L’Europe peut-elle se passer de la démocratie ?

D.Rallet essaie de rendre compte de débats qui ont eu lieu lors de l’université d’été d’Attac du 24 ou 27 août à Toulouse, grâce notamment à la présence de représentants des Attac d’Europe, de Vicky, membre de Syrisa, de Felipe van Keirsbilck, syndicaliste belge, un des initiateurs de l’Altersummit, et d’intervenants comme le philosophe Etienne Balibar.

L’Europe peut-elle se passer de la démocratie ?

Qu’est ce que l’Europe en cette fin d’été ?

Selon Felipe van Keirsbilck (cadtm.org/Cinq-reflexions-sur-l-Alter-Summit), la situation actuelle pose deux énigmes.

Première énigme : pourquoi les élites politiques appliquent-elles des mesures d’austérité qui sont socialement destructrices, économiquement absurdes, démocratiquement suicidaires puisqu’elles suscitent une montée des nationalismes et de la xénophobie ?

Au delà de l’aveuglement, il y a la tentative pour une grande partie des élites européennes d’instrumentaliser la crise afin de parachever de façon brutale la révolution libérale. L’heure est grave parce qu’elle est révolutionnaire au sens où le bouleversement ainsi provoqué implique une radicalisation de la confrontation et une situation inédite.
Seconde énigme : Pourquoi la défaite économique, pratique et théorique du néolibéralisme n’a pas conduit à l’arrivée au pouvoir de gouvernements déterminés à oser la rupture contre la Troïka et le néolibéralisme ? On pourrait ajouter : d’où vient ce sentiment d’impuissance face au rouleau compresseur libéral ?

Les mobilisations nationales : un processus long et complexe

Pourtant les peuples ne sont pas résignés. Les mobilisations dans les pays les plus touchés par l’austérité ont été impressionnantes et se sont inscrites dans la durée. Aux mouvements sociaux de grandes ampleurs organisées par les syndicats autour de grèves générales, s’est ajouté le phénomène nouveau des « Indignés » occupant les places publiques et revendiquant la démocratie contre les oligarchies au pouvoir. Revendication forte dans des pays d’Europe du Sud qui ont été marqués par l’expérience de la dictature.

Le niveau des échanges d’expériences au niveau européen reste trop faible pour être en état de tirer les leçons de ces mouvements, mais on constate des éléments communs comme les phénomènes de décomposition politique, de crise de la démocratie représentative provoquée par les alternances entre partis qui suivent des politiques rejetées par les peuples et sont frappés de discrédit.

Comme la difficulté du mouvement social à emporter des victoires significatives malgré la mobilisation des forces sociales, contraintes à la défensive, avec une opinion qui hésite entre la révolte et le fatalisme. Ce sont des processus longs qui sont engagés avec des temps forts et des temps faibles, et les chemins qui sont pris sont sinueux et complexes, différents selon les pays parce l’histoire n’est pas la même et les aspects de la crise sont pour partie sont spécifiques.

Par exemple en Espagne, où le discrédit des deux grands partis ne semble pas produire de choses très nouvelles, où le mouvement syndical après un temps d’errements a pris la mesure des attaques avec une grève générale au printemps, un mouvement social important en juillet dans la fonction publique. Le 15 septembre l’UGT et les Commissions ouvrières organisent une marche nationale sur Madrid.
Le mouvement des Indignés (ou 15 M) après l’occupation des places publiques s’est enraciné dans les quartiers en menant des luttes spectaculaires contre les banques et les expulsions de logements. La relation avec les syndicats reste tendue alors que les Indignés cherchent à relancer leur mouvement sur la question de la démocratie et du changement de société. Une partie d’entre eux proposent un encerclement du Parlement le 25 septembre pour demander la dissolution du Parlement et un processus constituant. Cette initiative ne fait cependant pas l’unanimité au sein du 15 M.

En Grèce, la mobilisation reste vive malgré la lassitude. Le mouvement syndical a organisé de nombreuses grèves générales et le syndicat ADEDY du secteur public est le plus combatif. Le mouvement des Indignés (« mouvement des places ») anime des assemblées de quartiers, mais a perdu en intensité. Les mouvements d’auto-organisation sont particulièrement importants : refus de payer la nouvelle taxe foncière, refus des péages d’autoroutes jugés abusifs, organisation de dispensaires pour compenser la fermeture de l’accès aux soins et aux médicaments, « mouvement des patates" (vente à prix cassé par des agriculteurs),...
Ce qui distingue le plus la Grèce, c’est l’émergence d’un nouveau phénomène politique. Après février, pendant la longue campagne électorale (les Grecs ont du voté deux fois !), le temps social s’est comme suspendu et on a assisté à la montée fulgurante de Syriza, pas seulement en termes électoraux.
Ce retour vers le politique a sans doute à voir avec l’impuissance du mouvement social, et surtout à sa segmentation, à sa division, particulièrement forte en Grèce.
La question de l’unité du mouvement et de sa capacité à définir un projet alternatif concret et crédible a beaucoup pesé dans la montée de Syriza. Cette force politique a un très fort ancrage « mouvementiste » et il se différencie des partis institutionnels par sa capacité à trouver des assises dans le social. L’autre force de Syriza a été de proposer un programme concret et pragmatique autour du rejet du mémorandum, du moratoire sur la dette publique et sur la nécessité de renégocier une autre Europe. Aujourd’hui Syriza revient vers le mouvement social et revoit son fonctionnement interne.

Quelle refondation de l’Europe ?

L’expérience montre que la construction de l’Union européenne sur les bases néolibérales dans la foulée de l’effondrement de l’URSS et la défaite du mouvement ouvrier n’est plus viable : elle est menacée d’éclatement. Etienne Balibar estime que cet effondrement est possible mais qu’il est impossible de le prophétiser. La menace de l’effondrement est aussi un moyen de pression et il y a des crises qui sont interminables.

L’Union européenne est-elle refondable ?
Balibar prend en considération le projet actuel de refondation concocté dans des thinks tanks, dans les cercles de la technocratie européenne et en Allemagne. Il qualifie ce projet de révolutionnaire : il s’agit de créer une sorte de gouvernement central européen s’affranchissant des contraintes démocratiques : c’est le sens des dispositifs réglementaires mis en place depuis deux ans ("Semestre européen", "Six Pack", "Two Pack"), du TESG en cours de ratification et des nouveaux traités européens projetés par Merkel avec l’équipe Barroso.

Balibar considère qu’aujourd’hui, la question européenne ne tourne pas principalement autour de la division Nord/Sud de l’Europe, mais porte sur la position de l’Allemagne.

Cette Europe fondée sur une "domination post-démocratique" comme l’appelle Habermas aurait comme projet de rallier les élites européennes autour de cette place centrale de l’Allemagne comme porte de sortie de la crise pour les classes dominantes.

Cette thèse est en quelque sorte confortée par Attac Allemagne qui décrit les termes du débat aujourd’hui en Allemagne autour de la question de la "puissance". Ce débat construit une opposition qu’Attac Allemagne rejette entre les pour et les contre l’Europe. Les pour proposant un pouvoir politique plus fort, une sorte de gouvernement européen dans lequel le ministre allemand de l’économie Schauble se verrait bien occuper le poste des finances et de l’économie.
Pour Attac Allemagne la construction européenne n’est pas un objectif en soi. L’intégration européenne n’est désirable que si elle intègre la démocratie et le social, deux éléments décisifs qui sont exclus du projet actuel.

Pour Balibar cette construction super-étatique par le haut a toutes les chances d’échouer faute de légitimité démocratique et prépare des réactions nationalistes.
Il estime qu’il n’y a pas d’autre voie que de rechercher une refondation démocratique de l’UE. C’est seulement à cette condition que l’Europe a des chances d’exister et de faire face à la crise. Cette démocratie s’entend à plusieurs niveaux : démocratie représentative (restaurer le pouvoir des parlements comme le propose Habermas) mais aussi la démocratie participative et la "démocratie conflictuelle" avec des conflits politiques et sociaux au niveau européen. La légitimité ne viendra pas de l’obéissance, mais de la contestation.

Balibar considère que ce pari est très difficile, mais qu’il n’y a guère d’autre issue.
"Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté"

Le projet d’Altersummit (www.altersummit.eu) réunissant forces syndicales et sociales, personnalités du monde intellectuel et politique, qui devrait avoir lieu au printemps prochain à Athènes s’inscrit dans cette orientation. Les appels pour un autre Europe se multiplient, et avec l’aggravation de la crise, les analyses convergent de plus en plus, mais on a besoin aujourd’hui de mobilisations concrètes au niveau européen capables de peser dans le rapport de forces et de "faire peur à l’adversaire" selon l’expression de Felipe Van Kersblick. . Il s’agit de construire ces mobilisations autour d’objectifs concrets en nombre limité. Ce projet sera discuté et précisé à la rencontre de Florence à la mi-novembre.

Suite au prochain numéro

Daniel Rallet

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