06-02-2017

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Anne Barrère : Au coeur des malaises enseignants

Dans l’expresso du Café pédagogique du 30 janvier, François Jarrraud rend compte de la sortie d’un livre d’une enseignante qui est en même temps sociologue. Son livre montre que la sociologie peut aider les enseignants à comprendre le malaise et à agir. Si vous vous interrogez sur l’efficacité de l’accompagnement personnalisé, la légitimité des "bonnes pratiques", la résistance aux réformes ou encore le rôle des enseignants dans la reproduction des inégalités sociales, cet ouvrage apporte des clés scientifiques pour analyser et comprendre.

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/01/30012017Article636213564704254519.aspx

Comment évoquer à la fois les enseignements d’un livre de sociologie et ceux tirés de la posture de l’auteure ? Quelques questions éclairent ces deux aspects...

Votre livre fait le lien entre votre expérience d’enseignante, à laquelle vous restez fidèle, et vos recherches de sociologue de l’éducation. Comment concilier cette fidélité et l’impartialité du sociologue ?

Ce livre pose bien en effet la question de la réception par les enseignants des résultats des travaux sociologiques.

J’ai voulu utiliser mon expérience d’enseignante du secondaire, entre 1983 et 1996, comme un moyen de médiation entre les expériences des enseignants, toutes singulières, et mon travail de sociologue de l’éducation. L’objectivité des résultats de ce travail, qui vise à une certaine rigueur, peut être reçue par les enseignants à travers cette médiation. Dans le livre, je m’appuie sur une relecture du livre par dix enseignants qui font avec moi ce travail d’intermédiaires.

Le livre aborde la question des réformes récentes, comme celle du collège. Il est écrit par rapport au contexte politique du moment ?

Pas du tout. J’utilise, c’est vrai, l’actualité de la réforme du collège dans le chapitre 5. Mais la question des réformes éducatives se pose de façon incessante et depuis longtemps. Je pose les questions de l’encadrement des enseignants et des conséquences des réformes sur le travail enseignant. Quelque soit le bord politique, la difficulté des réformes réside dans la manière dont en pense le faire évoluer avec des réformes. Souvent il est le passager clandestin de la réforme et celle-ci se casse le nez sur ce qu’on appelle la résistance des enseignants.

Ce qui m’étonne toujours, c’est à quel point on oublie toujours le message de sociologues comme Crozier et Friedberg . L’école est « bloquée » comme la société est bloquée dans les analyses de Crozier que je reprends à mon compte en les appliquant à l’école.

Vous décrivez les épreuves du métier enseignant : le deuil de la discipline, la cyclothymie des relations avec les élèves, le sentiment d’impuissance, l’absence de reconnaissance. Enseigner c’est un métier impossible ?

Le mot épreuve vient de sociologues qui le lient à la nécessité de remettre du collectif dans un métier ou une expérience individuelle. Mon idée c’est que s’il faut remettre du collectif dans le métier ça ne se fera pas par en haut en essayant de créer du consensus sur la réforme. Ca se fera en invitant les enseignants à échanger sur ces épreuves. Ils retrouveront alors les contours du métier collectivement alors qu’aujourd’hui ils le vivent dans la solitude. L’épreuve est un outil pour retrouver du collectif.

Le livre aborde la question de la reproduction des inégalités sociales par l’École et donc par les enseignants. Vous dites que ce n’est pas leur faute ?

Au départ, je me demande si les thèses tellement célèbres de Bourdieu et Passeron peuvent encore être utiles aux enseignants, alors même qu’elles les présentent comme des agents de reproduction des inégalités scolaires.

En fait les enseignants adhèrent à ces thèses ; ils se sentent en partie responsables de la reproduction. Mais ils le font bien sûr aussi en prenant ce qui les arrange – la force de ses mécanismes, venant confirmer leur propre sentiment d’impuissance et en refusant ce qui les dérange, la mise en cause de la culture scolaire et de certaines pédagogies.

J’ai voulu montrer aussi la méconnaissance de certaines thèses de Bourdieu visant à défendre une explicitation des pédagogies ou la nouvelle sociologie critique des nouvelles pédagogies.

Au final ce livre est de tous mes livres celui qui plaide le plus pour la formation des enseignants.

Mais pas n’importe quelle formation. Une formation par la controverse et le débat, où les enseignants reliraient leur expérience, leurs difficultés et leur inventivité personnelle, à la lumière de ces travaux et non une formation descendante sur les bonnes pratiques ou, pire encore, les réformes.

Il y a aussi dans le livre une critique de la notion d’efficacité en enseignement…

Il y a une énorme masse d’écrits sociologiques sur les pratiques pédagogiques efficaces. J’ai voulu rapprocher les enseignants de cette littérature, souvent le lieu de débats d’experts que le livre cherche à expliciter. Ce n’est pas toujours simple d’ailleurs.

Je pensais que les enseignants partageraient davantage mon agacement de chercheuse, critique de la culture de l’évaluation, sur cette question. Or, ce n’est pas le cas. Dans le panel d’enseignants consultés, seule Sylvie dit que cette culture de l’évaluation maniée par certains peut produire beaucoup de démotivation. Les enseignants cherchent l’efficacité, et s’intéressent aux recherches sur le sujet.

Vous prenez vos distances sur cette question d’efficacité et sur la notion même de réforme ?

L’expertise sur l’efficacité des établissements ou des pédagogies est complexe. Le problème c’est qu’il est facile d’oublier cette complexité lorsqu’on fait de l’efficacité un mode de management prompt à disqualifier unilatéralement des pratiques.
Quant à la réforme, je me suis contentée une fois de plus de reprendre Crozier. Dans un système éducatif dont les établissements sont si divers avec des équipes qui évoluent dans des conditions si contrastées on se trouve forcément dans un face à face de contextes réels bien différents et d’une réforme descendante et centralisée. Du coup la « solution » proposée par la réforme, les EPI par exemple, peut susciter des réactions inverses, et devenir le problème. Soit les pratiques étaient déjà proches de la réforme et il s’agit de « traduire » de manière un peu soviétique des choses qui existaient déjà, soit il faut appliquer une réforme imposée par en haut et très éloignée des réalités de certains établissements, sans en être soi-même convaincu. Finalement la mise en forme de la réforme revient reproduire des impressions de blocage, répercutées par ceux qui sont chargés de l’appliquer même si parfois ils sont eux aussi en contradiction car le malaise n’épargne pas l’encadrement…
Ceci dit, l’agenda politique et médiatique est de mon point de vue trop focalisé sur ces réformes impossibles, oublieuses du travail quotidien et de son évolution. Quant à l’institution scolaire, pour parler comme le sociologue Norbert Alter, elle sait mieux « prendre que recevoir », recevoir ce qui est donné en termes d’énergie et d’initiative.

Vous dites que l’École se réforme dans le silence. Des exemples ?

La formule vient d’Antoine Prost, dans son livre, Réformer l’école, où il insiste sur le fait que les changements n’adviennent pas seulement par les réformes. On peut souligner beaucoup d’évolutions pédagogiques importantes qui ne résultent pas d’une réforme : l’ouverture des enseignants face à ce qui se passe en dehors de l’école, leur investissement dans des dispositifs territoriaux, dans l’accompagnement scolaire, dans le rapport des élèves au travail, dans des essais de classe inversée, etc. Mes enquêtes sur l’éducation artistique et culturelle montrent que beaucoup d’enseignants se lancent dans ce type de dispositifs même s’ils s’interrogent aussi sur leur efficacité.

Si on veut changer l’École le meilleur outil c’est la formation des enseignants ?

C’est là où on peut rejoindre l’actualité politique. Il y a une réelle contradiction entre les appels à la professionnalité des enseignants et la réalité de leur formation. Celle-ci se fait, pour la formation initiale, dans des conditions particulièrement inconfortables. Ils doivent se professionnaliser à la va-vite, en un an tout en acquérant une culture de haut niveau. Les Espe ont gardé beaucoup de choses qui n’allaient déjà pas dans les Iufm. Derrière la formule de la « réforme de la formation », on ne peut que constater des continuités problématiques. Cette formation s’améliore mais on est très loin de ce qu’on voit dans les autres pays où on commence parfois la formation des enseignants dès la première année d’université.

Propos recueillis par François Jarraud

Anne Barrère, Au coeur des malaises enseignants, Armand Colin, 2017, EAN : 9782200617233

On lira aussi avec intérêt son interview « La culture envahissante de l’évaluation contribue à démoraliser les enseignants »

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