06-10-2017

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CITOYEN 2.0

Gérard Aschieri, ancien Secrétaire général de la FSU, est membre du CESE. Il a été, avec Agnès Popelin, le rapporteur de l’avis « Réseaux sociaux : comment favoriser l’engagement citoyen ? ».
Connaissez-vous Nation Builder ? Cet outil développé par une société américaine a été largement utilisé en France, d’Alain Juppé à Jean-Luc Mélenchon, pour la campagne des présidentielles : il permet notamment de stocker et gérer une multitude de contacts, créer des sites web, s’adresser à ses partisans, coordonner leur activité.

C’est que depuis quelques années - la campagne de Ségolène Royal en 2007 et surtout celle d’Obama en 2008 - le numérique et internet sont devenus incontournables dans les campagnes politiques. Mais ce constat n’est que l’aspect le plus saillant de l’importance que prend internet et singulièrement les réseaux sociaux dans la vie sociale et démocratique, au point que la question se pose d’une cyber-citoyenneté . Le rapport et l’avis du CESE « Réseaux sociaux : comment favoriser l’engagement citoyen ? » mesure le phénomène et en explore les causes et les limites.

Pour bien comprendre ces phénomènes il faut percevoir ce qu’a apporté la phase de développement d’internet appelée web 2.0. Grâce aux blogs puis aux réseaux sociaux et à une multiplicité d’applications, en quelques années, écrire, publier, commenter, échanger, produire des contenus, textes, images, sons, vidéos, les partager, sont devenus des activités relativement communes, à la portée de chacun, sans formation particulière ni connaissance du codage. La "convergence numérique" , jointe au développement des terminaux mobiles permettant une utilisation nomade du web, a amplifié toutes ces possibilités.

Avec deux grand types de conséquences. D’une part, cette massification de l’usage du numérique et du web a donné une dimension nouvelle à la mise en réseau des individus, des organisations et des activités humaines, permettant de remettre à jour la notion de "communs" : elle offre désormais des possibilités inédites de mise en commun des connaissances, de collaborations et d’apprentissages partagés, mais aussi de débats et de prises de décisions collectives. On a ainsi vu le développement de démarches d’empowerment : ce terme désigne des processus qui visent à obtenir ou à donner aux intéressé.e.s le pouvoir d’agir et de co-construire dans une logique d’autonomisation, et également à proposer les démarches d’apprentissage et d’acquisition des connaissances nécessaires à la co-élaboration.

D’autre part, une transformation de la circulation de l’information qui était traditionnellement verticale et pyramidale et devient de plus en plus horizontale et immédiate : chaque internaute peut être à la fois émetteur et récepteur, et la prise de parole semble désormais à la portée de chacun.e, sans le filtre des professionnels de l’information – et sans leurs règles déontologiques non plus.

Chacun.e comprendra aisément les conséquences que cela peut avoir en termes de démocratie et de citoyenneté. Comme l’écrit Henri Oberdoff : « L’un des aspects les plus remarquables du développement du web est de permettre le développement d’une nouvelle agora à une échelle impossible à atteindre en dehors de ces outils numériques » .

Dans les faits, on observe l’utilisation croissante d’internet pour renforcer les mobilisations, amplifier les contestations ou faire face à des situations d’urgence. Celle-ci a d’abord été le cas de mouvements qui se déployaient en dehors des cadres habituels, parce que mal pris en compte par ces cadres (les mouvements de chômeurs par exemple) et/ou qui, plus auto-organisés et moins régis par les règles habituelles de la représentation, étaient assez méfiants vis-à-vis des modes délégatifs. Mais cette utilisation fait désormais partie du répertoire de nombreux mouvements sociaux et contribue tantôt à l’organisation de ces mouvements, tantôt à leur accompagnement. On peut bien sûr évoquer la révolution tunisienne, le mouvement Occupy, les Indignados ou plus près de nous Nuit Debout , tous articulant mouvement social physique (occupation de places, manifestations) et présence sur internet et les réseaux sociaux.

Dans son livre Démocratie internet, promesses et limites , le sociologue Dominique Cardon souligne « la difficulté (de) recruter (sur internet) un corps de citoyens engagés, concernés et partageant préalablement des valeurs communes pour participer à un débat thématique ». La participation s’y présente « plus souvent comme une expérimentation qui s’organise autour d’un dispositif permanent d’agir et de coopérer. Beaucoup plus souple et autonome, cette forme de participation ne cherche pas à entrer dans les débats chapeautés par les institutions mais à organiser des zones d’expertise ou de discussions à côté des institutions, voire contre elles ».

On peut constater de multiples expériences qui illustrent cette idée, allant jusqu’à suppléer aux carences des pouvoirs publics, voire à constituer des formes parallèles de services publics co-gérés : ainsi au Japon, Safecast Project collecte les mesures de radiations pour contourner l’absence de transparence des autorités publiques ; à New York, le site Change by Us permet aux habitants de monter des projets collaboratifs pour améliorer la vie de la cité. Open Street Map permet d’établir de manière collaborative une cartographie concurrente des cartographies officielles.

Mais au-delà de ces expériences, internet permet de répondre à ce qui apparaît de plus en plus comme une insatisfaction vis à vis de la démocratie représentative et l’aspiration croissante à être partie prenante des décisions politiques : il est devenu un instrument de la démocratie participative.

Ainsi les "Civic tech", ces technologies qui ambitionnent d ’enrichir voire transformer profondément les pratiques démocratiques et le rôle du citoyen- de "hacker la démocratie"- se développent à grande allure. Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à Paris 1, écrit : « Si l’on manque encore de recul sur ces initiatives et si les expériences sont encore balbutiantes, l’ambition affichée est de mettre la technologie au service d’un renouvellement des formes de la représentation. Les valeurs politiques portées par certaines communautés issues du numérique - horizontalité, coopération, consensus, transparence - se retrouvent dans des projets qui défient ouvertement les logiques traditionnelles de la délégation politique. Ces expériences méritent à ce titre d’être suivies avec attention » .

Les initiatives sont multiples et on ne peut citer que quelques exemples. Certaines visent à permettre aux citoyens de participer à l’élaboration des lois : ainsi en Finlande, l’association Open Ministry monte des initiatives populaires destinées à changer la législation nationale et européenne ; en Estonie le programme Today I decide, mis en place par le gouvernement en 2001, entend permettre à tout citoyen de soumettre dans un forum numérique une proposition de loi, qui sera discutée par les internautes puis soumise à leur vote. Au Brésil Meu Rio met à la disposition des habitants des quartiers des outils leur permettant d’intervenir sur les politiques publiques de la ville. En Islande, c’est la Constitution qui a été réécrite par un commission avec la collaboration des internautes . Et en France, la loi pour une République numérique a été soumises à l’avis des internautes sur une plateforme permettant à chacun de proposer des amendements. La plateforme « Parlement et citoyens » vise à permettre aux élus d’associer les citoyens à l’élaboration des lois. Le CESE prépare une telle plateforme pour l’élaboration de ses avis. D’autres types de plateformes permettent de contrôler l’action publique ou l’activité des parlementaires en profitant notamment de l’ouverture des données publiques : c’est le cas par exemple du site nosdeputés.fr. D’autres visent à faire comprendre le débat politique ou le travail parlementaire, comme Accropolis. D’autres enfin permettent de consulter les usagers sur des projets, en particulier des projets locaux d’aménagements voire sur des choix budgétaires. Et font partie de ces outils les multiples plateformes de pétition qui ont fleuri ces dernières années.

Ce sont donc des outils qui offrent des potentialités considérables pour enrichir les pratiques démocratiques et donner une place inédite au citoyen, pris au sens large du terme. Au point que deux auteurs ont pu intituler un ouvrage sur le sujet « Le coup d’état citoyen » .

Mais la question qui se pose est aussi celle des limites voire des dangers de cette cyber citoyenneté. Peut-on céder à l’illusion d’une forme de déterminisme technologique en pensant que ces outils peuvent à eux seuls transformer profondément la démocratie et l’engagement des citoyens ?

Il importe de ne pas ignorer qu’ils n’effacent en rien les rapports sociaux et encore moins les inégalités, voire qu’ils peuvent les aggraver : outre la fracture physique (zones mal couvertes par la téléphonie mobile ou internet), il existe une fracture en termes d’usage qui touche une frange de la population souvent estimée à 15% et qui est d’abord une fracture sociale. Le fait d’être à l’aise dans le maniement d’un téléphone portable ou d’une tablette ne signifie pas que l’on sera à l’aise pour remplir un formulaire, rechercher des informations ou des données ou être partie prenante d’une démarche participative via internet. Et ces différences sociales se traduisent dans l’utilisation d’outils comme twitter ou comme les plateformes de consultation. Certes cette difficulté n’est pas insurmontable mais elle ne peut pas être négligée. Inversement l’expérience montre que lorsqu’existent des mobilisations via le web, elles nécessitent de s’articuler avec des mobilisations physiques et l’existence d’organisations capables de les impulser : celles-ci sont même indispensables pour relayer ce qui se fait sur internet car la « viralité » n’existe pas sans des relais motivés.

En second lieu on ne saurait oublier qu’internet est aussi un terrain idéal pour la propagation de fausses informations, la mise en place de campagnes artificielles reposant souvent sur le recours à des robots ou des « fermes à clics » (où des travailleurs sous-payés dans des pays en voie de développement passent leur temps à cliquer pour augmenter la visibilité de sites ou de publications) ; le fonctionnement des systèmes de « recommandation » où les moteurs de recherche orientent les choix et souvent enferment dans des chambres d’écho ou des « bulles de filtre » dans lesquelles on n’échange et ne débat qu’avec ceux qui nous ressemblent et on ne reçoit que les informations filtrées par des algorithmes qui nous ont « profilés ».
La liberté de circulation de l’information que permet le web aboutit aussi à ce que le sociologue Gérald Bronner appelle une « dérégulation du marché des produits cognitifs » qui peut miner le débat démocratique : si les rumeurs, fausses croyances ou fausses informations n’ont pas attendu internet pour exister, elles peuvent désormais essaimer massivement dans l’espace public et s’agréger pour gagner une puissance parfois difficile à contrer .

Mais l’on peut aussi interroger les civic tech sur leur capacité à transformer profondément les rapports politiques et sociaux. Dans un article tout à fait intéressant de la Vie des idées , le chercheur Clément Maby fait un panorama de ces technologies et pose des questions fondamentales : quel est le projet qui les sous-tend ? Sur quel modèle se construisent-elles ? De la réponse à ces questions dépend leur efficacité démocratique. Il écrit notamment : « Il est important de rappeler à quel point ce mouvement est fragile et doit encore très largement faire ses preuves. Au contraire de ce que clament les discours disruptifs, la démocratie n’a pas encore connu de transformation numérique radicale et la révolution attendue par certains n’est guère plus qu’une perspective désirable. Pourtant, cet appel à la modestie ne doit pas empêcher de prendre au sérieux les aspirations au changement que porte une partie des citoyens et « l’impératif d’horizontalité » qui découle des nombreuses expérimentations démocratiques qui se multiplient actuellement. La capacité des outils numériques à offrir des ressources pour développer des formes d’action publique plus transparentes, plus collaboratives, plus ouvertes et susceptibles de transformer le cœur de l’activité démocratique doit être perçue comme une ressource pour venir équiper l’action militante et citoyenne ». Bref nous ne devons avoir ni naïveté ni mépris mais être attentifs à ce qui se passe, au développement de ces outils et conduire le débat démocratique sur leurs usages, les potentialités qu’ils portent, les limites qu’il faut connaître et sans doute dépasser.

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