Entretien avec Michel Husson

Une commission pour la vérité sur la dette grecque. A l’initiative de sa présidente, Zoé Konstantopoulou, le Parlement grec a mis en place en avril 2015 la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque.

Il lui a donné mandat pour mener des investigations sur l’origine et l’augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur ces l’impact qu’ont eu sur l’économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats.

La Commission, coordonnée par Eric Toussaint du CADTM, était composée d’experts étrangers, d’experts et de parlementaires grecs. Elle a rendu son rapport intérimaire le 18 juin (texte du raport en anglais à http://cadtm.org/Preliminary-Report-of-the-Truth et synthèse en français à http://cadtm.org/Synthese-du-rapport-de-la)

Nous avons demandé à l’un de ses membres, Michel Husson, chercheur à l’IRES, de nous parler des travaux de la Commission.

Qu’est que vous avez appris de cette expérience ?

Elle a appris bien des choses à celles et ceux qui en ont fait partie, sur la société et l’économie grecque. Il y a eu aussi le plaisir de travailler ensemble, toutes origines et disciplines confondues, ce qui n’est pas si fréquent. Mais ce que nous avons appris sans doute de plus important, c’est qu’il n’est pas facile de jeter un pont entre des analyses portant sur les différents aspects de la situation et un message clair, qui soit audible et utilisable par les autorités politiques. Il faut réussir à concilier une double nécessité : réaliser, malgré l’urgence (à peine plus de deux mois de travail) une expertise la mieux étayée possible et la traduire en conclusions compréhensibles par le plus grand nombre. Les spécialistes de tel ou tel domaine (économie, droit, etc.) ne sont pas forcément habitués à cette démarche et ont du faire l’effort de dialoguer entre eux et de voir leurs contributions passées à la moulinette. Mais il y a une autre chose que nous avons ressentie : c’est la difficulté pour un gouvernement progressiste de s’emparer de toutes les manettes du pouvoir et de l’administration. L’exemple du président de la Banque centrale, nommé quelques mois avant l’accession au pouvoir de Syriza, est particulièrement frappant : non seulement il refuse de donner accès aux documents internes (ceux qu’il n’aurait pas encore fait disparaître !) mais il a publié, le jour même de la présentation du notre, son propre rapport qui était en pratique un conseil aux Grecs de retirer leurs dépôts.

Quelles sont les principales conclusions du rapport intérimaire ?

La principale conclusion du rapport est que la dette grecque est totalement insoutenable. Cela veut dire que son paiement, surtout assorti des conditions absurdes mises à l’apport de fonds par la Troïka, rendrait impossible tout rétablissement de l’économie grecque et sa réorientation vers un modèle de développement qui serait, lui, soutenable. Plus précisément, la dette est illégale parce que la Constitution grecque et le statut des institutions n’ont pas été respectés. Elle est illégitime parce qu’elle a été contractée en faveur d’intérêts privés, notamment les banques privées, à l’encontre de l’intérêt général. Elle est aussi odieuse (au sens juridique du terme) parce que les créanciers étaient parfaitement conscients des effets sociaux désastreux qu’auraient les Mémorandums. Enfin, elle est aussi insoutenable parce qu’elle bafoue les droits humains qui devraient, selon le droit international, avoir la priorité sur tout autre considération. Le droit international reconnaît que tout État est juridiquement fondé à invoquer un état de nécessité lorsqu’il est menacé par un péril grave et imminent. Il peut alors s’affranchir de l’exécution d’une obligation telle que le respect d’un contrat de prêt.

Tel est le message adressé par la Commission, dont le rôle n’était pas de faire des recommandations précises au gouvernement. Elle s’est bornée, conformément aux tâches qui lui avaient été assignées, à mettre à disposition un état des lieux. Mais il va de soi que l’argumentaire milite en faveur d’un moratoire.

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