Accueil du chantier  > Production  > Travaux de recherche en cours  > Notes de lecture

L’école et ses critiques

« Etre et avoir »

Identification :
Titre : « Etre et avoir »
Auteur : Nicolas Philibert Producteur : Maria Film et Arte Date de sortie : 2002
Genre : Film documentaire Durée : 105 minutes

II - Contenu

Le réalisateur, un des documentaristes français les plus reconnus, filme le quotidien d’une petite école, à classe unique, située dans un petit village d’Auvergne. Le film est organisé autour des exercices scolaires traditionnels : écriture, lecture, vocabulaire, calcul, dictée, avec un va et vient habile entre l’initiation progressive des petits et les apprentissages structurés des grands. Des activités moins classiques : cours pratique de cuisine, pique-nique, sortie en car dans la ville voisine…contribuent à une socialisation à laquelle concoure également l’attention prêtée par « le maître » à l’exactitude, à la propreté (« va te laver les mains Jojo », à la civilité. Les manquements à cette discipline quasi « naturelle » : retard, travail non réalisé dans les temps, querelle entre les enfants…peuvent être sanctionnés mais ils font avant tout l’objet d’un dialogue du maître avec les élèves concernés ; et ce dans une logique de « moralisation élémentaire » qui semble d’autant plus acceptable et acceptée qu’elle apparaît en phase avec l’environnement familial de l’école. Le milieu de vie n’est pas ignoré par le film : devoirs à la maison, étroitement surveillés par toute la famille, même s’il faut pour cela mobiliser des ressources scolaires avec lesquels aucun membre de la famille n’apparaît véritablement en proximité. Visite d’une maman chez le maître : « La chose la plus importante, c’est de la voir s’épanouir ». Pour autant, les échéances scolaires ne sont pas ignorées. C’est l’épreuve, pour les plus grands, du passage au collège (« on va savoir si vous allez en sixième ou pas ». Le collège voisin que toute la classe visite, au cours d’une excursion dans la ville voisine. Métaphoriquement ( ?) un élève s’égare pendant l’excursion. Quelques-uns semblent vivre ce passage comme un arrachement, malgré les encouragements du maître : « Ça va aller, tu sais. Il faut bien qu’on se sépare un jour. » Mais voici le moment venu de la dernière classe : chaque élève embrasse le maître (qui vit là une préfiguration de son tout prochain départ à la retraite). Tandis qu’on entend le bruit des enfants qui s’éloignent, le film se termine sur un plan de l’école désertée, de la grille fermée, des champs vides au loin.

III - Commentaires

« Etre et avoir » a suscité un accueil particulièrement favorable des critiques et, plus largement, des média. Le film a remporté de nombreux prix, nationaux et internationaux. Il a suscité une adhésion très large du public. Les raisons de cette quasi unanimité renvoient certes au talent de Nicolas Philibert et à la qualité intrinsèque du film. Mais elles semblent aussi largement déborder les raisons objectives du succès. Le film apparaît d’abord s’inscrire dans la nostalgie d’une société rurale apaisée, en harmonie avec la nature, sans contradictions économiques et sociales apparentes, et sans graves tensions psychologiques : la « force tranquille » d’une campagne française aujourd’hui presque totalement disparue : Cette nostalgie ruraliste n’explique pas tout. Le film, sans le revendiquer et peut-être sans le vouloir, présente une sorte « d’idéal type scolaire », celui d’une école assurée de son ambition (modeste) de socialisation première ; une école qui peut encore s’adresser à chaque élève individuellement (en évitant ainsi les comparaisons stigmatisantes, en termes de réussite et d’échec) ; une école qui semble avoir les moyens de son ambition (la salle de classe y apparaît vaste, colorée, bien équipée) ; une école qui apparaît respectée et soutenue par les familles ; une école, enfin, animée par un maître digne héritier des hussards de la République : Monsieur Lopez ne compte pas son temps, aime les enfants, fait corps avec sa mission, et se situe, à l’évidence – au delà même de son comportement professionnel – plus du côté de « l’être » que de « l’avoir ».

IV - Mes questionnements

Ce film, dans sa qualité et par son rayonnement, me paraît poser trois questions : D’abord quant à l’intention du réalisateur : Nicolas Philibert étant tout sauf un documentariste consensuel, enclin à gommer les aspérités du réel pour mieux emporter l’adhésion, le pourquoi de ce regard, certes d’une extrême sensibilité mais lisse, quasi intemporel apparaît posé. Piégé par la paix des champs ? Par la magie d’enfance ? Ou, plus sûrement, par la volonté de témoigner de la grandeur d’une école publique, républicaine (qu’on pense d’autant mieux défendre qu’on tait ses difficultés et ses faiblesses) ? L’accueil du public témoigne d’une acceptation d’autant plus grande de ce parti-pris de célébration qu’il conforte la croyance en un « âge d’or scolaire » (qui a la force et l’inconsistance du mythe). Mais ce mythe, à travers ses recompositions historiques fabulatrices : l’élitisme républicain ; les hussards de la République ; le lire-écrire-compter…, ne contribue-t-il à obscurcir le débat scolaire contemporain et à renforcer les arguments intéressés des déclinologues ? Enfin, peut-on totalement séparer le regard sur le film de l’épisode judiciaire qui l’a suivi ? On sait que, devant le succès considérable remporté par ce film documentaire, l’instituteur exemplaire filmé par Nicolas Philibert s’est retourné contre les producteurs et le réalisateur, en demandant à la justice que sa contribution au film soit assimilé à la prestation d’un acteur et que son activité professionnelle (filmée dans les conditions d’un reportage) soit considérée comme un « rôle ». Le plaignant a été débouté et l’incident a échoué à ternir l’image du film. Mais il nous dit beaucoup des rapports (plus complexes que ne le montrait le film) entre l’être et l’avoir. Il n’est pas sûr que le mythe scolaire en ait été totalement rétabli. Le regard en tout cas, qu’on peut porter sur les missions fondamentales de l’école et sur la façon dont elles évoluent dans le temps, en ressort un peu plus complexifié.

Michel DESCHAMPS Décembre 2008

Post-Scriptum
Modifier cet article

JOINDRE UN DOCUMENT
Télécharger depuis votre ordinateur :

En tant qu’administrateur, vous pouvez installer (par FTP) des fichiers dans le dossier tmp/upload/ pour ensuite les sélectionner directement ici.

Référencer un document sur l’internet :

Poster un message

SPIP 2.1.8 [16966] est un logiciel libre distribué sous licence GPL.
Pour plus d’informations, voir le site http://www.spip.net/fr.

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable