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06-01-2017

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Connaissez-vous le Maitron ?

Le Maitron est une réalisation incroyable, un ensemble de dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier dirigé jusqu’à sa mort en 1987 par l’historien Jean Maitron, et depuis par Claude Pennetier et Paul Boulland. C’est un trésor, et un trésor commun, à partager : plus de 167000 notices, biographies plus ou moins longues, de militants de tout poil, qui n’ont de commun que leur combat avéré pour un monde meilleur.

Il se compose de cinq grandes parties :

• le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français : ensemble de 43 volumes publiés de 1964 à 1993 auquel s’ajoute un volume de compléments (le tome 44) publié en 1997 ;

• le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : extension internationale du Maitron comptant à ce jour 9 volumes (le dernier en date, publié en janvier 2007, consacré à l’Algérie). Celui consacré à l’Afrique est particulièrement passionnant. Bien des dictionnaires biographiques portant sur l’Afrique appartiennent encore à la « bibliothèque coloniale » ou ne recensent que des personnalités de tout premier plan, qu’il s’agisse d’hommes politiques ou d’écrivains. Le « Maitron Afrique », s’intéresse aussi à des « obscurs », qui ont apporté de manière parfois discrète mais efficace leur contribution au mouvement social, quel que soit le type de leur engagement : syndical, politique, littéraire ou artistique. Une large place est faite aux femmes, qui, en matière de biographies, sont souvent ignorées ou marginalisées

• les Dictionnaires biographiques thématiques du mouvement ouvrier français : anarchistes, cheminots, enseignants, fusillés, gaziers...

• le Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social pour la période 1940-1968. L’ensemble compte 12 volumes . En novembre 2016, l’édition des 12 volumes de l’édition « papier » de ce dictionnaire est achevée.

• Le site maitron-en-ligne reprend, parfois dans une version enrichie et avec de l’iconographie, la totalité des 167 369 notices publiées,y compris les volumes spécialisés. Un moteur de "recherche avancée" permet des recherches avec croisement des informations.

Les notices « À la Une » sont en libre accès.

Le Maitron-en-ligne est désormais accessible dans divers établissements d’enseignements et de recherches, en France et à l’étranger, et il est consultable dans certaines bibliothèques publiques.

Dans cet immense corpus, on peut chercher pour le travail, et c’est j’imagine un délice d’historien.

On peut aussi, comme l’a fait Edwy Plenel dans son livre Voyage en terres d’espoir [1], flâner, surfer, suivre une carte personnelle, partir d’un lieu, d’un nom, d’une fonction, d’une proximité. La merveille de cette œuvre incroyable, c’est qu’elle sauve de l’oubli les vaincus de l’histoire, celles et ceux qu’on ne retrouve ni dans les manuels ni dans les médias, mais qui ont, de tout temps, étonné la catastrophe. Comme l’écrit Plenel : « Se promener dans le Maitron, c’est ainsi retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent. On y découvre que, non seulement ces catastrophes eurent aussi leurs héros, restés fidèles à l’idéal sans tricher avec la vérité, mais que, de plus, sur la longue durée, ces tragédies sont impuissantes à assombrir définitivement l’horizon. »

Je trouve particulièrement émouvantes les notices les plus brèves, quelques lignes à peine, qui tirent de sa gangue d’oubli l’existence d’un-e militant-e :

ABEL
Abel était ouvrier chapelier à Sainte-Bazeille (Lot-et-Garonne). On lui dressa procès-verbal pour délit de coalition pendant la grève des ouvriers chapeliers de Sainte-Bazeille de décembre 1858.

ACHARD Fortunée
En 1906, Fortunée Achard était la trésorière du syndicat de l’aiguille aixoise (association professionnelle des ouvriers de l’Habillement et métiers similaires et professions connexes) d’Aix-en-Provence. Ce syndicat, fondé le 29 décembre 1901, était affilié très probablement à la CGT et regroupa 130 adhérents en 1907.
En 1907, Fortunée Achard fut signalée comme la présidente de ce syndicat.

Parfois, le nom même est incertain :
LABERQUE (ou LABESQUE) (Mme) [Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis]
Communiste icarienne, couturière pour hommes, Mme Laberque émigra aux États-Unis avec son mari, et rejoignit la communauté de Nauvoo (Illinois). Elle signa comme lui les pétitions de soutien à Cabet durant l’année 1850.

On le voit, le sectarisme n’a pas droit de cité et le pluralisme est la règle d’or. Et c’est précisément en sauvant cette diversité, d’autant plus infinie qu’elle s’incarne à travers des trajectoires individuelles multiformes, que l’œuvre collective du Maitron sauve l’espoir des décombres.

Comme le dit encore Plenel :

« Quand les vainqueurs ne nous proposent que de les imiter, s’inscrivant dans une histoire antiquaire qui n’est que répétition et piétinement, les vaincus nous laissent des possibles à inventer. Suivre leurs pas, c’est partir à la chasse au trésor. Il y a des énigmes à déchiffrer, des secrets à éventer, des impasses à éviter, des mystères à découvrir… En somme, une terre d’aventure à l’inverse des territoires des vainqueurs qui se visitent en touristes, avec guides et conférenciers, chemins balisés et parcours autorisés. Lieux mille fois arpentés, comme un air de déjà vu quand, en revanche, la surprise et l’étonnement sont au détour des sentiers de traverse où se nichent les vaincus d’une histoire écrite par les vainqueurs.
Ils ne sont donc vaincus qu’en apparence, et parce que nous le voulons bien. La paradoxale victoire des vaincus, c’est précisément cette liberté qu’ils nous lèguent : une histoire ouverte, sans fin ni finalité, à faire et à inventer. Une histoire incertaine et imprévisible, avertie de son incertitude créatrice. Et la défaite des vainqueurs, c’est de ne rien savoir de tout cela, à force de croire à l’éternité de leurs conquêtes et à l’immuabilité de leurs privilèges. »

Evelyne Bechtold-Rognon

[1Voyage en terres d’espoir, Edwy Plenel, octobre 2016, aux éditions de l’Atelier.

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