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19-01-2012

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Bourdieu : 10 ans après

Pierre Bourdieu est mort le 23 janvier 2002. Il était membre du conseil scientifique de l’institut, nous ne l’oublions pas. Nous publions le texte que Guy Dreux et Christian Laval avaient rédigé pour le numéro de Nouveaux Regards qui a suivi son décès.

"Le courage est toujours à l’origine" Ludwig Wittgenstein

La mort de Pierre Bourdieu affecte tous ceux qui ont trouvé dans ses analyses une plus grande intelligence des mécanismes de domination sociale et, par là, un appui plus direct qu’on ne croit à la résistance qu’on peut leur opposer. Son œuvre appellera encore longtemps des questions cruciales pour l’action, qu’elles concernent l’école, la culture, le monde des salariés, ou l’État et bien d’autres objets encore. Le temps venu, l’institut de recherches de la FSU et Nouveaux Regards s’engageront dans une lecture plurielle et approfondie des multiples apports de Pierre Bourdieu à l’analyse de l’école et de la culture. Mais le moment dans lequel sa mort nous place conduit plutôt à évoquer les questions qu’il nous a adressées, qu’il a adressées aux syndicalistes, aux chercheurs engagés dans le mouvement social et syndical, à tous ceux qui ont pensé que le renouveau du mouvement social passait par des formes nouvelles d’action et d’organisation.
Le courage de la critique

Aborder ces questions n’a rien à voir avec une adhésion à une école sociologique, encore moins à une conception du monde. Cela a un certain rapport par contre avec ce que nous sommes et ce que nous voulons faire. L’importance de Bourdieu, comme celle de Foucault, comme celle de Castoriadis, dans des genres différents, comme celle d’autres grands intellectuels critiques engagés, dépasse de beaucoup le cercle de son influence doctrinale dans le champ qui est le sien. Elle tient d’avoir su construire des concepts sans jamais oublier ce qu’ils devaient à l’expérience du réel et d’avoir osé poser des actes sans trahir une rigueur de pensée. Elle tient à l’association du chercheur et de l’homme d’action, de l’homme de réflexion et de l’homme en colère. Et sans doute cette association n’avait-elle rien d’évident pour lui-même comme en témoignent mille remarques incidentes qui jalonnent ses textes et ses leçons. A lire mieux maintenant nombre de ces remarques, on peut même se demander si l’un des principaux ressorts de sa sociologie de la connaissance ne tient pas à cette sorte de colère passionnée, de sainte colère qui pousse à savoir, à comprendre, à écrire pour décrypter, colère qu’il semblait retrouver dans Flaubert et plus encore chez Thomas Bernhard contre toute la bêtise et la méchanceté de ceux qui dominent et méprisent les plus faibles qu’eux dans l’ordre du titre, de la naissance, de la richesse ou du pouvoir. N’est-ce pas ce qui, depuis longtemps, constitue tant de sociologues comme tels, qui cherchent à éviter le double écueil du spectateur désengagé du monde et de l’acteur immergé dans l’engagement mais qui se refuse à penser le monde social ? C’est aussi ce lien qui explique beaucoup des identifications et des attachements à la figure de Bourdieu, à ce qu’il représentait pour beaucoup qui, sans être nécessairement bourdieusiens, étaient attentifs à ce qu’il faisait et disait.

Pierre Bourdieu a écrit à partir de 1995 une série d’articles dans lesquels il faisait des propositions concrètes visant à la réorganisation du mouvement social à l’échelle européenne et mondiale. La posture même de l’intellectuel qui interpelle des acteurs individuels et collectifs n’est pas simple, elle est même d’une certaine manière au cœur du problème posé par Bourdieu. Ses appels, ou pour être exact, les appels auxquels il a contribué, n’ont sans doute pas reçu dans l’immédiat l’accueil qu’il en espérait. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel en la matière est que le mouvement de résistance au néo-libéralisme auquel il appelait a commencé de se construire par des voies qui n’étaient pas nécessairement celles qu’il anticipait. Les interventions de cette dernière période, qu’on a tendance à considérer comme nouvelle dans le parcours de Pierre Bourdieu, reposent plutôt une très ancienne question chez lui qui concerne le lien du travail critique des intellectuels et l’action de transformation du monde social. Cette question pourrait se formuler ainsi : "Comment articuler de manière nouvelle, efficace, féconde le travail des intellectuels et la mobilisation des acteurs sociaux ? " Cette question ancienne est inséparable des transformations de la société, et en particulier de celles qui affectent directement le monde intellectuel lui-même.
De nouveaux intellectuels

Arrêtons nous sur cette dernière dimension de l’époque. L’âge de la science et de la technique, la constitution de ces "champs" multiples et relativement autonomes à l’étude sociologique desquels il a consacré tant de travaux, a ruiné une certaine idée de la vérité et une certaine fonction de celui qui est supposé la porter dans le monde social. Disons pour aller vite que semblent périmés les intellectuels ex cathedra qui voudraient tenir, comme Auguste Comte, la chaire du pouvoir spirituel. Cette posture du pontife détenteur d’une vérité totale ou du savoir sur le savoir n’est plus tenable depuis que le mouvement même de la science a supprimé la place. Sont également périmés les serviteurs souvent zélés d’une vérité politique absolue, qu’ils situaient dans une classe, un parti ou une doctrine "toute-puissante parce que vraie". En opposition symétrique à ces intellectuels généraux, les "intellectuels spécifiques", imaginés par Michel Foucault se sont avérés rares, bien à l’étroit dans un domaine ou une institution, et sans pouvoir analyser l’essentiel, à savoir l’ensemble des relations, déterminations et contraintes qui affectent les conditions de l’action et finalement se condamnent à des expertises trop spécialisées. Bourdieu a peut-être mieux exprimé les transformations et les nécessités qui font qu’une nouvelle alliance entre intellectuels critiques et acteurs sociaux devient possible. Avec l’université de masse et le développement d’une recherche collective et bien souvent bureaucratisée émergent de nouvelles sortes d’intellectuels qui partagent bien souvent les contraintes et les effets de domination des autres salariés et travailleurs du monde de l’industrie et des services. La population active elle-même s’est recomposée et s’est pour partie intellectualisée en accueillant toujours plus de diplômés de l’enseignement secondaire et supérieur. Ces observations faites par la sociologie dès les années soixante ont conduit beaucoup de sociologues à conclure à la fin de la lutte des classes et à l’éternisation du capitalisme. Avec la fin des utopies et des idéologies, le seul objectif sérieux devait consister à l’aménagement rationnel de la société libérale. L’ère de l’expert avait sonné. Autre a été la conclusion qu’en a tirée Pierre Bourdieu. L’engagement était plus que jamais à l’ordre du jour, mais pas sous la même forme. Contrairement à ce qu’en disent nombre de commentateurs , Bourdieu n’a pas été un nouveau Sartre, pas plus qu’un nouveau Foucault ou un nouveau Deleuze, même si médiatiquement son image pouvait tromper. Il s’agissait beaucoup plus de constituer une force intellectuelle collective capable de produire des armes critiques dont les acteurs sociaux avaient besoin. Ce qui veut dire que si les intellectuels peuvent s’organiser en "collectifs intellectuels" , les collectifs doivent aussi devenir des "intellectuels collectifs".
Les mots des autres

Le mouvement de 95 et ses prolongements sous la forme des mobilisations contre la mondialisation libérale paraissent sur ce point lui avoir donné raison. Le mouvement social est inséparablement mouvement d’action et mouvement de réflexion, l’un conditionnant sans cesse l’autre puisque les limites de l’action sont aussi des limites de la réflexion. S’il est vrai que le monde social est tissé de fictions intéressées et que l’ordre établi ne peut fonctionner sans l’exercice constant et général de rapports de force symboliques, comment les sujets sociaux et les organisations collectives qui veulent sa transformation peuvent-ils mettre en question, déconstruire, désamorcer les effets anesthésiants de ces fictions ? La question parcourt toute la pensée de Bourdieu comme on peut le lire dans ce moment d’étape qu’a été la leçon inaugurale donnée au Collège de France. La domination est matérielle et symbolique inséparablement. Si les intellectuels rationalisent sans cesse la domination, ce sont aussi des intellectuels, et spécialement des intellectuels collectifs, qui peuvent les combattre et assurer à l’action de transformation sociale l’autonomie de pensée nécessaire à la critique et à la proposition. L’une des raisons de la domination tient précisément au fait que les dominés sont aussi dominés par les mots, les catégories, les problèmes qui leur sont imposés. Les raisons de la domination, qui font que l’on ne pense pas et que l’on n’agit pas contre cette domination, qui font que l’on pactiser avec cette domination, sont les mêmes qui font que l’on parle les mots des autres et que l’on pense les problèmes des autres sans le savoir, privé même du courage de savoir.
Réflexivité et mouvement social

La sociologie de Bourdieu a cherché à transformer le schéma dans lequel était souvent pensé le rapport de la "conscience" et de la "classe ouvrière", du "savoir" et du "peuple". Il ne s’agit pas d’apporter un "savoir" et une "conscience" de l’extérieur, même sous la forme d’une éducation populaire, du moins si l’expression évoque encore le savant éminent venant expliquer au peuple ce qu’il doit savoir, et encore moins sous la forme de l’expertise. Bourdieu pense plutôt ce rapport en terme de capacité réflexive du mouvement lui-même, ce qui suppose la constitution de lieux et d’instances permettant la réflexivité au sein du mouvement social. Le travail des idées, les discussions, les analyses, tous les outils et supports qui constituent cette capacité réflexive ne viennent pas d’un réflexe spontané, ils sont produits par des conditions sociales. Les dispositions des individus à la critique, qui ne sont pas d’ailleurs seulement individuelles, ne remplacent pas les dispositifs qui permettent sa dimension collective et durable. L’une des ultimes phrases du dernier cours de Bourdieu au Collège de France a justement souligné cette logique : "la réflexivité n’a toute son efficacité que lorsqu’elle s’incarne dans des collectifs qui l’ont incorporée au point de la pratiquer sur le mode du réflexe" . Certes, ce travail d’analyse ne peut-être fait par les acteurs seuls, mais pas non plus par des chercheurs qui seraient entièrement extérieurs aux dimensions de l’action. De l’autre côté, les acteurs du mouvement social doivent disposer des lieux de réflexion qui leur permettent d’entrer en rapport avec la recherche critique. L’important consiste donc à créer et faire vivre tous les lieux d’échange et de médiation entre la recherche en tant qu’activité spécialisée et les organisations qui composent le mouvement social, sans confusion des places .

La question principale posée par Bourdieu se ramène pour nous à savoir comment le mouvement social et les syndicats, qui en sont les composantes essentielles, doivent se penser, se réfléchir et se structurer, pour que l’action et la réflexion s’articulent plus étroitement et plus efficacement. Ce qui pose de multiples problèmes pratiques : comment mettre en place et faire vivre librement des univers sociaux, des collectifs, des réseaux dans lesquels la réflexion devienne une dimension aussi présente que l’action, qu’elle ne soit pas réservée à des chercheurs, même organisés en "intellectuels collectifs", mais soit partagée universellement tout en restant rigoureuse. La question pour les organisations syndicales est donc de savoir comment développer et élargir à tous, bien au-delà des instances dirigeantes, la diffusion des instruments de réflexion et les moyens de participation à l’analyse collective. Ce n’est pas une question nouvelle, elle est au cœur de la démocratie moderne, du projet républicain, du mouvement des Lumières, du mouvement syndical. Elle n’a pas, jusqu’à présent, trouvé les réponses suffisantes.

La question de Pierre Bourdieu oblige à reposer sans cesse le problème de la tâche intellectuelle des organisations syndicales comme de la responsabilité critique des chercheurs . Chacun, dans son registre, peut travailler à y répondre. C’est un peu l’ambition de l’institut de recherches de la FSU d’y contribuer. Bourdieu était membre de son conseil scientifique depuis sa création. Il n’y avait là nul hasard.

Nouveaux Regards

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