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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

Compétition sociale et rapport au savoir par Yves Careil

Entretien avec Yves Careil, auteur de L’expérience des collégiens, Ségrégations, médiations, tensions, Presses universitaires de Rennes, 2007.

Compétition sociale et rapport au savoir

Ton analyse part du présupposé que le système éducatif connaît depuis une vingtaine d’années un changement majeur. Peux-tu en résumer les traits les plus saillants ? Quelle relation peut-on établir entre ce changement et la mutation néolibérale du capitalisme ?

Le changement scolaire tel qu’il s’effectue sur ces 30 dernières années ne peut être compris indépendamment du changement politique et économique. Tous les systèmes éducatifs, partout dans le monde, sont sommés de s’adapter au « nouveau capitalisme » tel que le décrit D. Plihon et qui conduit en notre pays à la liquidation de l’Etat providence des « Trente Glorieuses ». Mais il n’y a pas eu en France, jusqu’à présent du moins, de véritable démission de l’Etat par rapport à l’école publique et laïque, dont il faut se souvenir qu’elle est à l’origine institution constitutive de la société française républicaine, d’où son poids dans la mémoire collective ; d’où une « privatisation » qui ne peut être que rampante… C’est plutôt à un « simple » désengagement de l’Etat auquel on a assisté à partir de la fin des années 70, sous couvert de « modernisation » et d’« adaptation » du système éducatif au « local ». Les effets de ce « simple » désengagement de l’Etat, de ce laisser-faire « à la française », sont plus insidieux qu’ailleurs et ne sont apparus que très progressivement : émergence, puis plein développement d’un « marché noir scolaire » ; intégration progressive des inégalités sociales sous toutes leurs formes au sein du système éducatif lui-même… On voit mieux aujourd’hui que la montée en puissance de la logique civile au détriment de la logique civique se traduit notamment par une prise de pouvoir d’un nouveau genre, celle des « parents d’élèves professionnels » sur le système éducatif. J’entends par là les parents qui, pour parler comme Pierre Bourdieu, sont les mieux dotés dans les différentes espèces de capital (économique, culturel, social, symbolique, informationnel, temps « libre ou libéré ») ; ceux qui possèdent à un haut degré le sens du placement scolaire… et qui peuvent très bien se vouloir « de gauche » par ailleurs.
Je suis prêt à être surpris, mais je crois qu’on entre actuellement dans une nouvelle ère, même si elle ne fait que s’inscrire dans la continuité / rupture de celle qu’on a vécue. Ce qui est désormais à l’ordre du jour, c’est beaucoup plus clairement « la rénovation du système éducatif par la demande parentale et celle des entreprises », comme option « néolibérale – néoconservatrice » déjà mise en œuvre par Reagan, Thatcher ou encore Hovard en Australie. La loi LRU et la suppression de la carte scolaire vont bien en ce sens… Maintenant, il faut être prudent sur le terme « libéralisme » qui rend le capitalisme présentable. Ceux, en position dominante, qui prônent haut et fort le « libre échange » sont également ceux qui savent et qui peuvent le mieux se protéger, se protéger eux-mêmes et protéger leur descendance des intempéries scolaires.

Tes analyses, même si elles mobilisent d’autres dimensions, donnent beaucoup de poids au capital culturel des familles. Ne sommes-nous pas dans une période où le capital économique « prend sa revanche », ne serait-ce que par l’élévation du « prix d’entrée » dans les beaux quartiers où se trouvent aussi les bons établissements ?

Je ne sais pas si on assiste aujourd’hui à une « revanche » du capital économique… L’argent permet effectivement beaucoup de choses et notamment d’habiter dans le « bon » quartier, avec dès lors la possibilité pour la descendance d’accéder directement au « bon » établissement fréquenté par les « bonnes » familles… Et il est vrai qu’il y a ici une élévation du « prix d’entrée »… Je préfère pour ma part raisonner sur l’ensemble des capitaux possédés, sur la façon dont ces capitaux contribuent à construire la réussite scolaire au plus haut niveau chez la descendance, de manière cumulative. Je parle d’approche bourdieusienne en termes de capitalisation pour le dire au plus vite, mais j’emprunte beaucoup également à Norbert Elias, en introduisant par exemple le capital « temps libre ou libéré » à la liste. Cette idée m’est venue en travaillant pendant plus de vingt ans sur la mutation en cours au niveau de l’école primaire : on assiste ici à une véritable explosion des temps partiels choisis chez les « nouvelles institutrices », ne possédant plus guère d’attaches populaires sous la double perspective de leur origine sociale et de leurs « choix » matrimoniaux… Le temps, comme capital et comme activité, est cet auxiliaire précieux qui permet d’être informé au mieux, tout à la fois sur le fonctionnement de la relation éducative et sur les variations de la bourse scolaire, et d’optimiser la traduction de ce savoir en savoir-faire éducatif et consumériste. Le temps est ce qui permet à l’individu de mieux orienter le jeu à son avantage, sans être pour autant « maître du jeu »… à condition bien sûr qu’il soit déjà confortablement doté dans les autres espèces de capital.

Qu’est-ce qui a changé par rapport aux analyses « classiques » de Bourdieu quant au rôle de la famille et de l’école dans la reproduction sociale ?
Pourquoi est-il nécessaire d’en passer par une analyse plus fine des pratiques pédagogiques des parents comme des enseignants ?

L’appareillage conceptuel fourni par Pierre Bourdieu permet de bien mieux comprendre les enjeux sociaux du changement scolaire tel qu’il s’effectue, mais ses travaux sur l’école sont datés historiquement et doivent par là-même être réactualisés. Nous ne sommes plus dans le contexte des « Trente Glorieuses » : de nouveaux processus ségrégatifs sont aujourd’hui à l’œuvre dans la ville et à l’école ; quant aux établissements scolaires, ils doivent s’adapter bon gré, mal gré à la nouvelle donne concurrentielle qui tend à les opposer entre eux, sauf à y perdre leur réputation. C’est sur cette base que j’ai mené cette recherche sur deux collèges socialement contrastés (« centre ville » vs ZEP à recrutement mixte quartier de relégation / zones pavillonnaires environnantes) de l’agglomération nantaise. Abordée d’une manière à la fois large et fortement contextualisée, son objectif est de mieux comprendre la façon dont les élèves – jeunes adolescents ici scolarisés sont construits (familialement, socialement, institutionnellement) et se construisent dans leurs rapports aux savoirs, aux apprentissages, au monde, aux autres, à eux-mêmes et à leur avenir… Cette recherche emprunte des voies multiples : celle de l’étude des difficultés rencontrées actuellement par les jeunes à pouvoir se construire à la fois comme élèves et comme adolescents ; celle de l’étude de la construction des entre soi collégiens, des plus « choisis » aux plus subis ; celle de l’étude des effets de l’islamisme à l’école, le quartier de relégation où recrute le collège ZEP étant l’un des « fiefs » en France des Frères musulmans. Mais je voulais aussi effectuer un retour réflexif sur les héritiers et la reproduction quarante ans après : en introduisant à la fois l’élève (c’est bel et bien lui qui apprend, personne ne peut effectuer ce travail spécifique à sa place, et il ne peut pas non plus être considéré comme un simple réceptacle de la socialisation) et toutes ces pratiques (familiales, sociales, institutionnelles, individuelles) qui sont au fondement de la transmission – acquisition du capital culturel dans les familles d’héritiers. Pierre Bourdieu a travaillé sur les effets de ces pratiques, mais pas sur ces pratiques elle-mêmes. Mieux les connaître en travaillant sur un établissement « haut de gamme », c’est mieux comprendre comment se façonnent désormais les nouvelles formes de la reproduction sociale et scolaire ; c’est mieux comprendre comment se construit aujourd’hui la réussite scolaire au plus haut niveau. Cela étant, il n’y a pas d’assurance tous risques en la matière. On trouve des élèves, surtout des garçons, qui ont en théorie « tout pour réussir chez eux », mais qui subissent un telle pression à la réussite de la part de leurs parents et de l’établissement qu’ils en arrivent à se transformer en « rebelles », selon leur expression. J’ai donné dans le livre plusieurs exemples d’héritiers : il y a ceux et celles pour qui la scolarité se déroule « sur le mode de l’évidence » ; d’autres sont davantage « contrariés » ou encore « en cours de rattrapage », expression qui rappelle à sa manière les filets de protection (familiaux, sociaux, institutionnels) dont ils bénéficient en cas de décrochage. Ce qui frappe surtout au niveau de ce collège « centre ville », c’est la cohérence du système de la réussite destiné aux élèves attitrés et à leurs parents, ceux qui confèrent son rang à l’établissement. Les élèves issus des milieux populaires, minoritaires et encore plus minoritaires à être d’origine migrante, en ressortent par contre d’autant plus marginalisés, vivant douloureusement leur confrontation à cet « enfer de la réussite » où « tout va trop vite ».

Quel rapport peut-on établir entre la fragmentation accentuée du système éducatif et les représentations et dispositions des collégiens face au savoir ? N’est-ce pas supposer que les établissements et les enseignants ont « intériorisé » la fragmentation au point de participer activement à la différenciation scolaire ? Quelle serait, selon toi, la voie la plus pertinente de résistance et d’alternative ?

Je n’instruis aucun procès contre les enseignants. Je constate simplement que « tout se joue » et de plus en plus au niveau du structurel, alors qu’on ne parle plus que de « responsabilité individuelle » dans le discours officiel. L’exemple du collège ZEP à recrutement mixte est à cet égard pour le moins parlant. On a là des enseignants chevronnés (de façon exceptionnelle pour un collège ZEP), progressistes, plaidant pour un meilleur « vivre ensemble » chez les élèves, mais qui n’en sont pas moins obligés, bon gré mal gré, de fabriquer très classiquement des « bonnes » classes (et donc des « mauvaises » classes) pour tenter d’enrayer le processus de ghettoisation auquel leur établissement se voit confronté, du fait surtout de la concurrence déloyale qu’exerce le collège privé voisin. Ces enseignants, bien malgré eux, se retrouvent pris structurellement dans l’étau d’une double montée des communautarismes : l’une sur le quartier de relégation, où les replis réactifs vont bon train, attisés en sous main par l’UOIF ; l’autre sur les zones pavillonnaires, là où s’exprime un communautarisme mieux assis socialement et que le Principal de cet établissement nomme pour sa part le communautarisme des « biens pensants », visant par là les parents, ceux détenant le monopole de la représentation parentale officielle sur le collège, qui « veulent bien » des classes hétérogènes, mais pour les autres, pas pour leurs enfants.
J’ai effectué un supplément d’enquête en allant rencontrer des élèves du quartier de relégation qui sentaient que « ça n’allait pas le faire » dans le lycée professionnel où ils avaient été « orientés ». Il faut bien voir que ces élèves n’ont connu que des établissements ghettoisés dans le premier degré, que des classes « trop sonores » au collège, et ce n’est dès lors aucunement un hasard s’ils en arrivent à éprouver une véritable haine à l’égard de l’institution scolaire et de ses représentants… La fragmentation du système éducatif est déjà là, et il est à craindre que les choses ne s’aggravent encore. Maintenant, il est possible que de fortes résistances s’expriment face à cette pression concurrentielle qui pèse de plus en plus lourd sur les établissements, qui produit des effets très importants sur les conditions de l’enseignement - apprentissage, et que les enseignants eux-mêmes ont de plus en plus de mal à supporter. L’école ancienne était fortement bureaucratisée ; on leur a promis ici davantage d’« autonomie », mais beaucoup d’entre eux s’aperçoivent désormais que c’est un « libéralisme bureaucratique de proximité » encore plus contraignant qui les attend… Une institution fonctionne avec des hommes et femmes ordinaires, pas avec des personnes sous pression, emportées par la concurrence de tous contre tous, sommées de se dévouer toujours davantage pour faire tourner une machine de plus en plus inégalitaire…

Propos recueillis par Christian Laval

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