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13-06-2017

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Archéologie d’une curiosité

Guy Dreux du chantier Histoire/Socialisme et éducation nous propose une note de lecture du livre de Jean-Luc Chappey, Sauvagerie et civilisation Une histoire politique de Victor de l’Aveyron, Fayard, 2017.
Jean-Luc Chappey signe ici un ouvrage aussi élégant que passionnant, archéologie de la curiosité d’un moment, qui a l’immense intérêt de nous rappeler qu’un des legs de la Révolution française fut d’être « le temps des aspirations à l’égalité par la perfectibilité ».

Le film de François Truffaut, L’enfant sauvage, sorti en 1969, met en scène une histoire vraie : celle de Victor, enfant trouvé près de Rodez en 1797 qui sera l’objet des soins du jeune Dr Itard pour le ramener à une condition plus conforme à la vie sociale. Truffaut avait fait le choix d’une démarche très didactique en se polarisant sur les moyens par lesquels le Dr Itard parvenait à inculquer des manières et des comportements nouveaux et à faire naitre ou réveiller chez Victor des sentiments moraux.

Le choix de Jean-Luc Chappey est de reprendre ce cas célèbre dans une toute autre perspective : celle de « re-politiser un objet qui n’a cessé d’être dépolitisé par le biais d’approches qui […] ont contribué à faire disparaître le caractère historique et situé de l’enfant sauvage de l’Aveyron ».

La question est alors pourquoi, comment expliquer l’intérêt porté à Victor ?

Avec élégance et une solide érudition, Jean-Luc Chappey mobilise deux perspectives qui s’avèrent passionnantes :

D’une part, le temps long, avec les débats philosophiques et moraux qui courent tout le XVIIIe siècle et qui formalisent progressivement la figure du « sauvage » par contraste avec le « barbare » : alors que ce dernier est le contraire du civilisé, le « sauvage » est celui qui est resté en dehors de la civilisation.

D’autre part, le temps court, où l’auteur nous présente les débats et les enjeux institutionnels autour de l’Institut des sourds-muets dirigé alors par l’abbé Sicard mais aussi de la Classe des sciences morales et politiques de l’Institut créée en 1795 et qui sera supprimée en janvier 1803. Certes, des approches médicales et pédagogiques se confrontent mais à travers elles ce sont des conceptions politiques de l’homme et de la société qui s’affrontent.

L’auteur met en effet en évidence que tout l’intérêt porté à Victor ne peut être dissocié des débats et des disputes proprement politiques du moment. Deux camps s’affrontent : ceux qui veulent poursuivre l’idéal républicain issu de la Révolution qui, à partir de l’idée de « régénération », croit en la perfectibilité des hommes, croit en l’éducation et, finalement, croit à l’élargissement toujours possible et souhaitable des capacités politiques. D’autres au contraire, à partir du Consulat, affirment qu’il faut admettre les limites de la nature, les limites de l’éducation, et, finalement, qu’il faut savoir « terminer » la Révolution. C’est ce moment de bascule, entre le Directoire et le Consulat, ce contexte politique qui donne finalement tout son sens à l’expérience de Victor l’enfant sauvage.

Jean-Luc Chappey signe ici un ouvrage aussi élégant que passionnant, archéologie de la curiosité d’un moment, qui a l’immense intérêt de nous rappeler qu’un des legs de la Révolution française fut d’être « le temps des aspirations à l’égalité par la perfectibilité ».

Jean-Luc Chappey, Sauvagerie et civilisation Une histoire politique de Victor de l’Aveyron, Fayard, 2017.

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