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15-05-2012

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Face au néolibéralisme, l’Outil du savoir.

A propos de l’ouvrage de Gabriel Langouët :
« Les inégalités entre Etats et populations de la planète », L’Harmattan.
Une note de lecture de Michel Deschamps

Récemment paru, l’ouvrage de G. Langouët a fait l’objet de notes critiques nombreuses, argumentées et unanimement élogieuses.
S’il m’a semblé nécessaire d’y revenir, c’est pour insister sur deux points, de fond et de méthode, peut-être insuffisamment soulignés.

G. Langouët se propose de dresser le tableau des inégalités du monde, abordées sous l’angle des inégalités entre les Etats (Etats riches – Etats pauvres) et sous celui des inégalités entre les populations au sein même de chacun de ces Etats (Riches des pays pauvres – Pauvres des pays riches).
Dans une première partie, l’utilisation de l’Indice de Développement Humain et de ses composantes essentielles : le produit intérieur brut par habitant, l’espérance de vie et le taux d’accès à l’instruction permet de regrouper 182 Etats de la planète (ceux en mesure de fournir des données suffisamment fiables aux grands organismes internationaux) et de les classer par décile (10 % de la population mondiale).
Des Etats « extrêmement pauvres », « très pauvres ou pauvres » aux Etats « riches ou très riches », voire « extrêmement riches », ce bilan du capital humain planétaire est aussi une sorte de montée en richesse, vers des Etats opulents globalement indifférents au creusement des inégalités, à la misère et à la faire subir par d’autres.
La seconde partie de l’ouvrage permet d’introduire de nouvelles catégorisations, à partir d’indicateurs : taux de pauvreté, distribution des revenus, espérances de vie, avancées dans le domaine de l’Education, taux de chômage… aptes à cerner les inégalités opposant non plus les Etats entre eux mais, dans chaque Etat, la richesse à la pauvreté.
Dans le domaine précis de l’Education, les données portent à la fois sur le taux d’alphabétisation des populations adultes et sur le niveau de scolarisation actuelle des jeunes, appréhendé à partir du pourcentage d’achèvement de l’enseignement primaire et des taux d’accès au Secondaire et au Supérieur –données globales précisées par les comparaisons Femmes/Hommes, toujours fortement signifiantes-. Ces indicateurs sont enfin complétés par la part de la dépense d’Education dans le produit intérieur brut de chaque Etat.
Ainsi se trouvent distingués les « Etats inégalitaires » et les « Etats intermédiaires » des « Etats égalitaires » qui, à défaut d’avoir réalisé une stricte égalité des données conditionnant le développement humain, font au moins « mieux que les autres » dans la tâche, complexe, réversible, d’« égalisation’ » des droits humains.

Tel qu’il se donne à voir et s’organise, ce travail sur les inégalités apparaît sans précédent, par son exhaustivité (près de 50 tableaux statistiques), par la rigueur de ses analyses des données recueillies, par la richesse des rapprochements et des articulations entre les différentes dimensions, économiques, sociales, éducatives de l’inégalité.
L’ouvrage de G. Langouêt constitue aussi un outil pour tous qui veulent élargir leur conception et leurs pratiques militantes, ici et maintenant, à une représentation et à une responsabilité du monde. Derrière la rigueur de l’argumentation, il nourrit une double indignation que résument bien ces deux citations :
« Est-il juste et tolérable qu’un Burandais moyen ou une Burandaise moyenne dispose de revenus annuels plus de 600 fois inférieurs à ceux d’un Norvégien moyen ou d’une norvégienne moyenne ? » Est-il plus tolérable « que des groupes d’hommes et de femmes puissent, dans le même pays, bénéficier de revenus 100 fois, 50 fois ou 20 fois même supérieurs à ceux d’autres groupes d’hommes ou de femmes » ?

Pour autant, nous ne sommes ici ni dans une vision mécanique de la construction des inégalités ni, et moins encore, dans une visée compassionnelle.
L’inégalité planétaire ne renvoie pas au hasard ou à la fatalité. La grande pauvreté cesse d’être exotique ou singulière : elle est un mode massif d’organisation du monde là où le modèle économique dominant -jusqu’en Chine, précise Gabriel Langouët- est incontestablement celui du libéralisme. En pointant clairement les responsabilités, politiques d’abord, G. Langouët disqualifie toutes les analyses de complaisance, celle où le partage des riches et des pauvres doit être saisie à travers les figures de la « survivance » de pratiques archaïques ou du « retard » de développement.
Les inégalités de richesse et de revenus structurent bien « en profondeur » non seulement l’organisation économique des Etats mais leurs pratiques sociales et leurs fondements culturels.
Rien de moins linéaire pourtant, de moins mécanique que cette liaison Richesse – Santé – Education. Confirmant la causalité majeure, G. Langouët s’emploie immédiatement à en travailler les apparentes exceptions : cas des Etats aux richesses équivalentes ou voisines mais dont les politiques de santé ou d’éducation aboutissent à des résultats comparables.
Roger Establet dans la préface de l’ouvrage, insiste sur cette « leçon », si décisive au plan théorique comme au plan pratique : « à chaque niveau de richesse, il y a des pays qui parviennent mieux que d’autres à transformer leurs atouts matériels en capital humain et culturel.
Rejet de tout économisme, refus d’expliquer les réalités du monde à travers un paradigme unique, insistance moins sur le niveau global de richesse (ou sur le revenu moyen par habitant) que sur la manière plus ou moins inégalitaire, de répartition du revenu dans l’ensemble de la population… il s’agit bien là d’une réhabilitation de la responsabilité politique, dans ses exigences et dans sa complexité.

Mais l’apport essentiel de l’ouvrage de G. Langouët est peut-être d’inviter le lecteur à aller au-delà de ce qu’il semble dire en première lecture. Au-delà du recensement précisément documenté des inégalités du monde, au-delà même de l’analyse critique rigoureuse du « bilan », G. Langouët dresse, au fond, une sorte d’inventaire de l’inadmissible. Il dit -si on le lit bien et de façon paradoxale, peut-être- les lieux remarquables où les inégalités n’ont pas leur place, ceux où l’égalité est due.
Nous sommes, ainsi, invités à un changement profond de regard. Il ne s’agit pas seulement d’appréhender le néolibéralisme à travers la dénonciation de ses inégalités [il peut toujours les présenter comme des manques passagers qu’il se fait fort de corriger dès lors qu’on le débarrassera de ce qui reste des rares régulations étatiques subsistantes] ; il s’agit, d’abord, de décortiquer la réalité profonde de la globalisation à partir de la norme centrale de l’égalité.
L’Ecole est, ainsi et tout à la fois, un de ces lieux où l’inégalité apparaît la plus intolérable et où les politiques « compensatoires », « prioritaires », de « discrimination positive », « d’aides individualisées »… apparaissent dramatiquement insuffisantes. Faute sans doute que les efforts pour penser et resituer les savoirs enseignés dans une logique de culture et de socialisation, pour contribuer à l’apprentissage des coopérations et des solidarités humaines (la fraternité aussi s’apprend), pour élever la professionnalité enseignante au niveau de ces exigences… soient relus et repensés à partir de l’exigence d’égalisation de l’accès à l’Education, ici et dans le monde : « On ne progressera, ajoute G. Langouët, que si on fait, en même temps, reculer les inégalités entre les Etats et à l’intérieur des Etats ».

Quelle leçon, enfin, que ce livre, si éminemment politique, déplaçant et aiguisant le regard, ouvrant tant de pistes d’alternatives… soit d’abord un livre de faits et non pas un livre d’opinion,qu’il se fixe la tâche méthodique, ingrate, sans complaisance de décortiquer les réalités du néolibéralisme, d’en déconstruire les apparences.
Il est d’autres façons de dire le néolibéralisme. Les essais, les commentaires de textes, les tableaux généraux, les pamphlets…jouent un rôle irremplaçable et de plus en plus reconnu, en termes d’alerte et de mobilisation. Mais il n’existe pas de raccourci méthodologique qui nous permettrait de cerner la vérité du néolibéralisme sans un travail exigeant de production, de diffusion, d’appropriation des recherches critiques. Face au néolibéralisme, démontre Gabriel Langouët, le savoir est une arme.
M. D. 10/04/2012

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