OMC, AGCS, vers la privatisation de la société ?
par Louis Weber
Ouvrage de 160 pages, prix public : 8 €. Il est publié en collaboration avec les éditions Syllepse. On peut consulter le sommaire et la préface sur ce site.
L’organisation mondiale
du commerce (OMC) voudrait soumettre toutes les activités humaines à la
logique marchande. Parmi les outils dont elle dispose à cette fin, l’accord général
sur le commerce des services (AGCS) est un des plus puissants.
L’objectif affirmé est d’aller progressivement, à travers des négociations périodiques, vers le libre-échange des services, dans une perspective totalement néo-libérale. Aucun de ces services n’est exclu a priori, comme le répètent à l’envi les textes de l’OMC.
L’AGCS menace donc directement les protections qui existent dans tous les pays pour soustraire à la loi du marché des services essentiels comme l’éducation, la culture ou la santé, et plus généralement ceux que l’on appelle les biens publics.
Qu’en est-il après l’échec de la Conférence ministérielle de l’OMC à Cancún récemment ? L’OMC est-elle durablement affaiblie ? Où en sont les négociations sur la libéralisation du commerce des services ? Pourquoi et dans quelle mesure les services publics sont-ils la cible des libéraux ? Quelles sont les lignes de résistance construites au cours des dernières années par le mouvement altermondialiste ? Quelles propositions alternatives fait-il ?
Ce livre aborde l’ensemble de ces questions à partir d’une documentation très complète. Il contient de nombreuses annexes, dont – c’est une première – le texte de l’AGCS lui-même. Sans rien enlever à la capacité de nuisance de l’OMC et des accords qu’elle administre, il met cependant en garde contre une analyse unilatérale qui sous-estimerait les effets propres des politiques néolibérales menées par les gouvernements dans chaque pays.
L'ouvrage est vendu au prix de 8 euros, frais de port compris. A commander par lettre à l'adresse de l'Institut (3/5 rue de Metz, 75010 Paris), par fax : 01 48 00 08 93, ou par courrier électronique, en précisant le titre demandé et l'adresse d'envoi. La facture sera envoyée avec l'ouvrage
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Peu
nombreux étaient sans doute celles et ceux qui connaissaient le nom même de
l'Organisation mondiale du commerce quand, il y a un peu plus de quatre ans,
José Bové et quelques-uns de ses amis « démontaient » le MacDo
de Millau. C'était le 12 août 1999.
La
raison immédiate de cette action résume ce qui reste aujourd'hui comme alors
une des motivations importantes de la contestation de l'action de l'OMC :
les pouvoirs tout à fait exorbitants de cette organisation, née en 1995,
moins de cinq ans auparavant. L'OMC a en effet la capacité, inconnue
jusqu'alors, de soumettre un grand nombre des décisions que prend un
gouvernement national à la censure d'une structure dont les délibérations
sont pour la plupart secrètes.
Précisons-le
d'emblée : cette remarque n'a nullement pour objet d'exonérer les
gouvernements nationaux de leurs responsabilités. On pourra le constater tout
au long de ce livre. Nous ne pensons pas qu'ils soient livrés pieds et poings
liés à quelque incontrôlable organisme qui leur serait extérieur. Cette
conception existe certes et on peut lire beaucoup de textes donnant
l'impression que seule est mise en cause l'activité des organismes
internationaux. Mais si, pour donner un exemple, Luc Ferry prépare
aujourd'hui une réforme de l'enseignement supérieur dont l'effet principal
sera de transformer les établissements publics que sont les universités en
entreprises universitaires, c'est parce que le gouvernement le veut bien. Et
non pas parce que l'OMC le lui imposerait à travers l'Accord général sur le
commerce des services (AGCS).
On
peut noter au passage que cette vision peut arranger les autorités
nationales, qui ne se privent pas d'en jouer. À les en croire, ce ne seraient
pas eux les responsables, mais les contraintes venues de quelques institutions
financières internationales. Le plus souvent, il s'agit du Fonds monétaire
international, de la Banque mondiale et, depuis une date récente, de l'OMC.
On oublie bien entendu de dire que si l'argument vaut, ô combien, pour les
pays économiquement les plus faibles, il ne peut pas être invoqué pour un
pays comme la France, même s'il y a plus puissant qu'elle dans le monde
aujourd'hui. Avec d'autres pays riches, elle siège en effet dans les Conseils
d'administration et autres instances de direction de ces organisations. Elle
peut donc parfaitement y faire entendre sa voix. Elle l'a d'ailleurs fait, et
chacun s'en est félicité, à l'automne 1998 pour mettre fin aux discussions
sur le projet d'accord multilatéral sur l'investissement (AMI)1 au sein d'un
organisme dont l'influence est parfois sous-estimée, l'Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE).
De
façon plus générale, les contraintes économiques ont été l'argument
principal et parfois unique pour justifier les inflexions des politiques
économiques vers davantage de libéralisme, préconisées à de rares
exceptions près par les gouvernements successifs au cours des trente
dernières années. Ce furent parfois, de façon plus ciblée, l'Europe et les
critères de convergence économique du traité de Maastricht. Puis, depuis le
traité d'Amsterdam, c'est le pacte de stabilité qui est appelé à la
rescousse, celui-là même qui est aujourd'hui remis en cause par l'Allemagne
et la France, incapables de contenir leur déficit budgétaire. On tente à
chaque fois de faire croire que le gouvernement, plus précisément la
politique qu'il mène, n'y serait pour rien.
Cela
dit, la capacité de nuisance et le pouvoir de l'OMC sont considérables. Et,
à bien des égards, sans commune mesure avec ceux d'organismes plus anciens
! L'impression prévaut, à juste titre, que les décisions y sont
prises en secret, par des personnes échappant à tout contrôle démocratique
et même à tout contrôle quel qu'il soit.
Même
si l'on admet qu'un accord international empiète par nature sur les
prérogatives nationales, le cas mis en lumière par José Bové et la
Confédération paysanne était un cas d'école à cet égard. À l'origine,
il y avait la décision prise par l'Union européenne d'interdire
l'importation de bœuf aux hormones. On notera ici, mais on y reviendra, que
c'est l'Union européenne qui représente les pays membres au sein de l'OMC,
ce qui contribue d'ailleurs à rendre plus difficile la compréhension des
mécanismes à l'œuvre dans le domaine du commerce international. Cette
interdiction prise au nom de la santé publique et de la protection du
consommateur, on parlait peu encore de principe de précaution, était
considérée par les lobbies agricoles des États-Unis et du Canada comme
contraire à leurs intérêts commerciaux et aux règles de l'OMC. Leurs
gouvernements, relayant ainsi leurs demandes, ont attaqué la décision
européenne devant le tribunal interne de l'OMC, l'Organisme de règlement des
différends (ORD). Le conflit a suivi son cours, selon les mécanismes que
l'on décrira plus loin. Santé publique, donc, contre intérêts commerciaux.
Ou, ce qui est la caractéristique majeure de ce type de situation, intérêt
général des populations contre intérêts particuliers des entreprises et de
leurs investisseurs.
Sans
doute ne faut-il pas être totalement dupe : manié dans un contexte de guerre
ou même seulement de concurrence commerciale, l'intérêt des consommateurs
peut lui-même avoir partie liée avec des calculs économiques qui ne disent
pas leur nom. Il reste que le roquefort des éleveurs de brebis de l'Aveyron
se trouvait interdit d'Amérique parce que l'Europe ne voulait pas du bœuf
aux hormones américain. Et ce n'était pas une version moderne du conflit
ancien, popularisé par les westerns, des éleveurs d'ovins et de bovins, et
de l'opposition des uns aux clôtures érigées par les autres. Mais le
résultat d'un aspect parfaitement intolérable du mécanisme de l'OMC :
celle-ci ne prononce certes pas directement de sanction, mais elle autorise le
pays qu'elle juge lésé à compenser la perte qu'il estime avoir subie par
des sanctions commerciales, en l'espèce la surtaxation du roquefort et d'une
centaine d'autres produits. Ceux-ci peuvent être choisis sans aucune
référence directe au conflit d'origine. On peut même imaginer qu'un pays
choisira de cibler des productions particulièrement fragiles chez son
adversaire, pour y déclencher une crise sans commune mesure avec le conflit
de départ !
Au-delà
de ses aspects purement commerciaux, l'affaire du roquefort véhiculait une
charge symbolique forte : la nourriture du terroir et l'agriculture
« paysanne » contre les industriels de l'agriculture et de
l'agroalimentaire. On peut penser que c'est cela qui est entré immédiatement
et profondément en résonance avec un certain nombre d'angoisses largement
partagées en France et dans le monde.
Commencer
par ce rappel, c'est partir de la manière dont ces questions ont été
perçues dans l'opinion publique. C'est effectivement à partir de l'été
1999 et, dans la foulée, dans la préparation de la Conférence
ministérielle de l'OMC à Seattle qu'il y a eu prise de conscience concrète
de ce qu'une certaine forme de mondialisation libérale de l'économie pouvait
vouloir dire pour le quotidien de tout un chacun et pour le système de
valeurs que l'histoire a légué aux sociétés démocratiques.
Cela
ne veut évidemment pas dire qu'il n'y avait rien eu avant. Pour nous en tenir
au dernier grand cycle de négociations, le cycle de l'Uruguay et sa
conclusion par les accords de Marrakech en 1994 sont certes passés à peu
près inaperçus si on s'en tient aux échos dans l'opinion publique ou… à
la très faible participation des députés et sénateurs au débat
parlementaire précédant la ratification du traité final. Mais, déjà, le
monde de la culture s'était fortement mobilisé comme on le verra. De même,
de nombreuses organisations internationales non gouvernementales avaient mené
campagne. Les agriculteurs avaient fait de même, l'accord sur l'agriculture
constituant un volet important des accords en débat.
Notre
pays était même un peu en retard par rapport à d'autres et notamment par
rapport aux pays anglo-saxons. C'est apparu en pleine lumière à Seattle, où
la plupart des Européens, et plus particulièrement les Français, ont
découvert des organisations et des réseaux sensibilisés depuis longtemps
aux questions fondamentales posées par l'OMC. Dès cette époque, quelques
syndicats étaient certes dans le mouvement. Mais ce sont surtout les
associations de consommateurs ou de défense de l'environnement qui étaient
sur le devant de la scène.
On
peut sans doute y voir la trace des histoires propres de chacune de ces
organisations. Le mouvement syndical s'est en effet constitué et renforcé
d'abord dans le cadre national, et même parfois dans celui des entreprises.
C'est là qu'était l'adversaire, patronat ou gouvernement. Cet affrontement
est moins immédiatement lisible au plan international, même s'il apparaît
de plus en plus clairement que c'est là que se décident les politiques dont
le syndicalisme combat les effets dans chaque pays. Les organisations non
gouvernementales, en revanche, se sont le plus souvent intégrées dans des
réseaux internationaux dès leur naissance, et même parfois ont été
d'emblée constituées en organisations internationales.
Il
n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu pendant un temps un certain décalage
dans la prise de conscience de ces nouvelles problématiques. Mais la
présence syndicale sur le terrain de la mise en cause des traités de
libre-échange ou de l'action de l'OMC allait se renforcer rapidement. En
Amérique du Nord, d'importants syndicats américains de l'AFL-CIO2, comme
celui des transporteurs routiers, des syndicats canadiens, se sont émus des
conséquences sur l'emploi d'un traité comme l'ALENA3. En Amérique du Sud,
le même phénomène, combiné avec les ravages des crises financières
provoquées par la déréglementation des marchés, a suscité de même de
fortes mobilisations. Le phénomène est identique dans des régions,
l'Afrique et surtout l'Asie, où le mouvement syndical est traditionnellement
plus faible. La Confédération internationale des syndicats libres (CISL)4
elle-même intervient maintenant dans les débats des conférences
ministérielles de l'OMC, souvent en liaison avec les autres organisations
syndicales internationales.
Dans
le domaine des services, les grandes fédérations de la CISL concernées,
l'Internationale de l'éducation (IE) et celle des services publics (ISP),
élaboraient dès 1999 un important document commun mettant en garde contre
les conséquences possibles sur les services publics de l'Accord général sur
le commerce des services. L'Internationale de l'éducation allait plus loin en
demandant à son congrès de Jomtien en 2001 que l'éducation soit retirée du
champ de l'AGCS. Des demandes syndicales semblables ont été formulées pour
la culture ou pour la santé. Il s'agit en effet de biens publics et l'accès
à ces biens devraient être garanti à toutes et à tous. Sans doute, les
services publics existant généralement dans ces secteurs sont-ils parfois
contestés pour leurs insuffisances. Mais faire de ces biens des marchandises
soumises aux règles du marché et de la concurrence n'améliorerait pas cela,
bien au contraire.
Il
reste que ces questions sont encore très (trop !) mal connues. Ce qui
est évidemment un frein important à une prise de conscience élargie des
enjeux sous-jacents pour le devenir des sociétés. Que les institutions
internationales y trouvent avantage est un fait. Ce n'est guère étonnant
dans un monde où l'on croit plus à la valeur de l'opinion, forcément
éclairée, de quelques experts qu'aux vertus du débat collectif !
L'ambition
de ce livre est donc de contribuer très modestement à inverser ce cours
imposé des choses. Il s'inscrit dans la suite d'une première étude sur le
sujet publiée précédemment5.
Dans
une première partie, nous avons essayé de répondre à des questions
aujourd'hui couramment posées : qu'est-ce que l'OMC ? comment
fonctionne-t-elle ? quelles sont ses orientations économiques ?
pourquoi en parle-t-on autant aujourd'hui alors que les traités commerciaux
plus anciens prêtaient moins à controverse ? pourquoi la conférence de
Cancún a-t-elle échoué ?
Nous
présenterons ensuite la question générale du commerce des services et les
principales dispositions de l'AGCS qui, on l'oublie parfois, est en vigueur
depuis janvier 1995. Pourquoi cet accord constitue-t-il une grave menace pour
les services publics, y compris l'éducation ou la culture ? par quels
mécanismes cela passe-t-il ? où en sont aujourd'hui les
négociations ? quels effets attendre de l'échec de Cancún ?
Enfin,
dans une dernière partie, nous essayerons de définir les contours de
quelques pistes possibles pour, comme on dit aujourd'hui, proposer des
alternatives au cours actuel des choses.
Très
attentif à la question de l'information, nous avons mis en annexe la plupart
des textes dont il est question dans ce livre, et notamment le texte de l'AGCS
lui-même. Ce qui constitue à notre connaissance une première. Mais c'est,
nous semble-t-il une nécessité si l'on veut que se développe un débat
cartes sur table, ce que précisément l'OMC, les gouvernement et leurs
« experts » rechignent souvent à accepter.
Louis Weber
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Introduction |
7 |
|
Première
partie : l'OMC |
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L’OMC
en bref |
15 |
|
Quelle
est la « philosophie » de l'OMC ? |
21 |
|
L'OMC
est-elle dangereuse ? |
43 |
|
Seattle,
Cancún : d'un échec à l'autre, est-ce la fin de l'OMC ? |
51 |
|
Deuxième
partie : l'AGCS |
|
|
Qu'est-ce
que l'AGCS ? |
63 |
|
L'AGCS,
un accord inachevé mais évolutif |
81 |
|
Troisième
partie : Actions et perspectives |
|
|
Pour
un système commercial international équitable |
97 |
|
En
guise de conclusion |
117 |
|
Annexes |
|
|
Accord
général sur le commerce des services |
121 |
|
Annexe
sur les exemptions des obligations NPF |
144 |
|
Annexe
sur le mouvement des personnes physiques fournissant des services
relevant de l'accord |
145 |
|
Classification
sectorielle des services |
146 |
|
Lignes
directrices et procédures pour les négociations sur le commerce des
services |
147 |
|
Modalités
du traitement spécial pour les pays les moins avancés dans les
négociations sur le commerce des services |
150 |
|
Les
conférences ministérielles de l'OMC et le commerce des services |
153 |
|
L'OMC,
l'Europe et la France |
156 |