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26-05-2020

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A propos du protocole d’accueil des enfants pour l’école maternelle

11 mai 2020, 22h
Je viens de recevoir le « protocole d’accueil des enfants pour l’école maternelle » de ma fille de 5 ans et après deux mois de confinement, je pleure…
Je sais que ce protocole est la traduction directe des consignes du ministère de l’Éducation Nationale, et je ne jette pas la pierre à l’équipe éducative qui a dû passer de bien mauvais moments à tenter de traduire ces consignes en actes concrets. Sur 7 pages, pas une seule ligne sur le bien-être et la sécurité affective des enfants, sur le projet de fond pour ce retour à l’école ou sur le temps et les espaces aménagés pour leur permettre de s’exprimer sur ces deux mois si particuliers.

L’école que ma fille souhaitait retrouver avec joie est devenue une coquille vide, un mauvais scénario de « Prison Break ». Comment ne pas y penser en voyant tous ces schémas et ces parcours minutés ?

Alors aujourd’hui, je sais tout ce que ma fille ne fera pas à l’école mais j’aimerais aussi et surtout savoir ce qu’elle y fera. Quel est le projet ? Je me refuse à considérer l’école comme une garderie, je trouve cela insultant pour les équipes éducatives et maltraitant pour les enfants.

En tant que maman, je ne peux envisager que ma fille de 5 ans soit contrainte (et de quelle manière ?) de ne pas toucher ses camarades. Je ne peux accepter qu’elle n’ait pas le moindre objet pour agir dans l’espace et vivre de tout son être l’apprentissage du monde. Je ne peux imaginer comment ces consignes inhumaines pour un petit d’homme en plein apprentissage sensoriel seront appliquées.

En tant qu’orthophoniste, professionnelle de la petite enfance, formée aux troubles de l’oralité et de l’intégration sensorielle, je ne peux envisager que tous les enfants de l’école de ma fille soient ainsi amputés d’une part essentielle de ce qui peut les faire grandir harmonieusement. Comment seulement penser faire vivre cela à une génération déjà malmenée par trop d’écrans, de peurs d’adultes, de transports en voiture, de privations d’expériences corporelles et sensorielles du fait de la « vie moderne » ? Le langage s’ancre dans le corps, la communication s’apprend par tous les sens et avant tout par le toucher, que devient une école qui prive les enfants déjà carencés à la maison de ce complément indispensable ? Que devient le lieu protecteur et sécurisant qu’elle peut représenter pour les enfants malmenés par la vie ?

En tant que citoyenne, je ne peux envisager que les enseignants et ATSEM dont j’estime ô combien le travail, dont j’admire la patience et le dévouement, soient soumis à de telles conditions de travail. Qui ose donc faire peser sur leurs épaules une telle écrasante responsabilité ? Qui suis-je pour les faire travailler dans de telles conditions en leur confiant mon enfant ? Faut-il jusqu’au bout de la chaîne sortir à ce point le parapluie pour que chacun se trouve face à un choix tellement cornélien qu’il n’en est plus un ?

Oui ce virus est mortel, oui il provoque des maladies éminemment désagréables (au mieux) et entraîne des séquelles durables (au pire pour ceux qui survivent), mais la privation sensorielle, le bain de stress des adultes, les consignes anxiogènes et inapplicables, l’absence de lien d’attachement et de toucher peuvent aussi devenir mortels, certes à plus long terme. Pensons à ces bébés pouvant mourir faute de relations, et aux personnes âgées qui ont tant souffert du confinement, se laissant glisser parce qu’ils ne pouvaient plus être visités. Que faisons-nous vivre à l’ensemble de la société en sortant de tels parapluies blindés ? Avons-nous perdu le sens commun ?

J’espère que nous ferons tous collectivement et individuellement, et rapidement, la part des choses entre l’essentiel et l’excessif qui entraînera plus de dégâts que de bienfaits. Nos enfants seront encore là quand ce virus sera derrière nous, ils sont les adultes de demain.

Non nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en « care »*, nous sommes en urgence de prendre soin les uns des autres, de resituer l’important et l’accessoire, de considérer les plus fragiles. A mon sens, prendre soin des plus fragiles parmi lesquels les enfants et les personnes âgées mais aussi tous ceux qui traversent des moments de fragilité (et qui n’en a pas ?), c’est aussi les prendre dans nos bras s’ils sont en pleine détresse…et se laver les mains après.

Pour en revenir à ma fille, ce n’est pas un projet parental de la garder à la maison le temps de cette crise. J’ai la chance de pouvoir le faire en laissant passer l’orage, mais ce n’est pas ce que je souhaite. Je crois en l’école pour le trésor de vie qu’elle peut lui apporter, pour les rencontres avec l’Autre, pour des apprentissages détachés du lien parent-enfant (quelle piètre pédagogue je suis avec mes propres enfants !), pour les jeux qu’on n’a pas à la maison… Je veux confier ma fille à l’école publique, gratuite et laïque pour l’accueil si chaleureux de Nathalie** et de Séverine les ATSEM, pour les petits mots gentils de Virginie et Soledad les « activitières » de la garderie, pour le regard bienveillant de sa maîtresse Marie-Laure, pour l’efficacité de Claire, la directrice. Je veux leur confier mon enfant avec la certitude que si elle tombe ou a un gros chagrin, quelqu’un la prendra dans ses bras, la consolera et lui donnera le courage de se remettre en route. Parce que sa vie en sera plus riche et plus complète, parce qu’ainsi elle pourra apprendre à prendre soin d’elle-même et des autres.

Il est urgent de nous centrer tous sur ce qui fait le coeur de nos métiers, pour ne pas devenir fous à appliquer des protocoles mais réellement prendre soin de nous-mêmes et donc des autres.

Oui, décidément, nous sommes en « care ».

C. Tournier

Vous pouvez retrouver ce texte sur leblog de Catherine Tournier

https://chemins-de-fluence.com/nous-sommes-en-care/

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