15-06-2021

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Christian Laval, Chercheur IR-FSU

L’hypothèse du syndicalisme en-commun : Étapes d’une recherche collective
Je ne reviens pas sur les constats qui ont été faits à l’instant par Jean-Marie et Danièle, et qui situent le niveau de difficultés nouvelles et de problèmes cruciaux que doit affronter le syndicalisme aujourd’hui. Pas seulement le syndicalisme : un récent débat dans les milieux académiques sur la centralité des relations de classe dans le système des inégalités touche au même sujet : Comment penser l’articulation des luttes contre les différentes formes de domination ?

Introduction

Le syndicalisme, comme tout le progressisme, affronte à l’évidence deux grandes difficultés, voire deux crises étroitement liées entre elles : crise du progrès, crise du collectif. Premièrement, il a toujours pensé son action à travers l’idéal d’un progrès social, produit de luttes victorieuses qui ont donné lieu à des « acquis sociaux ». Or cette perspective est largement mise en défaut à l’âge néolibéral. Sur le plan des droits et des libertés, nous sommes entrés dans une période de régression extrêmement inquiétante. Deuxièmement, le mouvement syndical, lui même très émietté, est confronté à la crise générale des collectifs de travail, à l’éclatement du salariat, à la dispersion des unités de production. Ce qui l’amène à devoir repenser son action dans un contexte de recul social et de rapports de force très dégradé.

La question que nous avons à nous poser va plus loin que ce qu’on appelle la « recomposition » du syndicalisme, il s’agit d’une refondation, ou si l’on veut d’une véritable révolution culturelle et politique à l’époque de la mise en cause généralisée des conditions de travail, de vie dans la société et de crise climatique.

Le présent colloque pose comme exigence théorique et pratique la réinvention du syndicalisme par lui-même. Il a à se réinventer dans un contexte général, économique, politique, technologique, sociologique qui a beaucoup changé et dont nous avons encore du mal à identifier toutes les lignes de force.

Cette réinvention de soi devrait à coup sûr être au coeur de la réflexion syndicale, de la base au sommet, et du sommet à la base, et ceci de façon transverse aux diverses organisations.

L’hypothèse que nous faisons, et c’est important de le souligner d’emblée, est que cette réinvention n’est pas à venir, elle est en cours, elle a commencé, et qu’il est temps de la rendre explicite, de la nommer. Nous lui avons donné un nom, ou plutôt des noms successifs. Nous l’avons d’abord appelé « syndicalisme intégral » et puis « syndicalisme en-commun » [1]. Mais peu importe le nom : l’idée principale est que pour sortir de sa fragmentation et de son isolement et de sa faiblesse dans le face-à-face avec le patronat et l’État, le syndicalisme a besoin de s’articuler plus étroitement à toutes les luttes contre toutes les formes de domination, de se lier à toutes les causes qui remettent en question l’ordre dominant. En d’autres termes, d’apparaître plus que jamais comme vecteur du bien commun de la société et de l’émancipation de toutes et de tous.

Les syndicalistes ont besoin des constats et des analyses portant sur la situation qu’ils affrontent dans leur activité, ils doivent pouvoir s’appuyer sur des recherches, sur des enquêtes et des analyses produites par les sciences sociales et historiques. Parmi ces analyses, il en est qui concernent plus directement que d’autres ce qu’on peut appeler la réflexion stratégique du syndicalisme. Les syndicalistes sont en effet confrontés sans cesse à des questions qui portent sur le périmètre de leur activité, son inscription dans un champ de luttes qui dépassent le plus souvent les secteurs professionnels, et même les rapports sociaux de travail stricto sensu. Quelle relation entre l’action syndicale, la vie sociale dans son ensemble, et « l’intérêt général », c’est-à-dire la politique ? On peut le dire autrement et sous un autre angle, la question qui se pose aux syndicalistes concerne les relations entre l’action syndicale et l’ensemble des rapports de domination dans la société. Ce n’est pas nouveau certes, mais cette question stratégique prend aujourd’hui, dans une situation politique générale d’extrême faiblesse des partis politiques de gauche, et dans un rapport de force social défavorable, une acuité plus grande que jamais.

Il va sans dire que c’est aux seuls syndicalistes de définir leur propre stratégie, de la façon la plus démocratique et la plus ouverte. Les chercheurs apportent eux des éléments de réflexion qui peuvent éclairer les choix que les syndicats peuvent seuls faire.

C’est le sens du travail que nous avons mené au sein de l’institut de recherches de la FSU ces dernières années.

Je voudrais encore insister sur le fait que les propos que je vais tenir ici sont l’émanation d’une réflexion collective que nous menons au sein de l’Institut depuis le début des années 2000. Je voudrais montrer ici comment le chantier auquel j’ai participé à l’Institut de la FSU a essayé d’alimenter cette réflexion à travers un certain nombre d’axes de travail, tous consignés dans des petits livres facilement accessibles.

Je dégagerai dans l’exposé qui suit quatre grands axes et moments de notre travail.

- Comprendre la logique néolibérale pour la combattre

- Prendre la mesure des changements dans les rapports sociaux et dans les formes de lutte

- Articuler des propositions offensives à un imaginaire alternatif

- réfléchir à un modèle de syndicalisme que nous avons appelé « syndicalisme en-commun », caractérisé par la transversalisation et la transnationalisation des causes et des luttes

Je vais les exposer sous la forme d’une sorte de chronique de nos travaux, plutôt que sous forme d’une série d’affirmations qui sembleraient « tomber du ciel ». Rien ne vaut ici le récit d’une recherche collective, la description de ses conditions, et les attentes que nous y avons mises.

1-Comprendre la logique néolibérale pour la combattre

Pour situer un peu le début de cette réflexion, je dirai ceci : il y a plus de vingt ans, à quelques-uns nous nous nous sommes convaincus que la FSU et au-delà, le syndicalisme de transformation sociale, avait le plus grand besoin d’analyses approfondies sur le néolibéralisme et ses conséquences sur le monde du travail en général, et pour ce qui est de la FSU, sur le secteur de l’éducation en particulier. Prendre la mesure du champ d’adversité dan lequel nous agissions nous semblait une nécessité théorique et pratique indispensable à toute intelligence stratégique. Et ceci parce que nous étions convaincus qu’il ne fallait pas sous-estimer la détermination de l’adversaire à modifier en profondeur les règles du jeu social et les formes institutionnelles dans lesquelles se déroulaient jusque-là l’action syndicale. Nous avons bien senti, du lieu où nous étions, que ce travail de recherche sur le néolibéralisme rencontrait des courants contraires au sein même du syndicalisme, avec d’une part une certaine inertie à penser vraiment ce qu’il y avait de nouveau dans la situation, avec même la tentation de croire que rien de fondamental ne se jouait dans la nouvelle régulation néolibérale, du moins dans l’immédiat, et d’autre part, et en sens inverse, nous avons senti également une véritable envie de beaucoup de syndicalistes de renouveler le cadre de réflexion syndicale et de penser autrement l’action. La naissance de la FSU, décembre 95, le développement de l’altermondialisme, les rapports entre la FSU et ATTAC, ont été de ce point de vue de puissants facteurs de renouvellement dans le « logiciel » syndical au sein du champ professionnel des services publics et de l’éducation.

Mais la question s’est vite posée de savoir quelles conséquences pratiques, politiques, stratégiques emportait ce rapprochement avec l’altermondialisme, et cette plus grande porosité du syndicalisme aux analyses critiques radicales qui étaient faites en matière d’économie ou de sociologie dans des lieux nouveaux comme ATTAC, la Fondation Copernic, l’Institut de recherches de la FSU, et d’autres encore, enfin tous ces lieux qui avaient mis au principe de leurs travaux la question du néolibéralisme. Pour le dire un peu crûment, la question pour nous était de savoir si la référence au néolibéralisme, à ses effets comme à ses modalités nationales et sectorielles de développement, resterait de l’ordre de la rhétorique, ou si elle avait des implications pratiques et politiques concrètes.

Cette préoccupation survenait à un moment où le plus grand désarroi autour des politiques menées par la gauche entraînait une désaffection pour les partis de la gauche de gouvernement. Car il y a là un aspect de la situation qui mérite la plus grande attention. Que peut le syndicalisme à lui seul, s’il n’est plus en harmonie, en résonance avec des forces politiques progressistes ? N’est-il pas affecté lui aussi par le désarroi, la défiance ou l’hostilité d’une grande partie des couches populaires, et pas seulement dans la périphérie du salariat, à l’égard de partis de gauche qui les ont trahies et abandonnées ? N’est-il pas lui aussi victime de la lente décomposition idéologique d’une grande partie de la gauche et gagné par un sentiment d’impuissance ?

Les analyses que nous produisions sur l’école et l’université n’étaient pas de pure connaissance, elles avaient un but politique qui était d’aider à montrer les nouvelles conditions dans lesquelles se déroulaient les luttes, la nature systémique des réformes auxquelles étaient confrontés les travailleurs, (les réformes néolibérales sur les retraites, l’assurance chômage, le code du travail) et la nature des transformations qui affectaient l’école et l’université.

Le point essentiel qui se dégageait de nos travaux était que le néolibéralisme porte une vision globale de la société, qu’il est un projet de réagencement de la société dont le principe est la logique de marché, la concurrence généralisée. Qu’il vise à construire une société entièrement organisée selon les principes de la rationalité capitaliste, et ceci bien au-delà du champ économique stricto sensu. Ce projet de société tend à toucher toutes les institutions et les aspects de l’existence collective et individuelle, mais de façon cryptée en fragmentant les mesures et les réformes, en isolant les secteurs les uns des autres, de sorte que l’action s’en trouve elle-même fragmentée en de multiples causes apparemment indépendantes les unes des autres.

Le néolibéralisme en tant que logique globale pose d’emblée le problème de l’articulation des luttes entre elles, ce que l’on appelle désormais la question de la « convergence des luttes », une question qui a son fondement objectif dans le caractère global du néolibéralisme comme forme politique et idéologique de la rationalité capitaliste. A cette logique de transformation globale de la société, il fallait une réponse cohérente, une « alternative », laquelle ne peut plus compter sur les réponses anciennes apportées par les partis politiques de gauche ou d’extrême gauche. Et cette « alternative » post-capitaliste est inséparable d’une nouvelle logique des luttes sociales, qui les intègre dans un mouvement d’ensemble sans faire perdre la spécificité de chacune. Cette logique de l’agir commun est le versant pratique en même temps que la condition de l’émergence d’un projet alternatif. Ce que j’ai appelé plus haut la réinvention de soi ne concerne pas que le syndicalisme, mais elle concerne aussi le syndicalisme. Quelle doit être la part du syndicalisme dans cette réinvention de l’alternative, quelle part doit-il prendre dans l’agir commun qui soutient pratiquement l’alternative ?

2-Prendre la mesure des changements dans les rapports sociaux et élargir le champ des luttes

Nous écrivions dans Demain le syndicalisme en 2016, : « Le néolibéralisme devenu un « fait social total » entraîne avec lui le syndicalisme, résistant ou intégré, dans sa spirale de remises en cause. Que faire dans une telle période face au système néolibéral ? Telle est, pour nous, la question stratégique centrale posée au syndicalisme. »(p. 8)

L’idée que nous soutenions était que le monde du travail et les conditions de travail sont affectés plus profondément encore qu’on ne l’a cru par les caractères de la nouvelle période historique. Et à l’appui, nous citions : Le partage salaire/profit, le démantèlement des collectifs et l’individualisation du rapport salarial, les attaques contre l’Etat social, l’éclatement du salariat, et évidemment la fin des règles du jeu social entre organisations syndicales, patronat et Etat, au profit du « dialogue social », forme d’imposition unilatérale des réformes néolibérales et de leurs applications sur le terrain.

Tous ces phénomènes constituaient autant de difficultés objectives et subjectives pour l’action syndicale, tous en corrélation avec le renversement du rapport de force entre patronat et salariat, ce qui est évidemment la donnée de fond de la période que nous vivons. Mais ce qui nous animait était surtout de mettre en évidence les raisons et les effets de l’autoritarisme grandissant des représentants du patronat et de l’État, lequel autoritarisme changeait les règles du jeu social, interdisant de continuer le jeu rituel du « dialogue social » de plus en plus pipé. De la même façon, nous nous attachions aux difficultés de la défense collective des salariés quand tout est fait, au niveau du « gouvernement de l’entreprise », pour évaluer individuellement les compétences et la qualité du travail réalisé, et plus généralement nous nous inquiétions des procédures piégeantes du « dialogue social » qui « embarquait le syndicalisme dans la logique du « diagnostic partagé » qui faisait la part belle aux contraintes de la concurrence. Quant aux services publics et à la fonction publique, la déclinaison de la logique néolibérale sous la forme du nouveau management public se traduisait par des attaques contre le statut et les garanties collectives qu’il comportait, contre le paritarisme, contre l’autonomie des agents, contre le « travail bien fait ».

La défense des collectifs de travail, la solidarité interprofessionnelle, la lutte politique sur et pour le travail bien fait, et qui a un sens , et bien sûr les luttes des précaires et des chômeurs relevaient des champs d’intervention prioritaire pour le syndicalisme de terrain. Et ceci parce que précisément la détérioration du travail et la précarité étaient de plus en plus des lots communs dans le salariat.

Travailler à l’unité de la lutte des différentes composantes du salariat est un axe essentiel, et c’est bien d’ailleurs dans cette direction que le syndicalisme a élaboré un certain nombre de réponses extrêmement intéressantes et stratégiquement importantes, bien au-delà de la défense de l’emploi, avec notamment la lutte pour l’égalité des hommes et des femmes, et avec la proposition d’une « sécurité sociale professionnelle », qui en prenant comme sujet de référence la « personne » dans sa totalité ouvre une brèche symbolique dans la pensée syndicale centrée sur le « travailleur » et la force de travail. Mais cette brèche qui va au-delà de la force de travail pour penser la vie de la personne, son statut et sa dignité dans la société, doit encore s’élargir à toutes les couches de la société, à toutes les fractions de la population délaissées, abandonnées, reléguées ou méprisées. La défense des services publics (telle que la promouvait par exemple la Convergence nationale de défense et de développement des services publics) doit devenir un axe fort de la lutte syndicale, en insistant sur l’universalité des droits et la nécessité de la transformation démocratique de ces services publics par la création d’organes donnant aux professionnels mais aussi aux citoyens destinataires de ces principes un droit d’intervention, de délibération et de décision. En somme, il s’agit pour le syndicalisme de prendre toute sa place pour la promotion des droits universels et l’extension des biens communs qui peuvent les réaliser.

Et nous avancions en 2016 quelques sources possibles de renouvellement et d’élargissement du syndicalisme en liaison avec la défense des services publics et de leur démocratisation, notamment par le lien à faire avec les nouvelles formes de lutte « territoriales » qui prenaient depuis 2011 la forme des occupations de place. Nous prenions ainsi l’exemple des « marées vertes » en Espagne qui avaient réussi à articuler le mouvement des Indignés et le monde syndical en 2012, ou encore du mouvement en Guadeloupe de 2009 contre « l’exploitation outrancière ».

On pouvait déjà se rendre compte à ce moment-là, avant Nuit debout et les Gilets jaunes, que les colères sociales s’exprimaient autrement que sur le seul terrain professionnel. Les « territoires » ou les « espaces urbains » devenaient les lieux privilégiés de contestation de l’ordre dominant, et la grande question qui se posait déjà alors était de savoir comment pouvait s’établir une relation entre ces nouvelles formes et espaces de luttes et la lutte syndicale centrée sur les rapports sociaux de travail, la question était déjà de savoir comment les organisations syndicales pouvaient rompre leur face-à-face avec le patronat et l’Etat pour faire alliance avec ces forces et formes de contestation sans perdre de vue pour autant leur lieu d’intervention spécifique. Nuit debout et les Gilets jaunes, ont chacun à leur manière reposé le problème de l’articulation entre mouvement revendicatif et révolte sociale.

La période qui s’ouvre après la crise de 2008, et avec le mouvement des places à l’échelle mondiale, 2010-2011, n’est pas caractérisée seulement par la radicalisation du néolibéralisme lui-même, elle l’est aussi par une mondialisation des révoltes sociales qui témoignent d’un courant anti-néolibéral à l’oeuvre partout dans le monde, et qui montrent que des fractions importantes des populations sont dans de nombreux endroits de la planète prêtes à s’opposer aux formes autoritaires et dictatoriales du pouvoir comme à la domination néolibérale. Et cela continue encore aujourd’hui comme on le voit au Chili ou en Colombie.

C’est ce qui a fait dire à Immanuel Wallerstein, que le monde est traversé par un affrontement systémique entre deux grandes forces, l’une autoritaires et néolibérales (qu’il appelle la « droite mondiale ») et les forces démocratiques et sociales (qu’il appelle « la gauche globale »). Concrètement, l’autre grande question qui a commencé de se poser au milieu de cette décennie 2010 était de savoir quelle pourrait être la continuation logique de l’engagement altermondialiste du mouvement syndical. Comment participer à la construction d’un syndicalisme de lutte au niveau européen et mondial, qui à l’évidence ne peut se déployer dans le cadre de la Confédération européenne des syndicats ?

Enfin, le développement de la mobilisation écologiste notamment en France autour de la COP 21, posait à l’évidence la question de la participation syndicale au mouvement écologiste. Nous nous demandions comment il se faisait que l’appel à un « écosyndicalisme » avait été si peu entendu par les organisations syndicales, alors que les questions de santé au travail , notamment du fait de la dégradation des conditions de travail, pouvaient être un pont entre les luttes de terrain et le combat écologiste.

Le livre Demain le syndicalisme où étaient consignées ces premières réflexions se terminait par l’appel à la réinvention d’un « syndicalisme intégral » qui, en renouvelant son répertoire d’action, ses objets et ses thématiques, serait capable de prendre en compte tous les aspects de la société néolibérale, notamment la crise écologique, pour mieux la combattre.

3- Articuler des propositions offensives à un imaginaire alternatif

La question que nous posions donc dans le livre suivant, en 2019, intitulé N’attendons pas la fin du monde, était la suivante : Comment le monde du travail peut-il inventer un autre avenir que celui que lui promet le néolibéralisme ?

Le sentiment d’impuissance et le fatalisme ne s’imposent pas seulement dans le monde du travail par la perte d’avenir et d’horizon. Le pouvoir l’a bien compris quand il refuse de discuter des contre-propositions ou des contre-plans syndicaux à l’hôpital, à la SNCF ou à l’école. Il ne suffit pas de vouloir la « convergence des luttes » mais savoir vers quoi elles convergent. La question n’est pas nouvelle. Marx aussi bien que Jaurès ont insisté en leur temps sur l’importance de se donner un horizon des possibles au-delà du présent immédiat. La vitalité de l’action quotidienne dépend pour une large part d’une vision de l’avenir. Tel était d’ailleurs aussi le sens de la « double besogne » de la tradition syndicale, celle qui noue l’action quotidienne et la préparation de l’avenir, qui articule l’immédiat et le lointain, le présent et le futur.

Or la situation historique imposée par le néolibéralisme a obligé le mode du travail organisé à adopter des postures défensives, à s’engager dans des luttes de résistance, qui présentent le danger de faire paraître le syndicalisme comme une force déclinante tournée vers le passé. Et de fait, il semble souvent que le mouvement social et syndical s’épuise à réagir, et qu’il a le plus grand mal à se projeter dans un « autre monde ». C’est une rupture considérable avec la période précédente. Pendant deux siècles le mouvement ouvrier et syndical s’est nourri d’un grand projet historique, celui de l’émancipation du salariat et du travail. L’action syndicale était comme tirée en avant par ce projet historique porté par les partis progressistes.

La conséquence de la crise du progressisme c’est que le syndicalisme, ne peutt plus compter sur ces forces politiques qui portaient ce projet, pas plus que sur les doctrines et les représentations qui semblaient garantir le chemin historique qui aurait permis de le réaliser, et qu’il a dès lors la responsabilité nouvelle d’avoir à porter lui-même un tel projet d’avenir, à se projeter lui-même dans l’avenir, et plus encore à contribuer avec d’autres forces, d’autres pôles, à réinventer cet avenir.

D’où le problème que nous posons alors dans ce livre du rôle et de la contribution du syndicalisme dans la construction de l’imaginaire alternatif. Pour reprendre une belle formule que l’on a vu fleurir dans les manifestations quelle contribution le syndicalisme fait-il au « rêve général », comment se met-il lui-même « en rêve général » ? L’expression n’est pas seulement belle, elle dit quelque chose du rapport entre la lutte et le rêve, de la nécessité du rêve pour lutter.

Rompre le relatif isolement du syndicalisme va de pair avec la recomposition de l’imaginaire alternatif et la mise en discussion au sein du syndicalisme de toutes les propositions offensives, celles issues du monde syndical, tels que la réduction du temps de travail, les revendications féministes d’égalité des hommes et des femmes au travail, la sécurité sociale intégrale, mais aussi ce qui est plus problématique, les propositions élaborées en dehors du champ syndical, le salaire à vie ou le revenu minimum, la démocratisation des entreprises et des services publics, ou encore l’économie sociale et solidaire, l’écosyndicalisme et le mouvement des communs. Notre hypothèse est que c’est par l’intégration de propositions alternatives dans son « logiciel » de pensée et d’action que le syndicalisme peut redonner au monde du travail un horizon d’espérance pour lequel il vaut la peine de se battre.

Le syndicalisme doit être un interlocuteur actif, informé, conscient de toutes les inventions comme de toutes les expériences alternatives, pour se nourrir lui-même de ce qui lui est extérieur mais aussi pour apporter son propre point de vue, pour soulever des problèmes et des objections du point de vue du salariat et des intérêts.

Ce que Nuit debout et d’autres mouvements importants de contestation, par exemple la ZAD de Notre-Dame des Landes, offraient à l’analyse c’était ce que le sociologue marxiste américain Erik Olin Wright a appelé des « utopies réelles », c’est-à-dire des pratiques et des expérimentations qui commencent à changer la réalité dans des interstices plus ou moins étroits que laissent le système capitaliste et dans lesquels peuvent s’éprouver réellement des alternatives pratiques. La réalité n’est pas d’un bloc, même si elle est profondément marquée par des forces dominantes, économiques, idéologiques et politiques. En fait, la société foisonne de ces pratiques alternatives importantes en ce qu’elles sont des foyers sociaux et politiques, parfois microscopiques, qui font société et contre-société à la fois, et surtout font des trous dans l’enveloppe idéologique de la société néolibérale et, partant alimentent par la voie du réel un « imaginaire alternatif » au néolibéralisme.

L’une des voies de développement du syndicalisme nous semblait donc consister dans le dépassement de la division historique entre un pôle revendicatif (en réalité de plus en plus un pôle « résistanciel ») et un pôle constructif et alternatif en intégrant dans le logiciel syndical la dimension imaginative et expérimentale, ce que les Anglo-saxons appellent les « expériences préfiguratives ».

4-Le syndicalisme en-commun

Pour terminer cette chronique de notre recherche, j’en viens à la synthèse de ces réflexions que nous avons consignée dans notre dernier petit ouvrage Syndicalisme en-commun, Arguments pour une refondation, qui vient de paraître.

L’expression de « syndicalisme en-commun » ne remplace pas l’appellation plus courante de « syndicalisme de transformation sociale » ou « syndicalisme de lutte ». Ce que l’expression dit c’est autre chose, de nature stratégique.

Nous travaillons depuis plusieurs années sur une hypothèse selon laquelle le syndicalisme ne peut se renouveler, se renforcer, se ressourcer que s‘il réinvente son lien à la société et aux luttes contre toutes les formes de dominations, dont sans aucun doute la plus prégnante d’entre elle, l’oppression patriarcale et contre la destruction du climat. Il ne suffit pas de se dire plus intransigeant, plus radical mais de réinventer un lien avec les luttes sociales qui portent sur l’ensemble des dominations qui traversent la société. La participation syndicale au mouvement altermondialiste a constitué une avancée remarquable dans cette voie. Il faut poursuivre cet élargissement en redéfinissant les objectifs égalitaires, démocratiques, féministes et écologistes du syndicalisme.

Ce que nous avons appelé d’abord syndicalisme intégral, puis syndicalisme en-commun, c’est un syndicalisme qui s’oppose à deux voies qui sont aussi des impasses pour le syndicalisme . D’une part le syndicalisme intégré dont l’horizon se limite à la négociation entre « partenaires sociaux responsables » des conditions de la défaite. D’autre part le syndicalisme enfermé dont l’horizon borné à la défense du seul métier ouvre la porte aux dérives corporatistes.

Les inégalités comme les dominations forment système. Elles doivent être combattues ensemble, les luttes doivent s’épauler les unes les autres. Personne ne gagnera dans l’isolement. Le syndicalisme ne renversera pas à lui seul le système néolibéral, c’est par une conjonction des luttes qu’il pourra être ébranlé et dépassé.

Le syndicalisme ne peut plus fonctionner selon la division du « social », du « sociétal », du « professionnel », de « l’économique », du « politique », du « culturel », et de « l’environnemental » etc. En réalité, ces cloisonnements propres à la société industrielle sont d’ores et déjà dépassés. Le syndicalisme ne peut plus être un mode d’organisation et d’action cantonné aux seules questions « professionnelles », abandonnant les autres terrains à d’autres, ignorant toutes les interdépendances entre la domination sur le travail et les autres dominations. Toute question concernant le travail est une question sociale, politique, culturelle, féministe et environnementale qui touche toute l’organisation de la société et l’existence entière des individus.

Sans cette mise en commun des terrains de lutte et des multiples registres d’action de résistance, le mouvement social se condamne à l’enfermement dans des luttes partielles et parcellaires qui, mêmes si elles sont massives et/ou déterminées, ne menaceront jamais sérieusement le système.

Ces dernières années ont vu des mobilisations dans des secteurs diversifiés (industrie, santé, éducation, recherche, transports, etc.) et sur des terrains extrêmement variés (anti- racisme, féminisme, écologie, etc.). Elles ont pris des formes elles aussi hétérogènes (grèves, manifestations mais aussi occupation des places, zones à défendre, libération de la parole, etc.). On a vu en France se développer trois grands types de mobilisations : des mobilisations à dominante salariale dans une partie des entreprises qui n’ont reçu qu’un trop faible soutien des autres secteurs de la vie sociale (cas de la « Loi travail » en 2016), des luttes hors des entreprises qui n’ont guère eu d’écho dans les entreprises (cas des « Nuits debout » en 2016), des mouvements à forte composante populaire périurbaine d’un salariat atomisé, éloigné de l’entreprise et/ou de l’emploi qui, malgré leur potentiel, n’ont pas débouché sur un rapprochement significatif avec le « mouvement ouvrier traditionnel » (cas des « Gilets jaunes » en 2018-2019).

Si chacune de ces mobilisations a bien été la preuve que les capacités de résistance et la volonté de lutter demeuraient intactes, le fait est qu’elles sont restées isolées et que les relais ont manqué.

En somme, le nom de syndicalisme en-commun désigne une stratégie du syndicalisme, un objectif et des moyens. L’objectif c’est de renverser la domination néolibérale sur la société, les moyens c’est de construire les « causes communes », de créer les conditions de l’agir commun, de constituer et partager un imaginaire alternatif commun.

L’esprit de l’action syndicale, c’est le commun. Cela passe dans le travail par la défense et la reconstruction du collectif pour avoir prise sur le métier et la production et cela suppose de développer au sein de toutes les relations sociales l’agir commun, sous tous ses aspects.

Le syndicalisme en-commun est intégral au sens où il prend en compte tous les aspects de la réalité sociale, il est radical car il sait l’impossibilité de gagner durablement sans une transformation complète de la société, il est démocratique car partisan de l’auto-gouvernement dans tous les aspects de l’existence professionnelle, sociale, citoyenne, il est féministe car aucune société authentiquement humaine ne peut exister sans égalité réelle entre femmes et hommes, il est fédérateur des luttes car convaincu qu’au-delà de nos différences nous avons à construire ensemble un monde commun et vivable, il est inclusif contre la fragmentation des statuts et il est internationaliste car nous avons à lutter contre un système qui ne connaît pas de frontières et altermondialiste en ce qu’il porte un projet cosmopolitique.

Tout notre propos qui s’est donné comme normatif est en réalité une extrapolation d’orientations déjà prises, mais qu’il convient de systématiser. Le syndicalisme a commencé sa mutation vers le syndicalisme en-commun.

Cette réinvention du syndicalisme est en cours, encore hésitante et balbutiante, et inégale selon les organisations. Mais on peut s’appuyer sur tous les signaux et tous les actes qui vont dans le sens de cette refondation pour montrer que le virage est amorcé. J’ai déjà évoqué l’engagement dans l’altermondialisme et la pleine implication dans les mobilisations féministes, mais on pourrait aussi parler des liens avec les mouvements de chômeurs et des précaires, avec les associations de lutte contre la pauvreté et le mal logement, avec les ONG écologistes, Et pour s’en tenir à la dernière période, il est très significatif que plusieurs organisations syndicales aient participé à la tribune et l’appel lancé par 18 associations et syndicats au printemps 2020 ainsi qu’à la pétition pour « préparer un jour d’après écologique, féministe et social1 ». Le Plan de sortie de crise en réponse à la crise sanitaire, sociale et économique qui regroupe une vingtaine de syndicats et d’associations dans un « front inédit et élargi » qui s’est s’accordé sur 34 mesures, est en soi un événement qui est, on peut l’espérer, un début de « transversalition » des luttes.

Ce que nous appelons transversalisation consiste dans la construction systématique des alliances qui composent le mouvement social d’ensemble. L’écologie, le féminisme, la lutte antiraciste, les luttes sur le terrain sexuel, scientifique ou esthétique, ne sont pas des « luttes extérieures » au syndicalisme, mais doivent être comprises comme des dimensions de la lutte syndicale. Ce n’est pas pour nier la spécificité des luttes, des causes, des mouvements. Il ne s’agit ni de les remplacer, ni encore moins de les guider mais de mener des combats communs avec d’autres « acteurs » spécifiques. Mais pour tisser ces alliances, il est indispensable que tous ces acteurs, sans se défaire de leurs spécificités qui fait leur force sur chacun des terrains particuliers d’action, intègrent eux aussi la dimension du combat syndical contre les inégalités sociales et les rapports de domination au travail. Et c’est aussi le rôle du syndicalisme que de faire en sorte que dans tous les combats, écologiques, féministes, démocratiques, culturels, éducatifs, la dimension de la lutte sociale soit prise en compte. Cette transversalité généralisée est un moyen privilégié de faire émerger un mouvement social puissant, capable de défaire le néolibéralisme dominant et d’aller au-delà du capitalisme.

À vrai dire c’est même le seul moyen. On en appelle de plus en plus souvent à la « convergence des luttes ». Mais comment pourraient-elles vraiment « converger » si chacune n’a pas pris conscience de la nécessité et la légitimité de toutes les autres, mieux encore si elle n’a pas été affectée et modifiée en son sein par les autres luttes ? On pourrait énoncer cet impératif pratique ainsi : pas de convergence des luttes sans transversalisation des causes. Il ne s’agit pas seulement que le syndicalisme soit féministe, écologiste et anti-raciste, mais que le féminisme, l’écologie, l’anti-racisme soient syndicalistes, c’est-à-dire intègrent la dimension de la lutte contre la domination capitaliste et bureaucratique sur le travail.

De nombreux syndicats ont commencé d’être transversalisés par l’altermondialisme, le féminisme, l’écologie, l’antiracisme, la lutte culturelle, les luttes contre l’homophobie.On y voit à l’oeuvre un entrecroisement des problématiques, chaque organisation acceptant d’être transversalisée par celle des autres : les associations de défense des droits de l’homme et des libertés ont par exemple accepté d’être transversalisées par la question salariale, les syndicats par les impératifs écologiques, et toutes les organisations par la cause des droits des femmes et par la solidarité internationale. L’urgence sociale, écologique, féministe, démocratique réclame la mise en œuvre d’une configuration oppositionnelle d’un nouveau type, qu’on l’appelle « bloc » ou « archipel » peu importe ici. On l’aura compris : il ne s’agit pas en parlant de syndicalisme en-commun de tout réinventer mais de systématiser les pratiques syndicales fondées sur la mise en commun des causes et des problématiques des luttes.

Conclusion

La logique de l’en commun conditionne l’efficacité de l’action et sans doute l’avenir du syndicalisme lui-même. Mais il conditionne plus largement encore l’avenir de la gauche dans son ensemble.

Le syndicalisme n’est pas intervenu comme il aurait pu sans doute le faire dans le débat qui divise l’univers académique entre les tenants de la centralité de la dimension de classe des dominations et ceux qui apparemment la relativise pour mieux mettre en relief les dimensions du genre ou de la race dans les rapports de domination.

Pourquoi le syndicalisme aurait-il son mot à dire ? Précisément parce qu’ ancré dans le monde du travail, il peut faire la preuve par la pratique que les luttes peuvent dépasser les logiques identitaires en vérité mortifères pour constituer un front élargi. Le syndicalisme s’il est un ferment de transversalition des luttes peut aider à dépasser la logique parcellaire des luttes et le risque de marginalisation des luttes identitaires. Mais il peut aussi aider au renouvellement de la politique elle-même.
C’est ce qu’attendaient, ce qu’espéraient en 2010, Sophie Béroud et Karel Yon quand ils suggéraient que les mouvements sociaux pouvaient être, je cite, « l’occasion pour les responsables syndicaux de prendre conscience de cette responsabilité qui leur incombe et qui renvoie aux plus grandes heures du mouvement ouvrier – quand les propositions des organisations syndicales irriguaient le débat politique, du planisme cégétiste des années 1930 aux nationalisations et à la Sécurité sociale à la Libération, jusqu’au socialisme autogestionnaire dans les années 1970. Alors que la gauche est atone et divisée, il serait possible que d’importantes fractions du mouvement syndical servent de catalyseur à l’élaboration d’un véritable agenda de transformation sociale » [2].
Et c’est bien ce qui a commencé à se faire, avec retard, avec lenteur peut-être, mais l’important c’est que ce travail de catalyseur ait commencé, qu’il faut poursuivre jusqu’au bout. Nous n’avons pas le choix. Pour nous aussi, il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas d’autre alternative que l’alternative.

[1Nous avons d’abord formulé cette hypothèse sous le nom de « syndicalisme intégral » à l’imitation de la vielle expression de Benoît Malon de « socialisme intégral », mais le terme « intégral » avait quelque chose de totalisant qui semblait dire que le syndicalisme devait à lui seul absorber toutes les luttes, alors que « en-commun » laisse à chqua cause et à chaque mouvement son autonomie et ses spécificités.

[2Entretien à la revue Contretemps, « Anatomie d’un grand mouvement social », automne 2010.

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