25-03-2020

 | ON A VU

C’est la troisième et plus grave crise économique, financière et sociale du XXIe siècle

Angel Gurria Secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économiques /OCDE
« Notre niveau d’ambition doit être à la hauteur du plan Marshall – à l’origine de l’OCDE – qui a contribué à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale. »

Tribune. La pandémie du coronavirus entraîne de très lourdes pertes en vies humaines et d’immenses souffrances au sein des populations. Il s’agit d’une crise de santé publique sans précédent de mémoire récente, une crise qui éprouve notre aptitude collective à réagir. Cette pandémie amène la troisième et plus grave crise économique, financière et sociale du XXIe siècle, après les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière mondiale de 2008.

Le choc est double : l’arrêt de la production dans les pays touchés porte un coup aux chaînes d’approvisionnement dans le monde entier ; la chute brutale de la consommation s’accompagnant d’un effondrement de la confiance. Les mesures strictes appliquées à travers le monde, bien qu’essentielles pour maîtriser la propagation du virus, plongent nos économies dans une paralysie sans précédent et dont elles ne sortiront pas simplement ou automatiquement.

La priorité est de minimiser le nombre de décès et les effets néfastes de la maladie sur la santé humaine. Mais la pandémie a déclenché une crise économique majeure qui va peser sur nos sociétés dans les années à venir. Dans bien des endroits du monde, de premières mesures ambitieuses ont déjà été prises et il y a lieu de s’en féliciter, mais seul un effort de portée internationale collectif et coordonné permettra de relever le défi.

Il semble désormais que nous soyons déjà bien au-delà du scénario le plus pessimiste envisagé alors. Le comportement des marchés financiers traduit l’extraordinaire incertitude créée par la situation. Il paraît de plus en plus probable que nous allons assister à des replis successifs du PIB mondial – ou des PIB régionaux – au cours du trimestre actuel de 2020 et des suivants.

En proie à l’insécurité financière

Et s’il est encore trop tôt pour évaluer l’impact qu’aura le coronavirus dans un grand nombre de pays en développement, en particulier dans les pays d’Afrique subsaharienne, il est clair que même si ceux-là ont la chance de ne pas subir de plein fouet la crise sanitaire, ils vont en pâtir économiquement, comme ils avaient pâti de la crise de 2008.

Même lorsque le pire de la crise sanitaire sera derrière nous, les populations devront faire face à la crise de l’emploi qui s’ensuivra. Bien avant la flambée de la pandémie, l’économie mondiale avait déjà laissé paraître un certain nombre de vulnérabilités, qui risquent à présent d’accentuer le ralentissement de l’activité, notamment le niveau élevé de la dette des entreprises et les tensions commerciales entre les grandes économies.

Les écarts de revenu et de patrimoine et les inégalités de statut d’emploi sont aussi, dans de nombreux pays, d’importants facteurs de vulnérabilité. Dans les pays de l’OCDE, plus d’un tiers des ménages sont en proie à l’insécurité financière, ce qui signifie qu’ils pourraient sombrer dans la pauvreté s’ils se trouvent privés de revenu pendant trois mois.

Quant aux restrictions aux échanges qui se sont multipliées ces dernières années, elles risquent non seulement d’entraver l’offre dans le domaine médical, mais aussi de provoquer des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement en denrées alimentaires ou autres biens et services essentiels.

Faiblesses de nos systèmes de santé

L’heure est venue d’apporter des réponses immédiates et à grande échelle, qui doivent être adoptées à tous les niveaux, infranational, national et international. Ces réponses doivent être mises en œuvre sans plus attendre, en fonction d’échéances et d’impératifs différents Tout d’abord faire face à la crise de santé publique. Ensuite relever l’économie et la remettre en mouvement. Enfin, à plus long terme, orienter l’action publique vers de nouvelles approches pour réparer les dégâts produits et mieux nous préparer aux chocs futurs.

La crise du coronavirus a mis en pleine lumière les faiblesses de nos systèmes de santé, depuis l’insuffisance du nombre de lits en soins intensifs et des effectifs de santé jusqu’à l’incapacité de fournir des masques et de réaliser des tests en nombre suffisant dans certains pays, en passant par les défaillances sur le plan de la recherche et de la fourniture de médicaments et de vaccins.

Au-delà de réponses immédiates concernant les politiques de santé, le monde doit prendre des mesures énergiques et ambitieuses. Le renforcement de la coordination internationale est primordial pour faire en sorte que les initiatives prises dans de nombreux pays pour atténuer le ralentissement de l’activité économique et protéger les plus vulnérables produisent les meilleurs résultats possibles, qu’elles rassurent les marchés et apportent un soutien aux pays les plus fragiles.

La coordination entre les banques centrales mérite d’être saluée, la déclaration récente du G7 est porteuse d’un message fort et donne quelques orientations claires, et le G20 organisera une réunion extraordinaire virtuelle jeudi 26 mars. Mais une coordination encore plus intense dans l’ensemble des domaines de l’action publique est une nécessité urgente.

Les quatre axes de l’OCDE

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) appelle au déploiement d’efforts crédibles et coordonnés au niveau international. articulés autour de quatre axes.

  • Premièrement, les gouvernements devraient intensifier la coopération internationale en réponse au défi sanitaire. Une coordination impressionnante sur le plan scientifique est à l’œuvre, mais elle doit être complétée par des mesures destinées à assurer que les vaccins et les traitements, lorsqu’ils auront été développés et produits, seront disponibles pour les populations le plus tôt possible. Si un vaccin contre le SARS-CoV-1 avait été mis au point, cela aurait accéléré le développement d’un vaccin pour combattre l’épidémie actuelle, sachant que les deux virus sont à 80 % similaires. Aujourd’hui, les organismes de réglementation (la Food and Drug Administration (FDA) aux Etats-Unis, l’Agence européenne des médicaments, entre autres) devraient s’employer ensemble à supprimer les obstacles d’ordre réglementaire pour les vaccins et les traitements.
  • Deuxièmement, les gouvernements devraient promouvoir des politiques publiques communes, au lieu d’agir sans aucune coordination. Ils devraient mobiliser sans délai les ressources nécessaires au bénéfice : des soins de santé : utilisation intensive des tests, traitement de tous les patients, indépendamment du fait qu’ils soient ou non assurés, soutien aux personnels de santé, protection des groupes à risques, intensification de la fourniture de masques, d’unités de soins intensifs et de respirateurs, entre autres ; des personnes : dispositifs d’emploi temporaire, assouplissement des conditions d’obtention des prestations d’assurance chômage, transferts monétaires au profit des travailleurs indépendants, aides aux plus vulnérables ; des entreprises : reports de paiement des charges et impôts, réduction ou report temporaire de TVA, accès élargi au fonds de roulement avec l’aide des lignes de crédit ou des garanties de l’Etat, dispositifs spéciaux de soutien aux PME, en particulier dans les secteurs de services et dans le secteur touristique. Il conviendrait, une fois passé le pic de la crise, de donner la priorité à un programme d’investissement coordonné entre les pays, notamment en faveur de la recherche médicale, du développement et des infrastructures.
  • Troisièmement, si les banques centrales ont déjà lancé des actions audacieuses pour soutenir l’activité économique, la réglementation et la surveillance financières restent un domaine où la coordination pourrait donner des résultats plus satisfaisants. La dislocation de l’économie causée par la crise due au coronavirus altère le fonctionnement des marchés financiers et fragilise les revenus et les bilans des banques. Une approche coordonnée du diagnostic des tensions et de l’adoption de mesures réglementaires aurait des résultats beaucoup plus positifs que des actions désordonnées et incohérentes.
  • Quatrièmement, tout doit être mis en œuvre pour rétablir la confiance. Si la priorité doit être donnée à la maîtrise de la propagation du virus, il serait également utile de s’attaquer aux facteurs qui détérioraient la confiance avant même l’apparition du coronavirus, notamment en éliminant les restrictions aux échanges.

Un plan à la hauteur du plan Marshall

Aujourd’hui, l’OCDE lance une plate-forme de diffusion des informations actualisées et complètes sur les mesures prises par les pouvoirs publics des pays du monde entier, accompagnées de conseils dispensés par l’organisation dans certains cas et prochainement de notes de synthèse concernant les vaccins, la fiscalité, l’éducation, les PME, etc. Nous espérons ainsi aider les gouvernements à apprendre les uns des autres en temps réel et faciliter la coordination.

Dans notre économie mondialisée, de nombreux problèmes ne peuvent plus trouver de solutions à l’intérieur des frontières nationales, qu’ils concernent un virus, le commerce, les migrations, les dommages causés à l’environnement ou le terrorisme. Une action multilatérale a des retombées positives plus efficaces pour chaque pays que s’il avait agi seul.

Notre niveau d’ambition doit être à la hauteur du plan Marshall – à l’origine de l’OCDE – qui a contribué à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale. Notre vision commune doit être comparable au New Deal lancé par le président Roosevelt aux Etats-Unis à l’issue de la Grande Crise de 1929, mais désormais à une échelle mondiale.

Seuls le renforcement de l’esprit de solidarité et le sentiment partagé d’un même objectif nous permettront de surmonter ces circonstances inattendues et difficiles.

Angel Gurria(Secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économiques /OCDE)

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