10-12-2016

 | ON A VU

Afectados : un beau film sur le travail politique

Silvia Munt, la réalisatrice du film « Affectados » (rester debout) a choisi de s’immerger un an dans la vie de gens victimes de la crise financière de 2008.
Elle a planté sa caméra chaque semaine dans la « Grandja del Pas », une ancienne ferme située dans la banlieue de Barcelone, où se réunit aujourd’hui un collectif animé par la PAH (une plate-forme réunissant des gens victimes de prêts bancaires sur hypothèques).

Le film nous aide à comprendre d’une autre façon la crise financière de 2008 en écoutant les récits de vie des gens victimes des crédits hypothécaires toxiques.
Beaucoup d’études et de films documentaires ont été réalisés en partant du point de vue des banquiers, qui rejoint d’une façon ou d’une autre le discours officiel, même pour le contester. Là c’est le point de vue des clients, leurs débats, la façon dont cette crise a bouleversé leur vie, et aussi leur façon de réagir, de faire ensemble un vrai travail politique dans le cadre de leur association, la PAH.

Leurs récits douloureux, souvent difficiles à exprimer, a sans doute une fonction thérapeutique. C’est aussi une autre façon de faire de la politique, une façon pour chacun-e de se libérer, et surtout d’apprendre les un-es des autres, de reprendre confiance et de décider ensemble les attitudes à prendre face à la banque, et les actions collectives à entreprendre, comme l’occupation d’une agence de la banque.

Ça n’est peut-être pas un hasard que la fondatrice de la PAH, Ada Colav est aujourd’hui maire de Barcelone. Elle négocie des accords avec les banques pour qu’une partie des nombreux immeubles restés inhabités à cause de la bulle immobilière soit convertie en logements sociaux.

Finalement, ce film a un double aspect révolutionnaire. Il nous rend plus intelligents en nous faisant comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la crise immobilière de 2008, à travers les savoirs qui émergent de ces récits des parcours de ces individus et de ces familles, violemment frappées dans leur vie personnelle, familiale, sociale. Cela active non seulement notre compassion mais notre intelligence et notre indignation. On comprend comment des familles ordinaires se sont laissées tenter par ces offres de prêts leur permettant d’accéder à la propriété au lieu de gaspiller leurs revenus en loyers ; les banques avaient anticipé l’incapacité où certaines d’entre elles ne rembourseraient pas : l’hypothèque permettait de reprendre le bien immobilier tout en obligeant les victimes à continuer à rembourser leur emprunt, à des taux variables dans le sens de la hausse. C’est la double peine pour les familles, la double sécurité pour les banques. Et comme si ça n’était pas suffisant, les banques ont obtenu de se faire renflouer par les Etats qui leur achètent leurs créances toxiques et qui font ainsi exploser la dette publique ; et qui justifient ainsi toutes les politiques d’austérité : la suppression des aides au logement, à l’accès aux services publics etc. Ce qui débouche immanquablement sur l’explosion du chômage. Celui ci frappe les familles endettées qui perdent à la fois leur travail, leurs revenus, les aides sociales, leur logement... et leur dignité. Pour ces familles, c’est une façon politique douloureuse mais très instructive.

Le film est aussi révolutionnaire dans la mesure où, contrairement au discours globalisant développant la plainte et la souffrance sans perspectives, on peut voir des gens qui agissent, qui luttent collectivement, qui construisent de la générosité, de la solidarité, qui éprouvent la joie de se retrouver ensemble, sur des valeurs essentielles liées à la vie. Nous sommes très émus de voir ces gens qui n’ont pas réglé leurs problèmes, mais qui retrouvent leur dignité, qui reprennent collectivement la main sur leur vie alors qu’ils étaient littéralement cassés psychologiquement.

Face à la désespérance politique ambiante, ce film ouvre des perspectives plus réconfortantes. Il y a non seulement d’autres mondes possibles à construire, mais surtout d’autres façons de faire de la politique où les « sachants » sont à chercher ailleurs que du côté de ceux et celles qui continuent à monopoliser les tribunes.
Mettre en visibilité ces formes souterraines de résistance, tenter de les prolonger en captant l’énergie politique qu’elles dégagent, voilà un travail politique révolutionnaire à développer.

Yves Baunay
chantier travail
Institut de recherche de la FSU

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