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30-05-2022

 | L’Institut

Déconstruire est-il « barbare, sauvage et inhumain » ?

La nomination de Pap Ndiaye comme ministre de l’Education nationale a immédiatement suscité un déferlement d’attaques de l’extrême-droite l’accusant de vouloir déconstruire la France, ses valeurs et son histoire. Désormais l’école n’aurait de cesse de vouloir « reformater les esprits des petits français ».
Le spectre de la déconstruction hante les discours réactionnaires, brandi comme une volonté de défaire les conceptions occidentales de la nation pour leur substituer l’intérêt particulier des individus, des communautés, des minorités.

S’y mêlent la crainte d’une perte des valeurs traditionnelles, le péril d’une fin de la souveraineté nationale menacée par la mondialisation et l’uniformisation marchande, la peur d’un « grand remplacement » démographique et culturel, le tout dans les descriptions déclinistes d’un effondrement général qu’Éric Zemmour décrit comme l’avènement d’une « humanité barbare, sauvage et inhumaine [1] »

Qu’est-ce que déconstruire ?

Ce devrait pourtant être une évidence pour celui qui interroge les idées que de constater que leur prétention à l’objectivité universelle cache souvent leurs partis-pris idéologiques particuliers. Rappelons-nous Roland Barthes interrogeant les « mythologies » de l’exotisme pour en montrer les fondements racistes [2] ou Françoise Héritier analysant les mythes de l’impureté et de la dangerosité du sang menstruel pour montrer comment ils portent l’idée d’une infériorité féminine [3]. Comprendre au-delà des préjugés, des prétendues évidences…, comment est-il possible de considérer qu’un tel travail puisse conduire à l’avènement de la barbarie ?

Le discours réactionnaire de condamnation de la déconstruction cherche à la confondre avec une destruction systématique. Mais Jacques Derrida, lui-même, qui fut à l’origine du terme, refusait que la déconstruction puisse être confondue avec une volonté de destruction : « Pour moi, la déconstruction accompagne toujours une exigence affirmative [4]  ». Et il ne cessera d’affirmer que la déconstruction n’est pas une destruction mais une « une interprétation interminable, active, engagée ».

L’enjeu est d’autant plus essentiel que nous savons qu’il ne suffit pas de conquérir des droits pour produire l’égalité. Depuis 1944 et le droit de vote des femmes, l’évolution du droit français a progressivement construit une égalité juridique qui est loin d’avoir conduit à la fin de la domination masculine. La loi ne suffit pas à transformer les habitus, les représentations intériorisées. Déconstruire les évidences est une nécessité absolue de la lutte contre les discriminations.


La déconstruction n’est pas la haine

La déconstruction n’a pas de perspective nihiliste. Elle ne suppose pas la « haine de soi » qui voudrait que nous portions les héritages de l’histoire dans une culpabilité personnelle. Elle ne suppose pas non plus que nous confondions la conscience des rapports de domination avec la haine de l’autre. Lorsque Michelle Perrot interrogeait la « galanterie à la française » pour montrer qu’elle constitue un écran pour cacher la domination des hommes sur les femmes, rien dans ses propos qui enjoigne à la haine, à la « guerre des sexes ». Si elle affirme qu’il « faut déconstruire ce type de choses […] et ne pas s’emprisonner dans des préjugés, des stéréotypes et des représentations [5] », elle poursuit : « et ça ne veut pas dire que les rapports entre les hommes et les femmes ne doivent pas être pleins d’amour, de tendresse et de taquinerie ».

La déconstruction n’est pas une haine frontale qui pourrait se limiter à identifier un dominant pour désigner un ennemi. Elle n’est pas l’argument d’une guerre civile mais celui d’une lutte. Elle est loin d’avoir renoncé aux valeurs puisque justement elle exige que l’égalité ne puisse se satisfaire de n’être qu’une promesse et doive être une réalité pour toutes et tous. L’enjeu est de transformer les structures mêmes sur lesquelles s’organisent la domination, d’interroger et de mettre en doute les façons avec lesquelles, sans que nous en soyons toujours conscients ou pleinement conscients, l’éducation, les médias, les relations sociales ont forgé et forgent nos idées. Et cela, justement, à l’opposé même des accusations faites par Éric Zemmour : non pour détruire les valeurs humanistes mais dans la perspective d’un monde capable de vaincre la sauvagerie, la barbarie et l’inhumanité des dominations de classe, de sexe et de race.

Paul Devin, président de l’Institut de recherches de la FSU

[1Éric ZEMMOUR, Le suicide français, p.35

[2Roland BARTHES, Bichon chez les nègres, Mythologies, 1957

[3Françoise LHÉRITIER, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, 1996

[4Christian DESCAMPS, Jacques Derrida sur les traces de la philosophie, interview, Le Monde, 1er février 1982

[5France Culture, La grande table, 9 janvier 2018

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