09-06-2020

 | GRAPHIQUE

Bonne fête maman, les féministes présentent la facture

« Merci pour vos vœux fleuris à l’occasion de la fête des mères. Voici ma facture ! » écrit Karin Hartmann au ministère de l’Education de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Land où elle vit.
« Pour la fête des mères, messieurs, voici la facture » Tribune écrite par Amandine Hancewicz, Présidente Parents & Féministes, Céline Piques,Porte-parole d’Osez le Féminisme !, Héloïse Simon, Écrivaine et militante féministe, et Manuela Spinelli, Co-fondatrice Parents & Féministes.

Confinement : les mères allemandes présentent la facture
Newsletter « L », la newsletter féminisme et sexualités de Libé

Par Johanna Luyssen, correspondante à Berlin — 29 mai 2020 à 13:19

« Qui prend la plus grande part dans la prise en charge des enfants ? » Plus de 50% des femmes répondent « Moi seule », contre 10% des hommes. En Allemagne, un hashtag « les parents corona font les comptes » interpelle les pouvoirs publics.

« Merci pour vos vœux fleuris à l’occasion de la fête des mères [le 10 mai en Allemagne, ndlr]. Voici ma facture ! » écrit Karin Hartmann au ministère de l’Education de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Land où elle vit. Cette mère célibataire de trois enfants est à l’origine d’une initiative singulière en Allemagne, popularisée par le hashtag #CoronaElternRechnenAb (« les parents corona font les comptes »). Il s’agit de calculer les frais de prise en charge des enfants pendant le confinement et d’envoyer la facture aux autorités. Une participante, Patricia Cammarata, réclame 22296 euros et conclut : « Je me réjouis du doublement de mes points de retraite. »

Cette initiative, qui pose également la question de la rémunération du travail domestique, a déclenché un violent retour de bâton, dans un pays où plane la figure de la Rabenmutter, la mère indigne. « Quelle horreur de ne pas pouvoir se décharger de ses enfants 40 heures par semaine comme d’habitude », ironise un internaute (masculin), quand on ne demande pas aux plaignantes : pourquoi avoir mis des enfants au monde, si c’est pour refuser de s’en occuper ?
Ces zélés contempteurs ont manifesté moins d’intérêt à la publication de deux récentes études sur la condition des femmes avec enfants pendant la crise du coronavirus. Dans celle de la fondation Hans-Böckler, à la question, posée pendant le confinement, « Qui prend la plus grande part dans la prise en charge des enfants ? », plus de 50% des femmes répondent « Moi seule », contre 10% des hommes.

Les femmes sont aussi les premières concernées par les réductions de temps de travail, le constat de la fondation est sans appel : la crise du coronavirus a opéré une sorte de « retraditionalisation », un retour aux schémas traditionnels de répartition du travail en fonction du genre qui peut « renforcer les inégalités existantes en conduisant à une répartition inégale des services de garde d’enfants, et se traduire par des opportunités de carrière plus difficiles pour les femmes ». Une autre étude, de l’Institut allemand pour la recherche économique, en vient aux mêmes conclusions, ajoutant : « Les mères à temps plein et à temps partiel avec un partenaire consacrent à peu près le même temps à la garde des enfants que les mères célibataires ayant un niveau d’emploi similaire. »
Pendant ce temps, à l’occasion du Muttertag, le ministère fédéral de la Famille et des Femmes tweetait : « Merci pour tout, chères mères ! Ce que vous faites tous les jours est formidable –surtout en ces temps difficiles. »


France FÊTE DES MÈRES

Nous avons eu l’espoir que le confinement serait l’occasion d’une prise de conscience. Les hommes, soudain contraints à passer plus du temps dans le foyer, allaient être tenus de voir l’invisible : le travail domestique et parental, ces activités quotidiennes grâce auxquelles la vie est produite et reproduite, qui incombe majoritairement aux femmes.

Sauf que pour la majorité des femmes, l’épidémie de Covid-19 et la réorganisation des vies professionnelles et personnelles qui en a résulté auront surtout été l’occasion d’expérimenter un nouveau plaisir de la vie du foyer : en plus des charges domestiques (on mange quoi ce soir ?), parentales (où est ton devoir de maths ?), mentales (il a imprimé son formulaire pour sortir ?), reproductives (mon ordonnance de pilule !), émotionnelles (ça a été, ta réunion ?), les femmes auront découvert la pratique de la douche froide.

Car le confinement a exacerbé les inégalités femmes-hommes. Autour de nous, nous avons vu les femmes assurer la majorité des tâches domestiques, mettre leur travail et leur bien-être en sourdine. Nous avons vu les mères s’occuper en grande majorité du lien avec l’école : aux États-Unis, 80% des femmes estiment avoir davantage effectué le suivi scolaire - combien en France ? Elles ont été plus nombreuses à prendre des congés pour garde d’enfant, à voir s’éloigner les perspectives professionnelles, parce que qui s’occupera des enfants ? Nous avons vu, et vécu, cet impossible auquel seules les femmes sont tenues, les laissant épuisées physiquement et psychologiquement. Bref, elles en ont fait beaucoup plus, en sacrifiant beaucoup plus.

Avec le déconfinement, on prétend revenir à la normale. Pourtant, les écoles n’accueillent encore que 23% des élèves, et ce sont donc toujours les femmes qui ont principalement la charge des enfants.
N’est-il pas temps, alors, d’envoyer la facture ?

N’est-il pas temps, puisque se profile monde d’après, de faire les comptes, de regarder combien d’heures passées, d’opportunités perdues, ou de carrières interrompues parce que le travail domestique et parental est non seulement inégalement réparti mais invisibilisé, la majorité des hommes surestimant leur implication et sous-estimant le travail de leur conjointe ?

Notre facture, là voici, chacune peut éditer la sienne simplement.

Notre facture veut régler ses comptes à l’organisation inéquitable du foyer.

De façon plus cruciale encore, notre facture est celle que nous envoyons à l’État, qui s’est délesté de dépenses socialisées sur les femmes comme l’école ou la prise en charge des dépendant.es. Notre facture est symbolique : nous voulons visibiliser le travail gratuit des femmes qui bénéficie aux hommes et à l’État. Nous voulons, pour le monde d’après, des politiques publiques féministes.

Notre facture rappelle que la société est construite non seulement sur la spoliation du travail féminin gratuit (60 milliards d’heures travaillées par an, ce qui représenterait l’équivalent de 33% du PIB), mais aussi sur une échelle de valeur où le travail féminin a toujours le bas-bout.

La déconsidération du féminin, nous la retrouvons dans l’organisation même du travail, qui dévalorise les métiers hautement féminisés du care (métiers du soin, du service à la personne, de l’éducation, de l’accueil). La crise sanitaire a pourtant montré que ces métiers, sous-payés, plus exposés, souvent précaires, sont parmi ceux qui font tenir et avancer la société. Rappelons que les femmes racisées ont été particulièrement touchées par la crise sanitaire : elles sont nombreuses à occuper ces emplois, beaucoup ont continué à se rendre sur leur lieu de travail en manquant de protections sanitaires, ont perdu des sources de revenu voire se sont retrouvées sans ressources. Elles ont mis leur vie en danger, ou l’ont perdue, comme Aicha Issadounène. Pour elles aussi, il faut envoyer la facture.

Pour que les femmes, plus nombreuses parmi les chômeur.ses à venir, parmi les appauvri.es à venir, n’aillent pas vers le pire, il est urgent de revoir notre échelle de valeur du travail.

La facture que nous vous envoyons, Messieurs, est celle qui veut tirer un trait sur le monde d’hier construit par les hommes pour les hommes sur le dos des femmes, où nos activités et métiers étaient essentiels bien que précarisés, majeurs tout en étant systématiquement minorés.

Monde d’hier, voici notre facture, pour solde de tout compte.

Signataires :
Rebecca Amsellem, Les Glorieuses
Lauren Bastide, journaliste
Marie-Noelle Bas, présidente des Chiennes de garde
Noémie de Lattre, actrice et metteuse en scène
Christelle Delarue, Présidente des Lionnes France
Christine Delphy, chercheuse CNRS, sociologue féministe
Béatrice Kammerer, journaliste
Natacha Niedzwialowska, Osez le Féminisme 59 !
Coralie Miller, activiste, autrice, metteuse en scène
Fiona Schmidt, journaliste et autrice
Rachel Silvera, économiste, université de Paris-Nanterre, réseau Mage

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