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01-02-2011

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Arts : Miss Tic

Pochoirs de vies. Il y a quelques figures qui sont légendaires et qui portent avec elles le mystère, la voix de la journaliste de FIP est de celle-là, voix incomparable, inimitable même si cette radio ne semble aujourd’hui choisir ses présentatrices qu’en accord avec cette voix historique. Et adolescent déjà je me demandais comment était la chair de cette voix. Fantasme, rêve, et un jour la photographie de l’équipe… une femme ordinaire et déjà vieillissante, superbe et forcément décevante. Car l’imagination est sans pitié. De même Miss Tic habitait ma vie bien avant que de la rencontrer, compagne de promenades et d’errances, elle est présente sur les murs de la ville comme les pavés sous sa chaussée. Les pochoirs de Miss Tic font toujours des clins d’œil amicaux aux passants, un petit texte subtil et qui fait mouche, un dessin reconnaissable entre tous et qui éclaire les rues de la capitale comme autant d’étoiles dans l’obscurité parfois palpable de ses artères. Si l’on devait dresser une « carte du tendre de la capitale » il faudrait en passer par les pochoirs de Miss Tic, la condition féminine, le sexe, la tendresse, les hommes mêmes qui reviennent aujourd’hui du long purgatoire du machisme et entrent en parité. C’est un état de la société que Miss Tic saisie et livre, l’art est engagé et enragé, il se montre parfois cruel, toujours intelligent – le pochoir est un état des lieux et des préoccupations, il permet d’être dans l’art et d’immédiatement l’oublier, comme si sa présence était naturelle et simple, comme si chacun pouvait en faire et en dire autant. Une forme d’universalité incarnée en chacune de ces figures, un état du moi et du monde. C’est bien pourtant cette identité qui pose question et problème, car pour une « artiste de rue » la visibilité est en même temps que maximale (puisque l’espace urbain devient le support de sa créativité) circonscrite à cette seule visibilité qui vient littéralement « l’enfermer dehors ». Car on ne s’adresse plus à Miss Tic que comme à Miss Tic, « pocheuse » des rues qui offre aux passants une réflexion, un jeu de mots, une silhouette ; c’est oublié ici que l’art est plus complexe et que la rue ne nourrit pas l’artiste. Il faut multiplier les supports, faire des calligraphies, des dessins, des photographies, des couvertures et des livres, des peintures… la notoriété populaire ne fait pas celle des musées. Miss Tic n’est toujours pas entrée dans les grands musées français, Beaubourg boude le pochoir. Car il est né en même temps que les performances dans les années 80, attaché à l’art de la rue, à l’art éphémère, mais aussi à ces artistes mi troubadours mi vagabonds qui peinent à se faire accepter par le monde « sérieux » du marché de l’art ; alors fabriquer son identité autour du pochoir, d’une technique détaillée dans le catalogue « Rougier et Plé », n’est pas chose facile. D’autant que cette technique pose des problèmes juridiques et pratiques, la loi interdit les graffitis sur les murs, et Miss Tic passe un certain nombre de nuits dans l’inconfort des divers commissariats de police de la capitale. Plus grave, elle est déférée devant le tribunal correctionnel suite à une plainte des copropriétaires d’un immeuble. Deux ans de procédure et une forte amende en appel, depuis Miss Tic demande l’autorisation aux propriétaires des murs ou tague sur invitation. La liberté est toujours présente mais le graphe devient plus officiel, se décale aussi, avant Miss Tic était au pochoir la nuit, clandestinement, aujourd’hui elle œuvre au petit matin, dans la lumière mais ainsi exposée aux regards de tous, admirateurs et détracteurs – car l’œuvre de Miss Tic a aussi ses ennemis : lorsque le pochoir se fait coquin il est taxé de pornographique, lorsque le mot est salace on l’accuse d’incivisme. C’est de la difficulté d’être artiste dont je parle, vivre de son art est une gageure, la seule installation dans un atelier parisien est complexe et nécessite un budget important. Et pour Miss Tic la ceinture du périphérique est celle même de la vie, la banlieue est comme pour beaucoup qui ne l’on jamais connue le lieu du banc, de l’exclusion et de l’ennui, c’est de Paris que Miss Tic parle et c’est d’elle qu’elle puise sa force et son inspiration. Le nom de Miss Tic est un pseudo comme tous en possédaient dans les années 80, il est le détournement de la revue Picsou, Miss Tick est une sorcière qui en veut au dernier sou de Picsou, figure féminine et rebelle. Elle signera désormais tous les pochoirs des murs de la capitale. Epousant les causes perdues « j’ai aussi une sœur indienne, elle a sa tribu au bout de mes mots et une terrible légende dans la main », sombre menace et promesse de l’aube. Mais aussi laissant place aux désirs, femmes fatales, femmes désirantes et désirées. La figure est tirée et détournée des magazines féminins, Miss Tic joue avec notre propre représentation du désir, chaque pochoir est un miroir. La phrase assassine ou joyeuse, le mot alerte et gai, la parole rebelle et révolutionnaire. Provocatrice aussi lorsqu’elle se fait l’écho de la campagne d’affichage sur l’identité nationale /IVRE MORTE POUR LA PATRIE/ mais aussi lorsqu’elle laisse surgir deux seins triomphants /POUR DES VITS MEILLEURS/ qui est une ode à la sexualité et à sa liberté. Cela ne lui vaut pas que des amitiés, certain(e)s refusant même de la croiser dans les bureaux ministériels. Le féminisme d’accord mais sans la revendication du sexe et l’irrévérence qui l’accompagne. Et l’art redevient une affaire de personne, Christine Boutin en charge du ministère de la ville lui laisse carte blanche pour réaliser douze pochoirs qui seront exposés sur la grand place de Lyon. Alors que Fadela Amara, fondatrice de Ni pute ni soumise, trouve son travail pornographique et dévalorisant pour l’image de la femme, au point de la détester avant que de la connaître. Mais comment peut-il en être autrement pour celle qui loin de « la journée de la jupe » invente « une journée de la salope » ? Pochoirs de ruts. Détourner nos propres regards, restituer nos fantasmes dans la crudité et la violence de notre société, c’est là le travail de Miss Tic, et certainement même au-delà de ce que Miss Tic dit ou tait. C’est un message, un haïku, un aphorisme de trottoir, une poésie de l’immeuble haussmannien. Car les aventures de Miss Tic lui font côtoyer des univers différents et surprenants ; c’est Kenzo qui défend Miss Tic lors de son procès, aucun politique ne fait alors un signe vers elle, et certainement la mémoire de Miss tic ne pourra effacer ce fait. Alors que ses messages sont des hymnes à la beauté et à la liberté, clairement féministe, humoriste et humaniste, Miss Tic ne trouvera pas le soutien que son œuvre pouvait lui valoir. Cette solitude de l’art est vécue par tous les artistes mais les arts de la rue ont ceci de plus douloureux encore d’êtres considérés comme des arts mineurs. Peut alors pointer une certaine amertume, sinon un repli du politique dans le refus du vote ou de la participation à un jeu qui semblerait tronqué.

Le choix des quartiers pour bomber est celui du cœur, souvent le 5 et 6ième arrdt, le 13ième bien sûr et sa butte aux cailles, les 10, 11, 19 et 20ième. Et puis ceux que Miss Tic délaisse, le 15ième le 16ième. Le choix des supports est important mais il s’agit avant tout d’un choix de parcours, d’une envie de promenade. Si aujourd’hui Miss Tic commence le pochoir aux Etats-Unis c’est encore avec timidité, comme si l’investissement dans le lieu ne pouvait se faire qu’après une lente immersion, une acceptation réciproque presque. Il y a ici une donnée psychologique de la création, Miss Tic est une peintre de Paris car elle est parisienne et une peintre de quartier car la vie de paris est toujours liée à un univers donné et précis. C’est presque le portrait d’une provinciale que je dépeins ici, non pas au sens péjoratif et « parisien » mais comme dans les romans de Balzac : une vie intense qui borde ses sentiments par les murs de la ville, protecteurs et familiers. Le passant est aujourd’hui un habitué du pochoir, de cette silhouette noire et blanche qui devise et interpelle : EROS EST ROSSE / CET INSTANT OU TOUT CON VERGE / POUR DES VITS MEILLEURS / EST-CE QUE L’HOMME DESCEND DU SONGE, bomber les murs pour montrer à lire ce qu’elle aimerait trouver au coin des rues, faire comme pour soi avec les autres, c’est certainement un des secrets de la réussite de Miss Tic, notre familiarité avec elle vient de l’amour qu’elle se porte et qui déborde jusqu’à nous. La dimension de subversion est présente mais ce que Miss Tic pose d’abord c’est la liberté, jusque dans l’interprétation qui demeure celui d’une rencontre. Le passant peut décider du sens de ce qu’il voit, comprendre comme il l’entend le jeu de mot ou le mot d’esprit, si l’apparence est politique nous sommes pourtant plus proche du psychologique que du militantisme – c’est à chacun de faire sa propre œuvre, en cela nous sommes aussi plus proche de l’individualisme que du socialisme, plutôt disons que la parole est plus anarchiste que sociale. Car le regard que porte Miss Tic sur les murs de la cité est aussi désenchanté, montrer les rapports de domination, de soumission, idéologique, machiste, phallocrate, et en retour pasticher la femme fatale, la pornographie, le fétichisme, la soumission. Ce que donne à entendre Miss Tic c’est que derrière l’apparence se cache l’état de notre regard, de nos représentations, de nos peurs et puis l’oubli d’une sexualité qui borde notre existence sous le mode même de la consommation qui aujourd’hui nous entoure et semble être le seul rapport aux choses et aux êtres possibles. A force de fréquenter les supermarchés nous avons adoptés une sexualité de bazar, alors l’évocation des sœurs indiennes est le rappel de ces luttes passées qui sont aussi des causes perdues, d’une filiation avec celles qui étaient plus malheureuses encore que les indiens car filles et épouses d’indiens, et la constellation d’étoiles brodées sur le drapeau américain est le rappel douloureux de cette autre histoire des Etats-Unis – celle de la conquête de l’Ouest, celle de l’esclavage, de la Corée. Et pourtant Miss Tic ne délivre là encore pas d’autre message que celui de sa proximité avec cet univers perdu qui ne tiendrait plus que par la légende, comme celle des murs qui invente un personnage et l’impose. Miss tic se fait parfois Miss Trique, tant par sa gouaille ravageuse que par sa capacité à nous fouetter les certitudes et la tranquille somnolence de nos vies. Et en même temps ce personnage se répète sans cesse, il ne subit ni l’outrage du temps ni celui de la vie, immuable, et s’il se transforme c’est pour mieux montrer sa permanence ; mais ici nous comprenons aussi que si le message n’est pas si politique que nous l’eussions pensé, il n’est peut-être pas nous plus si subversif que cela – car montrer c’est en même temps que dévoiler rendre public, il peut y avoir un sens qui est précisément celui qui est donné, sans arrière fond, sans forfanterie, car enfin si chacun est juge alors pourquoi pas celui-là ? C’est ici le sens artistique qui reprend le dessus, celui d’une création qui répond aussi à un rapport dialectique entre la chose perçue et la fabrication même de l’artiste, rapport double, ambivalent, car la forme s’impose jusqu’à son créateur. Frankenstein prend le nom de son créateur, et méthodiquement s’appliquera à le détruire, c’est ce rapport que Mary Shelley met en scène : comment la création excède son créateur et en vient à le menacer. En même temps que Frankenstein s’impose comme une œuvre majeure de la littérature et plus encore fait partie intégrale de notre imaginaire. Telle est peut-être le destin de Miss Tic, devenir la mémoire de nos murs, y demeurer attachée comme gavroche à la barricade, incarner l’esprit de Paris en même temps que sa forme. Vivre pour l’éternité.

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