06-06-2019

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Enseignement supérieur : arrêtons les frais !


Économiste et militant sur les questions des frais d’inscription et la quantification néolibérale de l’Université, Hugo Harari-Kermadec est co-auteur du livre collectif
Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur du Collectif Acides (2015) [2]. Hugo Harari-Kermadec est très fortement mobilisé depuis la rentrée 2019 dans la lutte contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extracommunautaires.

Propos recueillis par Hélène Gispert

Face à la menace d’une hausse massive des frais d’inscription à l’université, quelle est votre réaction ?

HHK : La partie du livre sur la mobilisation étudiante contre les hausses des droits d’inscription me semble particulièrement importante. Ce sont les étudiants, dans les pays où ils se sont mobilisés, qui ont fait bouger les choses, pas les universitaires, ce sont eux qui, en France, le feront. Il s’agit d’une question politique, il est possible de faire reculer, de gagner ou de faire revenir en arrière. Un droit, comme celui de la gratuité, existe quand des gens se mobilisent pour le faire reconnaître ; ce n’est pas seulement une idée, des arguments rationnels.

Quels sont les arguments rationnels qui étayent la gratuité de l’enseignement supérieur ?

HHK : Tout d’abord, l’idée de gratuité renvoie de plusieurs façons à celle de valeur.

En premier lieu, qu’est-ce qui fait de la valeur dans la société ? Une interrogation intéressante dans le cas d’un service public comme l’enseignement supérieur, dans la mesure où nous proposons une réponse – la valeur créée par le travail même sans exploitation [3] - qui déconnecte la question de la valeur de celle de la vente, du marché. Les gens qui travaillent dans le service public qu’est l’enseignement supérieur créent de la valeur consommée par les étudiants (mais pas payée par eux ni par leurs familles, aujourd’hui en tout cas). Ainsi les étudiants, usagers, ne sont pas des clients.

Mais s’ils consomment sans payer, est-ce que la gratuité enlève toute valeur aux études supérieures ? C’est ce qu’affirment les tenants de la hausse des frais d’inscription, le prix des études étant le garant de la valeur pour les étudiants et donc de leurs efforts. C’est oublier le secteur gratuit des classes préparatoires où l’investissement des élèves est fort, en comparaison avec celui, aux frais élevés, des écoles de commerce où l’investissement n’est en revanche pas colossal. C’est oublier également que des établissements avec frais d’inscription très chers (que ce soit HEC en France ou Princeton aux États-Unis) tirent leur valeur marchande non des efforts de leur étudiants mais de la distinction offerte, de la sociabilité qu’ils offrent à une élite d’abord sociale.

Mais alors, si c’est gratuit, qui paye ?

HHK : La gratuité est payée par l’impôt. Un des arguments principaux des libéraux en faveur des frais d’inscription est que la gratuité profiterait aux riches puisque tout le monde paye, par l’impôt, ce service public qui profite essentiellement aux enfants des classes aisées. Cet argument est fallacieux. La moitié des ménages ne payent pas aujourd’hui d’impôt sur le revenu et envoient de plus en plus souvent leurs enfants dans le supérieur, même si la massification de l’accès au supérieur n’est pas encore complète. Et les classes supérieures les plus aisées payent beaucoup plus d’impôts que le ménage moyen, malgré toutes les limites de notre système fiscal. Les riches paient donc aujourd’hui plus que ce que coûte la scolarité de leurs enfants (sans parler du fait qu’ils les envoient sûrement dans le privé et/ou à l’étranger), ce sont eux qui ont tout à gagner de la hausse des frais d’inscription.

Mais la gratuite n’est que l’un des deux piliers de nos propositions, qui prônent un enseignement supérieur gratuit et émancipateur. L’enseignement supérieur est un droit, mais ce doit être un droit qu’on puisse effectivement exercer et pour cela la gratuité ne suffit pas. Il ne suffit pas d’avoir une gratuité formelle des frais d’inscription, il faut que les étudiants puissent se consacrer à leurs études.

Que proposez vous pour que la gratuité ne soit pas qu’un droit formel ?

HHK : Nous proposons une allocation universelle d’autonomie accessible à l’ensemble des étudiants qui, elle, ne serait pas financée par l’impôt mais par une prestation de la sécurité sociale. Son financement se ferait sur le même principe que celui des retraites, par répartition.

C’est un gros morceau financier mais c’est indispensable pour assurer une gratuité réelle de l’enseignement supérieur qui permette aux étudiants de se consacrer à leurs études. Aujourd’hui, beaucoup d’étudiants sont obligés de vivre chez leurs parents, ce qui est injuste, ou d’avoir un travail étudiant, ce qui est encore plus injuste.

Ce parallèle avec la retraite permet de mettre en miroir deux systèmes exactement contraires de financement de l’enseignement supérieur. A une extrémité, en miroir à la retraite par capitalisation, on trouve le financement des études par le principe de la dette étudiante, avec les prêts étudiants comme aux USA ou en Angleterre où le montant de la dette par étudiant est, en moyenne, de 55 000 euros. L’objectif est d’accentuer la logique qui fait de l’individu l’unique responsable de ses réussites et de ses échecs tout en ouvrant des perspectives de profits importantes aux acteurs financiers. Peu importe que cette logique de l’éducation par capitalisation soit mise en défaut dans les pays où elle est pratiquée. A rebours de cette volonté régressive, prenant l’exact contre-pied de la capitalisation, il y a notre proposition d’éducation par répartition.

Cette éducation par répartition, cette allocation universelle d’autonomie accessible à l’ensemble des étudiants, vous l’avez chiffrée ?

HHK  : Ce serait donc une prestation de la sécurité sociale assurée à partir de la cotisation de ceux qui ne sont pas empêchés de travailler. La sécurité sociale, c’est un volume colossal, environ 500 milliards d’euros, beaucoup plus important que le « trou de la sécu » dont on nous a beaucoup parlé. C’est la seule chose qui soit à l’échelle pour prendre en charge les étudiants. Deux millions et demi d’étudiants ont besoin de toucher chaque mois environ 1000 euros, ce qui revient à 21 milliards par an. C’est moins de la moitié de la branche famille de la sécu (50 milliards). Pour financer ces 21 milliards, il faudrait 3 points de cotisation en plus pour la branche famille de la sécurité sociale. Nous avons fait des simulations pour voir qui y perdrait, qui y gagnerait : les classes populaires n’y perdent pas, même sans envoyer leurs enfants à l’université, seules les classes supérieures les plus aisées y perdent. Cela changerait la vie de deux millions et demi de personnes, et de leur famille. Ils auraient là un moyen de vivre de façon autonome, de poursuivre leurs études, sans aucune commune mesure avec le système des bourses actuel.
La réelle gratuité a enfin un autre coût : plus de moyens publics pour l’enseignement supérieur, en particulier pour la réussite en licence, que nous chiffrons à 5 milliards. Il est intéressant de mettre ces 26 milliards annuels de nos propositions, en regard du milliard et demi annuel pour l’ESR que réclament les syndicats.

N’est-elle pas un rêve fou ?

HHK : Il y a des endroits dans le monde où un système de ce type existe. Au Danemark, en Finlande, en Suède, il n’y a pas de frais d’inscription du tout mais des aides sociales très importantes, un système qui s’explique par le fait que les études universitaires n’ont pas lieu aux mêmes étapes de la vie, beaucoup d’étudiants sont des adultes en congé-formation dans le cadre d’une formation continue. Pour ces pays où il n’y a pas de tradition universitaire séculaire, ce public est un atout nécessaire pour les universités et pour la société ; il crée également un rapport moins élitiste aux études.

Ce type d’exemples n’intéresse pas les économistes qui promeuvent au contraire les pays qui gagnent de l’argent avec l’enseignement supérieur conçu comme un secteur marchand, comme l’Australie ou Singapour.

A côté des pays nordiques, deux autres exemples sont intéressants à regarder, celui du Chili et celui du Québec, tous deux des lieux de grandes luttes étudiantes pour la gratuité.

Le Chili est le pays le plus néolibéral du monde depuis la dictature de Pinochet et ses économistes formés à l’école de Chicago. La marchandisation de l’éducation date des années 1980 et le supérieur est, d’après l’OCDE, le plus cher au monde. Il y eut des luttes en 2011 dont le mot d’ordre « No al lucro » (pas de profit) demandait de renationaliser l’industrie minière pour financer la gratuité de l’éducation. Ces luttes n’ont pas été victorieuses mais elles ont obligé Michelle Bachelet à en faire le point principal de son programme aux présidentielles de 2014. Elle a gagné les élections et n’a pas appliqué son programme mais aujourd’hui il y plus de bourses sur critères sociaux qu’en France. Les étudiants sont donc beaucoup moins endettés. L’État paye à la place des familles mais ce n’est pas la gratuité. Au Québec, face à un projet néolibéral qui envisageait d’augmenter les droits d’inscription, les associations étudiantes (très fortes car l’adhésion est obligatoire) ont mené de grandes luttes pour la gratuité, arborant le carré rouge… qui a traversé l’atlantique.

La hausse des frais d’inscription pour les étudiant•es étranger•ères annoncée par le gouvernement pour la rentrée 2019 est une étape décisive vers la fin de la (quasi) gratuité de l’université en France. Il faut arrêter la hausse des frais, et mener l’offensive vers une gratuité complète et réelle pour un enseignement supérieur émancipateur.

[1Collectif Acides, Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, Raisons d’agir, 2015. Acides.hypotheses.org

[2Collectif Acides, Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, Raisons d’agir, 2015. Acides.hypotheses.org

[3Cf Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Éditions Les liens qui libèrent, 2013.

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