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11-09-2015

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Entretien avec Christian Laval

« Ce sont les pratiques qui ouvrent des horizons nouveaux »

Christian Laval est professeur de sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense, chercheur associé à l’Institut de recherches de la FSU

1. Comment devient-on sociologue ? Pourquoi cette discipline ? Pourquoi l’enseignement et la recherche ?

Je suis venu tard à la sociologie. Je n’ai pas étudié la sociologie à l’université, mais les lettres et l’économie. En passant le CAPES puis l’agrégation de sciences sociales et économiques, je me suis donné une culture sociologique en l’enseignant, ce qui n’est pas une si mauvaise méthode d’apprentissage. Parallèlement, je lisais en autodidacte de la philosophie, en même temps que je me passionnais pour la psychanalyse. Je n’ai donc jamais eu vocation à « devenir sociologue ». Je le suis devenu un peu par hasard ou par chance, parce que c’était la seule discipline qui s’est trouvé disposée à accueillir mes travaux. Non sans résistance de la part de certains sociologues, qui n’aiment guère la sociologie engagée ou critique telle que je la pratique. Il faut dire que la sociologie est loin d’être unifiée ou normalisée, heureusement. Sa pluralité permet de trouver des espaces de liberté en même temps que des possibilités fécondes de croisement ou d’intersection entre domaines de savoir, en marge ou en lisière des « écoles sociologiques ». La sociologie reste encore une « discipline indisciplinée », comme on l’a dit des SES en lycée, et c’est en cela seulement que je lui suis attaché.

2. Vous avez commencé par vous intéresser à la philosophie utilitariste, notamment à Bentham. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette pensée, et qu’en retenez-vous aujourd’hui ?

Comme un certain nombre de gens devenus plus ou moins tardivement sociologues, j’ai commencé par l’économie, ou plus exactement par une critique de l’économie dominante, sous l’angle particulier de l’histoire de la figure de l’homo oeconomicus. Jeremy Bentham, philosophe de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, est un immense personnage, longtemps oublié et même méprisé par la philosophie française officielle. Bentham a été « sauvé » de l’oubli par Lacan et par Foucault, ce qui n’est quand même pas rien ! Avec lui, à travers son œuvre, on peut comprendre comment s’est cristallisée une certaine conception de l’homme comme « machine à calculer », et comment cet homme est façonné pour être gouverné par son intérêt. Bentham est un grand penseur de ce qu’on peut appeler les « institutions du capitalisme ». Depuis mes études d’économie, je suis donc toujours pris d’une étrange passion pour le fondement normatif du capitalisme. Ma conviction est que le capitalisme n’est possible qu’étayé par une certaine institution de l’homme, produit d’une histoire qu’il nous faut écrire.
Le capitalisme nous affecte plus profondément qu’on ne le croit, et il s’appuie sur une certaine forme historique de subjectivité qui lui donne son assise, qui le maintient et le reproduit. C’est précisément « l’utilitarisme », comme on nomme la pensée de Bentham, qui nous fait accéder à ce niveau de réalité, à cette « nature humaine » qui n’est pas du tout naturelle, et qui nous montre que sans fabrication par les institutions du capitalisme d’une subjectivité humaine de type « économique », le capitalisme ne pourrait pas gagner progressivement les différents champs d’activité, les différentes sphères d’existence. Je suis donc un sociologue assez classique, en ce sens que je suis convaincu que la sociologie au XIXe siècle s’est construite avec la conscience assez claire que la société moderne était fondée sur une nouvelle anthropologie, ou plutôt, sur une certaine anthroponomie, c’est-à-dire une nouvelle norme de l’humain.

3. Comment s’est structurée chez vous la question du néolibéralisme ? Quelle est son actualité la plus saillante ? La nouvelle raison du monde continue-t-elle de s’étendre ?

La sociologie contemporaine, à l’exception du courant qui se réclame explicitement de Mauss, a quelque peu abandonné cette lucidité sur le mouvement de civilisation introduit par le capitalisme. Elle s’est adaptée, elle s’est conformée à la « modernité », elle a utilisé des grilles d’analyse et des concepts qui sont ceux là même du monde utilitariste : intérêt, capital humain, stratégie, calcul. Cette normalisation inconsciente de la sociologie, qui n’est jamais qu’un effet induit par la naturalisation de l’homme économique, trouve cependant sa limite devant une réalité politique et économique considérable : le triomphe du néolibéralisme dans les années 1980. Beaucoup ont mis du temps à comprendre l’importance du virage et certains ne comprennent d’ailleurs toujours pas qu’il s’est passé un événement important dans l’histoire des sociétés, que la sociologie, et au-delà d’elle toutes les disciplines qui s’occupent de politique, devraient prendre en compte. Étant particulièrement sensible au socle normatif des sociétés et des institutions politiques, je me suis très vite intéressé à ce virage, mais sans avoir disposé tout de suite des instruments adéquats d’analyse. Il y a eu pour moi deux étapes dans ma réflexion : l’espoir mis dans l’altermondialisme, avec un cadre de compréhension qui était un mélange peu stable d’anti-utilitarisme à la façon de la Revue du Mauss et d’analyses de Bourdieu. Et puis, un peu après, très insatisfait d’un certain « anti-libéralisme » primaire, ce fut la rencontre avec un ensemble d’analyses beaucoup plus intéressantes avancées par Foucault, dans ses cours du Collège de France, en particulier le cours de 1979, Naissance de la biopolitique, qui n’a été publié qu’en 2004. Voilà quelqu’un qui avait su voir l’importance de Bentham dans les modes de gouvernement libéral et qui, en plus, avait fait très tôt le lien avec le type de gouvernement néolibéral. C’est cela qui a enclenché le travail mené avec Pierre Dardot sur la rationalité néolibérale, travail qui développe, prolonge et adapte assez librement les analyses de Foucault pour comprendre un certain nombre de caractéristiques de ce que nous avons appelé la « nouvelle raison du monde ».
Nous avons écrit ce livre avant le déclenchement de la crise de 2008. Lorsque cette dernière survint, un certain nombre de gens nous ont dit : votre livre est déjà dépassé, le néolibéralisme est mort, la crise y a mis fin. Sept ans après, je vous laisse juge de la pertinence de ce genre de critiques. Non le néolibéralisme est bien vivant, hélas, et il s’est radicalisé, absolutisé, comme le montre l’attitude des institutions européennes à l’égard de la Grèce. Je crois que notre livre donne encore des clés utiles pour comprendre cette radicalité politique qui vise à transformer la société selon la norme de la concurrence généralisée.

(…)
La suite dans le numéro 15 de Regards croisés !

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