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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

Etat entrepreneurial et conflit social par Christian Laval

Les conditions de l’action syndicale sont en train de changer en profondeur. Cela tient à la mise en œuvre d’un État entrepreneurial qui ne laisse plus jouer comme dans l’État social une séquence « classique » action-négociations-avancées.

Etat entrepreneurial et conflit social

Christian Laval

L’État entreprise, le corporate state, n’est que l’un des aspects d’une reconfiguration des rapports sociaux comme relations d’entreprises dans un champ concurrentiel. On ne peut sous-estimer la nouveauté du terrain ainsi disposé. Ce sont toutes les conditions de la lutte sociale qui en sont changées. Ainsi, la rationalité néolibérale sonne-t-elle le glas du régime « inclusif » de l’opposition de classes institué après la Seconde Guerre mondiale dans les démocraties libérales à État social. Ce que l’on a appelé « l’intégration » des syndicats, pendant de la gestion sociale-démocrate, faisait du conflit d’intérêts l’un des moteurs de l’accumulation du capital, de la lutte des classes un facteur fonctionnel de la croissance. La scansion classique du conflit syndicalement encadré, de la négociation et de « l’avancée sociale » qui en résultait souvent était la manifestation de cette inclusion. Il n’en est plus ainsi quand la population est doublement regardée sous l’angle exclusif de la « ressource humaine » et de la « charge sociale ».
Sous l’angle de la ressource, le mode de gestion relève d’un management de la performance qui ignore le conflit et ne veut connaître dans son discours d’organisation que la mobilisation totale au service de l’entreprise. La seule forme admissible de rapports avec les syndicats et plus généralement avec les salariés est la « concertation », la « convergence », le « consensus » autour des objectifs supposés désirables par tous. Quiconque se refuserait à respecter les principes managériaux, quelque syndicat qui n’accepterait pas d’emblée les résultats auxquels la « concertation » doit nécessairement mener, et qui par là, se refuserait à agir de « concert » avec les gouvernants se verrait d’emblée exclu du « jeu ». Le nouveau régime de gouvernement ne connaît que des « stakeholders », des « parties prenantes » qui sont directement intéressées au succès de l’affaire dans laquelle elles se sont volontairement engagées. Le fait le plus symptomatique est sans doute l’unité obligatoire du discours employé. Tandis que dans la régulation ancienne des relations sociales, il s’agissait de concilier des logiques qui étaient d’emblée considérées comme différentes et divergentes, ce qui impliquait la recherche du « compromis », dans la nouvelle régulation, les termes de l’accord sont fixés d’emblée et une fois pour toute, puisque de la performance et de l’efficacité nul ne saurait être l’ennemi. Seuls les modalités pratiques, les rythmes et quelques arrangements marginaux peuvent encore faire l’objet de discussion. On sait que c’est le principe même des « réformes courageuses », de celles qui visent à dégrader la situation générale du plus grand nombre. On voit par là que les modes de la conflictualité sont appelés à changer, dans les entreprises, dans les institutions, dans la société entière. Deux transformations majeures apparaissent. D’une part, la logique managériale d’application universelle unifie les champs économiques, sociaux et politiques et crée les conditions d’une lutte transversale possible. D’autre part, en déconstruisant systématiquement toutes les institutions qui pacifiaient la lutte des classes, elle « externalise » le conflit en lui donnant le caractère d’une contestation globale de l’État entrepreneurial, et, partant du nouveau capitalisme lui-même.
Sous l’angle de la « charge sociale », l’État managérial cherche à alléger la dépense publique en faisant porter la responsabilité de son exclusion à celui là même qui en est l’objet. Passer de la « charge sociale » à la « ressource humaine », tel serait le principe des politiques « sociales » actives. Mais comme la règle concurrentielle implique l’élimination froide de ce qui n’est pas performant, on se retrouve avec une masse croissante d’inutiles dont le recyclage dans les circuits de la production est loin d’être assuré. De sorte que, en dépit des manipulations chiffrées des taux de chômage et des taux d’emploi, la pauvreté et la précarité croissent dans beaucoup des pays les plus riches.
Toutes les conditions d’un cercle vicieux sont réunies du seul fait que, aussi bien à l’intérieur des espaces professionnels qu’à l’extérieur, la décohésion sociale s’approfondit, cause d’une baisse de l’efficacité des systèmes productifs, d’un alourdissement des charges sociales, d’une montée de l’insécurité sociale. Mais c’est justement cette dernière qui, plus sans doute que l’adhésion joyeuse aux promesses d’enrichissement sans limites, est devenue l’instrument cynique de la discipline sociale. Cette décohésion apparaît à la fois comme l’effet pervers de la logique normative et l’ultime raison d’obéir aux contraintes du travail.
Qui pourrait dire aujourd’hui ce qui, de la transversalition des luttes ou de la généralisation de la terreur de l’exclusion, l’emportera ? En tout cas, c’est bien entre ces deux pôles que se décidera l’avenir du conflit social dans le corporate state.

3 juin 2008

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