ne me semble pas pertinent. Il suppose que le vote au centre penche du côté droit, alors que chez les enseignants, il est constitué d’une forte sensibilité de centre gauche. Pour affecter le score des candidats centristes à un camp, le juge de paix est le second tour, lorsque les électeurs sont sommés de trancher entre droite et gauche. Or en 2007, 71 % des enseignants ont choisi Ségolène Royal [24] et 79 % François Hollande en 2012. Le résultat est net. En 2012, les 19 % d’électeurs de François Bayrou ont plutôt suivi sa consigne de voter contre Nicolas Sarkozy, le centre droit et le centre gauche se distinguent donc peu au second tour. En revanche, en 2007, Nicolas Sarkozy obtient environ 10 % de voix venant de François Bayrou, qui ne s’était pas prononcé. On peut estimer que ces suffrages correspondent au centre droit. Il est d’ailleurs frappant de noter que dans le sondage déjà cité du CEVIPOF, dans l’hypothèse où il se présentait en 2017, François Bayrou recueillait 12 % des voix et Emmanuel Macron 24 %.

Mon estimation (deux tiers d’électeurs d’Emmanuel Macron qui seraient de centre gauche) est contestée par Luc Rouban, à partir des données du CEVIPOF. Sa réponse figure en annexe de cette note. On aboutit avec ses données à une petite moitié d’électeurs d’Emmanuel Macron de centre gauche ou de gauche. Ce qui représente quand même 15 % des enseignants qui peuvent être additionnés à la gauche, et non à la droite. Dans ce cas, le potentiel électoral de la gauche atteint environ 55 %, soit un score voisin de celui de 2002, après la déception provoquée par un autre pouvoir de gauche. Rappelons qu’en 2015 encore, les listes de gauche aux élections régionales avaient obtenu 62 % des voix enseignantes, avec certes une abstention plus élevée [25].

Toutefois, l’arithmétique politique peut être trompeuse, car elle implique des individus rationnels et informés. Or se positionner au centre est rarement l’indice d’un fonds idéologique structuré, mais plutôt d’une indécision, d’un rapport à la politique médié par la personnalité des candidats plus que par les identifications partisanes. Ainsi Paul, quadra, syndiqué au SNEP FSU pendant 8 ans, père pharmacien et mère enseignante :

« tu te situes comment sur le plan politique ?

Mi-figue mi-raisin. À droite et à gauche. 2007, j’ai voté blanc. Je n’ai pas voté Ségolène Royal au second tour. Je ne pouvais pas voter pour elle. Ce n’était pas envisageable. J’avais voté au premier tour François Bayrou. En 2012, j’ai voté Mélenchon. Et j’ai voté Mélenchon au deuxième tour aussi. Donc blanc. Très honnêtement, je serais plutôt centriste. Je me suis pas mal reconnu dans ce que proposait François Bayrou. J’ai bien aimé le discours de Mélenchon en 2012. Maintenant la réalité du terrain fait que je ne me reconnais pas tellement dans le PS. Je ne me reconnais pas dans ses têtes. Il y en a très peu pour qui j’aurais un penchant. Et aujourd’hui si tu me proposais une élection présidentielle, avec des noms que je pourrais mettre sur le papier, c’est vrai que je prendrai Juppé. À tort peut-être, mais je… Je ne me vois pas repartir avec un Hollande. (…) Et à gauche aujourd’hui, pouvant sortir du lot, je n’en vois pas. » [26]

En 2007, interrogées par le journal Le Monde Chantal M. et Catherine G., 56 et 42 ans, professeures de lettres classiques et de marketing (filière technologique), ex syndiquées, s’apprêtaient à voter pour François Bayrou. En 2002, Catherine avait opté pour Besancenot (« par légèreté »), et Chantal pour Chevènement (« j’aime les gens qui ont le courage d’être en rupture ») [27]... Ces itinéraires électoraux, même s’ils comprennent des chemins de traverse, restent cantonnés à un espace qui va de l’extrême gauche au centre, ils ne passent pas par la droite [28].

Les polarités d’un milieu homogène

L’étude fine (tris croisés) de sondages CSA établis pour le SNES FSU et Harris interactive pour le SNUipp-FSU démontre l’homogénéité du milieu. Sur un ensemble de questions touchant au métier, aux politiques éducatives, aux mobilisations, l’opinion des enseignants apparaît assez compacte. De nettes majorités se dégagent, et ces résultats globaux ne masquent pas d’importantes disparités entre catégories [29]. Les écarts à la moyenne dépassent rarement les 10 points [30]. Il n’y a pas fragmentation, mais UNE identité professionnelle.

Bien sûr, ce milieu d’une taille importante, disséminé sur l’ensemble du territoire, est traversé par un nuancier d’opinions et d’attitudes. Frédéric Sawicki, directeur de l’enquête Engens (CERAPS) distingue quatre groupes [31].

Un tiers des répondants : rétif à tout type de mobilisation. Univers de droite : refus des discussions politiques, critique du monde syndical, une certaine pratique religieuse, une sociabilité largement externe au monde de l’enseignement, une formation suivie pour une part au moins dans le privé.

Un quart des répondants : le repli sur des enjeux strictement corporatifs. Ce groupe n’hésite pas à recourir à des mobilisations collectives, notamment la grève, mais le fait surtout à partir de motivations professionnelles. Il est caractérisé par son orientation politique centriste et comprend des syndiqués SE UNSA et SGEN CFDT.

Un autre quart : l’enseignant traditionnel de gauche, modéré, républicain. Milieu de fonctionnaires de gauche, entièrement formés dans le public. Proche des syndicats FSU et SE UNSA.

Un groupe minoritaire (15 %) : l’enseignant hyper-mobilisé, que les causes soient professionnelles ou politiques. Milieu politisé très à gauche, plus aisé. Syndiqué à la FSU et à des syndicats radicaux (SUD, CGT etc.).

À mon sens, l’influence de ces groupes n’est pas corrélée à leur importance quantitative, mais à leur proximité avec le centre de gravité du corps. Le groupe « hyper-mobilisé » donne le ton, par son activisme alors que les « rétifs à tout type de mobilisation » sont passifs. Ainsi, dans plusieurs établissements du second degré observés pour la recherche Militens, nous avons constaté que l’unique adhérent du SNALC, syndicat conservateur, distribue anonymement le matériel de son organisation. Au point de susciter la curiosité des collègues et de l’administration ! Dans un petit collège des Bouches-du-Rhône, Georges Ortusi a interviewé deux adhérents du SIAES, scission de droite du SNALC, dont l’un pense être le seul adhérent à ce syndicat sur le collège [32]

Quelle base sociale pour un vote centriste ?

En complément de l’analyse purement politique, les critères professionnels sont à considérer. Bien sûr, les enseignants déclarent se déterminer prioritairement en fonction des enjeux nationaux (80 %) plutôt qu’éducatifs, mais les deux aspects sont liés [33].

Le premier groupe distingué par Frédéric Sawicki (les rétifs à tout type de mobilisation) constitue un réservoir de voix de droite et de centre droit et les deux derniers correspondent à un univers clairement à gauche. C’est pourquoi le second groupe est charnière, il peut basculer comme en 2007 vers un vote centriste ou comme en 2012 vers un vote de gauche « raisonnable ».

Loin d’être ancré, le vote centriste subit des variations d’une grande amplitude depuis 15 ans. Il touche des enseignants qui n’attachent plus d’importance au critère laïc, lequel creusait autrefois un fossé entre la gauche et la droite. Mais ces enseignants sont attachés aux acquis sociaux, au statut de la fonction publique, au rôle de l’État. Ils restent à distance du discours syndical dominant, sans le rejeter et en participant aux grandes actions collectives. Bref, ils sont modérés, mais pas libéraux. Le positionnement d’Emmanuel Macron dans les prochaines semaines, alors que la campagne intéresse un cercle de plus en plus large, sera donc déterminant [34]. Emmanuel Macron sera-t-il identifié comme un banquier ou comme le porteur du renouvellement de la vie politique ?


Conclusion

Que l’on regarde les valeurs dominantes, l’auto positionnement, la conflictualité ou le rapport au syndicalisme, les enseignants constituent nettement un groupe social de gauche, et rien n’indique une mutation lors de ces dernières années.

Si l’engagement enseignant est incarné par des syndicalistes de gauche, cela n’exclut pas la persistance d’une minorité silencieuse de droite ou de centre droit, qui représente environ 30 % de cet électorat.

La gauche assumée est pourtant à la peine dans les intentions de vote. Mais cela provient d’un problème d’offre plus que de demande. Les candidats de gauche sont en difficulté parce qu’ils sont moins nombreux qu’auparavant (offrant une palette plus restreinte) et/ou désunis (l’absence d’unité entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon bloque toute dynamique). De nombreux enseignants veulent exprimer à la fois leurs valeurs de gauche et leur mécontentement envers le Parti Socialiste. L’Education nationale représente l’un des rares domaines dans lequel le candidat du PS assume le bilan, la ministre affiche clairement son soutien à Benoît Hamon. Or les deux réformes phares du quinquennat ont détérioré leurs conditions de travail (les rythmes scolaires pour le premier degré et le collège pour le second).

  Laurent Frajerman, 28 février 2017

Annexe, réponse de Luc Rouban, publiée avec son autorisation

« Pour être précis, si on ne retient que les enseignants on voit que :

- de tous ceux qui avaient voté pour François Hollande en 2012 au premier tour, 12% choisissent pour 2017 Jean-Luc Mélenchon, 41% Benoît Hamon, 41% Emmanuel Macron, 0 François Fillon, 2% Y. Jadot (avant son ralliement), 2% Marine Le Pen et 0,8% N. Arthaud et Ph. Poutou

- il existe une différence politique importante entre les enseignants déclarant une intention de vote pour B. Hamon et ceux qui se déclarent pour E. Macron. Pour le dire rapidement, sur la base d’indices composites qui s’appuient sur plusieurs questions et constituent des échelles statistiques homogènes, les enseignants électeurs de B. Hamon sont fortement libéraux sur le plan économique à concurrence de 1% contre 11% pour ceux qui se déclarent en faveur de E. Macron ; en matière de libéralisme culturel, c’est-à-dire de tolérance sociétale (vis-à-vis de l’immigration, etc.) les partisans de B. Hamon sont 51% à se positionner comme étant fortement libéraux culturels contre 25% seulement des partisans de E. Macron ; sur un indice identitaire (fermeture des frontières aux migrants, etc.) les partisans de B. Hamon sont 16% à être fortement "identitaires" contre 38% des partisans de E. Macron

- j’ai classé le vote Macron au centre car si on crée un indice permettant de calculer combien de fois les enquêtés ont voté à gauche (tous candidats ou listes confondus) au premier tour de la présidentielle de 2012, aux municipales de 2014 et aux régionales de 2015, indice allant donc de 0 à 3, on voit que ceux qui ont voté soit 2 fois soit 3 fois à gauche lors de ces élections ne constituent que 37% des enquêtés qui ont l’intention de voter pour E. Macron au premier tour de la présidentielle de 2017. Inversement, 46% n’ont jamais voté à gauche lors de ces trois élections et 17% une fois seulement.

Si je sélectionne les enseignants qui ont voté au moins 2 fois à gauche lors des 3 dernières élections, je vois que 21% choisissent Jean-Luc Mélenchon, 40% B. Hamon, 30% E. Macron, 1% pour F. Fillon. Si je prends ceux qui au maximum n’ont voté qu’une fois à gauche, j’ai : 9% pour Mélenchon, 6% pour Hamon, 28% pour E. Macron mais 34% pour F. Fillon. En fait, il me semble bien que le vote Macron reste un vote par défaut et qui n’attire que le tiers des enseignants de gauche. »

[1Au premier tour, en 2012, François Hollande recueillait à lui seul 46 % des voix. Sondage Ifop février 2012. Jérôme Fourquet et François Kraus, « Le vote enseignant ou le retour à un Parti socialiste hégémonique », CEVIPOF, note n°14, mars 2012.

[2Luc Rouban, « Les fonctionnaires face à l’élection présidentielle de 2017 », note 31, vague 11, ENEFF-CEVIPOF, février 2017.

[3Enquête Conditions de travail (Dares-DGAFP-Drees-Insee), 2013.

[4Maria Teresa Pignoni, DARES Analyses n° 25, mai 2016.

[5Entretien réalisé par Camille Giraudon, décembre 2015.

[6Entre 1995 et 2013. Sources : DARES (enquête ACEMO), DGAFP pour les journées individuelles non travaillées (JINT). DEPP pour les effectifs des ministères enseignants (école privée exclue).

[7Sources : DARES et chiffres MEN issus des données Mosart et compilés par l’auteur (enseignants et ATOSS premier et second degré, à l’exclusion des enseignants post-baccalauréat, des autres ministères et de l’administration centrale). INSEE et DEPP pour les effectifs de salariés et d’enseignants et ATOSS.

[8279 725 JINT. Derniers chiffres officiels connus, DGAFP.

[9Entretien réalisé par Gérard Grosse, juillet 2015.

[10Interview par Sandra Ktourza dans vousnousils.fr, 23 février 2017.

[11Frédéric Charles, Philippe Cibois, « L’évolution de l’origine sociale des enseignants du primaire sur la longue durée : retour sur une question controversée », Sociétés contemporaines 2010/1 (n° 77), p. 31-55.

[12Sondages SOFRES 2001, CSA 2004 à 2010, Harris interactive en 2013 (échantillon de 1544 PE ayant cinq ans ou moins d’ancienneté).

[13Questionnaire portant sur 2 550 enseignants, dans le Nord-Pas-de-Calais.

[14Songeons au titre du dernier livre de François Bayrou « Résolution française » et de celui d’Emmanuel Macron « Révolution ».

[15Sondages IFOP avril 2002, avril 2007, mars 2012 et sondage IPSOS CEVIPOF février 2017. Choix de regroupement : Jean-Pierre Chevènement inclus dans le Centre, les Verts et les radicaux dans la Gauche, Nicolas Dupont-Aignan dans la Droite, Philippe de Villiers dans l’Extrême droite. Le score des deux derniers candidats est marginal.

[16Expression de Paula, professeure d’EPS de 53 ans, non syndiquée. Entretien réalisé par Camille Giraudon, septembre 2014.

[17Entretien réalisé par Laurent Frajerman, avril 2015.

[18« Les fonctionnaires », note citée.

[19Jérôme Fourquet et François Kraus, « Le vote enseignant », article cité.

[2043 %, dans un moment critique (mobilisation contre la réforme du collège). Luc Rouban note 14, vague 2, ENEFF-CEVIPOF, mars 2016.

[21Jean-Luc Mélenchon a tenté en début de campagne de capter cet argument, mais seul le candidat social libéral en bénéficie.

[22Sondage IFOP, février 2007.

[23Correspondance avec Luc Rouban. Je le remercie pour ses précisions et réactions.

[24Sondage post électoral du CEVIPOF, comprenant un nombre relativement moyen de fonctionnaires, 600. Luc Rouban, Le vote des fonctionnaires aux élections de 2007, La Revue administrative, 360, novembre 2007, p. 581-589.

[25Luc Rouban note 14, vague 2, ENEFF-CEVIPOF, mars 2016.

[26Entretien réalisé par Georges Ortusi, avril 2015.

[27Marion Van Renterghem, « La présidentielle vue par les profs », 2 mars 2007

[28Alain Juppé, malgré son passé RPR et son attitude en 1995, avait préempté en 2015 l’espace du centre droit, y compris par ses positions sur l’école.

[29Principales catégories testées par CSA : âge, sexe, statut, niveau de qualification, éducation prioritaire, syndicat, quelquefois le niveau de satisfaction professionnelle. Harris interactive distingue aussi la proximité partisane.

[30Ce résultat se retrouve dans tous les sondages qui publient des tris croisés.

[31Cette typologie est le fruit d’une analyse de correspondances multiples. Frédéric Sawicki « Esquisse d’une sociologie politique des enseignants français », Education et sociétés 2015/2 (n° 36), p. 83-102, p. 95.

[32Ces enseignants sont caractéristiques du second pôle : Séverine, professeure de mathématiques, père ingénieur, mère au foyer, a une conception utilitaire du syndicat, se dit à gauche sur les questions de société et celles portant sur l’éducation (rôle de l’Etat-providence) et plutôt à droite sur les questions économiques. Le second, professeur d’histoire, se positionne « juste à gauche » en considérant que le Parti Socialiste n’est pas, lui, à gauche. Il est élu au conseil d’administration sur la liste… SNES-FSU !

[33Sondages Ifop février 2007 et 2012.

[34Je pense au statut des fonctionnaires, aux restrictions budgétaires prévues, mais aussi à des éléments plus symboliques : « Macron recycle une vieille intox de la droite sur le jour de carence des fonctionnaires », Pauline Moullot, Libération, 25 février 2017

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