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06-10-2011

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Georges Snyders, un itinéraire engagé

Avant de publier son autobiographie dans le cadre de l’Institut de Recherches de la FSU Georges Snyders avait accordé plusieurs entretiens à Nouveaux Regards ; nous avons pensé que le meilleur hommage à lui rendre était de republier le plus récent. On y verra le sens de l’engagement d’un homme aussi chaleureux qu’exceptionnel

Il y a des jours qui marquent la mémoire. Ainsi ce jour de juin 2004 où j’ai rencontré Georges Snyders. J’étais tellement impressionnée que je me souviens de tous les détails, le temps qu’il faisait, ce que nos avons mangé… !.
Nous avons parlé de sa vie, de l’actualité politique, syndicale, pédagogique.
Et, déjà, de l’idée que Georges écrive son autobiographie.
C’est peu dire qu’il était réticent, considérant n’avoir plus rien d’intéressant à écrire.
Malgré cela, nous nous sommes revus. J’étais, je peux bien le dire, fascinée par son intelligence, son parcours, son esprit vif et malicieux. Georges a répondu à nos questions lors d’un Grand entretien pour la revue Nouveaux Regards1. Il mesurait à cette occasion qu’il n’avait jamais parlé dans ses livres de sa vie personnelle, de son enfance, d’Auschwitz. Peu à peu, ce qu’il pensait oublié remontait à la surface.
L’idée qu’une biographie ne serait pas inutile faisait son chemin. Il souhaitait qu’elle réponde à mes questions, qu’elle soit vivante.
Un peu pour me faire plaisir au début, il s’est mis à travailler, avec l’amitié et la coopération de Roberto. Il s’est pris au jeu, a envisagé un plan, relu ses articles, noté ses souvenirs. Un premier, puis un deuxième jet virent le jour. De nombreux allers-retours, d’innombrables corrections, réécritures, réorganisations…Et enfin nous voici prêts à publier ce livre, histoire d’une vie, d’un parcours engagé dans les débats politiques et pédagogiques du 20e siècle.
Je suis extrêmement fière d’avoir contribué à cette publication. Georges Snyders est un homme hors du commun. Son humour, son auto dérision, sa simplicité, sa volonté d’être toujours le plus authentique possible, quitte à laisser voir ses faiblesses et ses doutes, en font un auteur unique et original. Que ce livre donne à ses lecteurs la joie d’entendre cette parole libre et humaine.

Evelyne Bechtold Rognon

Avril 2008

Georges Snyders, un itinéraire engagé

NR : Quelle était votre situation avant la guerre ? Aviez-vous déjà un engagement politique ?

GS : Avant la guerre, ce que j’ose à peine appeler ma conscience politique était extrêmement floue. Prédominante avait été l’influence de mon père, mélomane passionné, qui cherchait à vivre la musique comme un monde déjà harmonieux, déjà réconcilié – le contraire et le refus de la lutte politique. Ma famille était juive, absolument non pratiquante : le Dieu des théologiens avait cédé la place au Dieu de la musique. Evidemment, le Front Populaire et la montée des fascismes commençaient à me faire prendre pied sur la terre politique, mais si timidement ; un intérêt intellectuel, tellement éloigné de tout engagement.
J’avais pourtant lu Mein Kampf, mais, comme beaucoup, j’avais voulu croire que Hitler ferait comme tant d’hommes politiques et ne réaliserait pas, une fois au pouvoir, ce qu’il annonçait dans son programme : l’extermination des Juifs. Un début donc de prise de conscience de ce monde (quoi opposer aux arguments nazis ?) mais, je dois l’avouer, très attiédi par un désir ardent de réussir le concours de l’ENS. Et puis la Khâgne à l’époque n’était guère politisée, peu entre élèves, pas du tout au niveau de l’enseignement.
A partir de 1938, nous avons senti que la guerre était imminente et inévitable, nous avons passé un an à nous préparer à la guerre. Comme tout le monde, nous avions une profonde confiance dans la victoire facile et rapide de la France. Nous étions convaincus que les pauvres Allemands attendaient avec impatience d’être délivrés du joug nazi. …
La guerre n’a pas suffi, tout de suite, à éclairer ma conscience politique, pas suffisamment en tout cas et j’en ai bien des remords. Je n’ai pas perçu assez tôt, par exemple, l’intense perfidie que le pétainisme dissimulait derrière une allure qui se voulait bon enfant. A ma décharge, ses intentions perverses étaient au début fort bien cachées ; peu nombreux sont ceux qui ont d’emblée dénoncé les mécanismes vichyssois de répression et de déportations.
Après l’Armistice, j’ai vécu d’abord à Agen puis à Lyon : je complétais une petite bourse paradoxale que l’ENS continuait à me verser tout en m’interdisant la poursuite des études en donnant quelques leçons particulières. C’est à la Maison des Etudiants de Lyon que j’ai pris contact avec des Résistants plus engagés : la chambre d’Edgar Morin et de Francis Rolland faisait face à la mienne. Je n’ai pas posé de bombes, simplement avec un camarade alsacien, nous avons fabriqué de faux papiers ceux, nombreux, qui en avaient un besoin urgent.
Je continuais d’aller et venir dans les rues de Lyon avec une inconscience qui me paraît aujourd’hui incroyable, alors que beaucoup d’amis étaient déjà tombés, et que je savais que ma photo était à la Gestapo.
Après mon arrestation par la police allemande, j’ai été transféré à la prison de Montluc, puis à Drancy.
Drancy était une ancienne caserne. Un soir, j’ai trouvé un piano et je m’y suis installé. J’ai joué ce que je savais à peu près par cœur, le 3ème concerto de Beethoven. Un des responsables m’a reproché, sans aucune menace, de faire de la musique alors que beaucoup d’entre nous allaient être déportés le lendemain. « Mais je suis de ceux-là », lui ai-je répondu. Pour lui, c’était une occupation frivole alors que moi j’y trouvais une façon de puiser des forces face à ce qui nous attendait.
Lors de notre transfert en autobus du camp à la gare, nous aurions peut-être pu nous échapper, car il n’y avait que deux hommes armés qui surveillaient le trajet. Mais il nous aurait fallu beaucoup de courage et de l’organisation. Nous étions surtout paralysés par l’ignorance du sort qui nous attendait. Deux attitudes coexistaient parmi nous, ceux qui espéraient et ceux qui désespéraient. J’étais du deuxième groupe, convaincu que nous allions à la mort.
Durant le trajet je me répétais les maximes stoïciennes. On nous pousse dans ces fameux wagons à bestiaux ; la porte était lourde, le nazi la lance à toute volée : un bruit assourdissant qui a retenti en moi comme la fin de la vie. Il y a deux ans une dalle a été lancée sur la tombe de ma femme : c’était le même bruit.

Pouvez-vous nous parler d’Auschwitz ?

J’ai été déporté tardivement, le débarquement allié avait déjà eu lieu. Les Allemands étaient alors pris dans un dilemme : ils avaient terriblement besoin de main d’œuvre, et ils voulaient terriblement achever l’extermination des Juifs. Le moyen de concilier ces objectifs a été de nous faire travailler dans des conditions telles qu’on en mourait, mais tant qu’on n’était pas mort, on travaillait. Effectivement, la mort lente par épuisement, un travail sans rapport avec ce qui me restait de force et surtout la faim prenaient jour après jour, inexorablement, possession de moi. Se laisser aller ou tenter de tenir : nous entendions les canons soviétiques, mais ce n’était pas tout près.
J’ai commis une erreur, que je ne commettrais pas deux fois. Quand on m’a demandé quelle était ma profession, j’ai répondu que j’étais étudiant, ce qui signifiait évidemment que je n’étais bon à rien, qu’aux travaux de force. N’étant qu’étudiant, je n’avais aucune utilité particulière dans les camps. J’ai travaillé durant un an à nourrir une bétonnière, à verser des seaux de sable dans une sorte de toupie tournante. On travaillait dans le froid, mais surtout privé de nourriture. Ma grande souffrance à Auschwitz a été de sentir que j’allais à la mort par privation de nourriture. D’autres ont connu le camp avant, dans les supplices. Quand je suis arrivé, les nazis sentaient quand même que la guerre était finie. Je n’ai pas été supplicié, j’ai juste travaillé au-delà de mes forces.
Quand j’ai été décoré de la légion d’honneur, je me suis demandé à quoi je le devais. Quelle bonne action était ainsi récompensée. Une seule me semble mériter l’admiration. Comme je chantais bien, les officiers du camp me faisaient souvent chanter pour eux. L’un d’eux m’a un jour récompensé d’un bout de pain. Et j’ai partagé ce bout de pain, infiniment précieux, avec mon camarade tchèque.
Je chantais beaucoup de chansons à la mode en travaillant. Le kapo, qui était un tzigane, me faisait venir dans sa chambre et me demandait de chanter pour lui des airs tziganes, que j’improvisais à partir de souvenirs d’airs de Brahms. L’intérêt énorme, c’est que pendant que je chantais, je ne travaillais pas, et je me reposais donc. J’ai dû ma survie au fait d’avoir été déporté à la fin de la guerre, et aussi à la bienveillance d’un médecin grec juif, qui m’admettait de temps en temps à l’infirmerie, ce qui me permettait d’avoir un peu de répit.
Je serais vraiment malheureux si je ne pouvais au moins faire allusion à cette question que je ruminais tristement : pourquoi suis-je là ? Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi les nazis nous en veulent-ils à ce point ? Et puis peu à peu j’ai compris que Hitler ne s’était pas trompé en voyant dans les Juifs des ennemis et parmi les pires de ses ennemis.
Face à un nationalisme sans limites, l’internationalisme des Juifs était évidemment antagoniste, de même que l’affirmation de l’égalité entre les peuples. Les Juifs, émancipés en partie par la Révolution de 1789, mettent une grande partie de leur confiance, de leur espoir, dans la fameuse proclamation : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Même s’ils se sont crus obligés de recourir à la guerre, les Juifs se sont toujours opposés à ce qu’elle soit proclamée comme le moment par excellence d’exaltation, de plénitude – alors que la préparation joyeuse au combat, dans l’idéologie comme dans la pratique, constituait la pierre angulaire de tous les fascismes.
Sans le vouloir, sans toujours le savoir, les Juifs ont participé à la même lutte antifasciste que les Résistants et les millions de combattants.

Que s’est-il passé quand vous êtes rentré ? Pourquoi vous êtes-vous engagé au Parti communiste ?

Le camp a été libéré par des Soviétiques, qui nous ont mieux que bien traité. Je leur garde une très grande reconnaissance, car bien qu’encore en guerre, ils ont vraiment pris soin de nous avec beaucoup de chaleur. Ce qui nous étonnait, c’est qu’ils étaient dépenaillés, en haillons, alors que les Allemands étaient jusqu’à la fin parfaitement habillés. Et pourtant, ils avaient perdu... Nous avons été emmenés à Cracovie, puis Odessa, puis à Marseille par bateau. Il y avait à ce moment là une vague communiste qui m’a emportée, et j’ai adhéré au PCF. J’avais le sentiment que c’était le pays de la liberté et le pays libérateur, et que le communisme était libérateur. Mille intellectuels ont fait comme moi. C’est après avoir adhéré que j’ai étudié le marxisme.
Il faut se représenter qu’à ce moment-là les gens s’excusaient de ne pas être communistes, le communisme apparaissait comme la seule issue valable, la seule force de progrès organisée.
Une vague communiste a secoué la France – et particulièrement les intellectuels. L’URSS apparaissait comme le pays de la liberté, le communisme comme la voie vers la libération. Moi aussi j’ai été emporté, j’ai adhéré – par un acte de foi ou plutôt par un acte. Et peu à peu je suis devenu vraiment communiste. En fait, mon activité proprement politique a toujours été très mince, je n’ai occupé aucun poste de responsabilité : j’étais juste un intellectuel marxiste.
La filiation avec Auschwitz est certaine : je ne pouvais pas être libéré sans me demander si Auschwitz constituait non seulement un point extrême de menace, mais aussi une exception dans l’histoire du monde. Je ne pouvais pas ne pas penser à l’esclavage, à la Traite négrière, au colonialisme, au sort du prolétariat et, de façon globale, à l’exploitation de l’homme par l’homme. Je vis dans un confort, si j’ose dire bourgeois, et en même temps je me sens plus proche de tous ceux-là que si je n’avais pas vécu l’exclusion.
Je suis resté au PCF parce que je pense toujours que c’est lui qui a, avec le plus de ténacité, dénoncé l’intolérable, agi contre l’intolérable. Je m’étonne de n’avoir pas perçu plus tôt la lutte des classes et le rôle moteur des plus exploités. Il me semblait qu’après l’écrasement du fascisme, c’était le moment pour les communistes et leurs compagnons de rassembler toutes les forces capables d’édifier un monde où l’homme ne serait plus l’ennemi de l’homme. Le progrès est possible, si les forces progressistes s’unissent pour le construire.

Quels liens faîtes-vous entre votre investissement pédagogique et votre engagement politique ?

En rentrant, j’ai réintégré l’ENS et j’ai passé l’agrégation. Puis j’ai été nommé à Marseille, où pour compenser un peu mes déboires, on m’a tout de suite donné une petite khâgne. Puis j’ai été nommé à la faculté de Lyon, où j’ai fait ma thèse, qui était consacrée à la pédagogie aux 17e et 18e siècles, et ma thèse complémentaire à la question du goût musical.
A vrai dire, j’ai traîné ces deux travaux pendant des années et des années : je n’avais alors aucune envie d’écrire. La seule chose dont j’avais envie, c’était de discuter politique avec mes étudiants ! Pendant ces six années d’assistanat, je me suis de plus en plus « marxisé ». J’avoue que j’ai mené un enseignement effroyablement calqué sur la politique. Ce que je découvrais dans les auteurs communistes et aussi dans les débats de cellule passait directement dans mes cours – et j’y mettais toute ma foi de néophyte.
Dans les hautes abstractions des systèmes philosophiques je me sentais mal à l’aise ; la pédagogie m’attirait de plus en plus, en tant que réflexion et moyen d’action. Une pédagogie marxiste ? Saisir le rapport entre les résultats scolaires et les situations sociales, sans tomber dans le fatalisme ; montrer ce qu’il y a de révolutionnaire et qu’on omet généralement d’étudier chez les grands écrivains ; démasquer les choix des programmes : étudier Les Oraisons de Bossuet, certes, mais pourquoi jamais les discours de Jaurès ?

Je vais vous avouer qu’au moment de Budapest, j’ai quitté le parti. Il s’est révélé qu’on nous mentait, que les gens n’étaient pas tous heureux dans les démocraties populaires. J’ai quitté le parti par déception vis à vis de la propagande. J’y suis revenu peu à peu. Le parti a mille défauts, et il n’a qu’une qualité, c’est d’exister. Il y a des mouvements plus séduisants, mais seul le parti continue à exister. Il est pour moi la seule force révolutionnaire. Si on croit que la révolution est nécessaire, ce qui est mon cas, cela reste la force sur laquelle on peut compter. La révolution peut avoir plusieurs formes, c’est un changement qui devra être violent, car les privilégiés n’abandonneront leurs richesses que contraints et forcés. Je crois qu’aujourd’hui la vraie lutte des classes et la nécessité de la révolution se joue surtout dans les rapports Nord-Sud, dans la lutte entre les pays où la majorité des gens a faim et ceux où la majorité des gens n’a pas faim.
L’un de mes petits-fils s’intéresse à la politique, mais il est plus attiré par la jeunesse d’Olivier Besancenot que par le parti. Ce qu’il faut comprendre en revanche, c’est que pour les jeunes, les crimes de Staline sont de l’histoire, de l’histoire ancienne, et n’influencent pas leurs choix politiques. Nous portons encore l’héritage du passé, et pour nous adresser aux jeunes, il ne faut pas que nous leur parlions sans cesse d’un passé qui ne les intéresse pas. Leur affaire, c’est ce qui se passe aujourd’hui, et Olivier Besancenot est le seul par exemple à avoir osé parler d’anti-capitalisme le soir du 29 mai. Je pense comme tout le monde que le parti doit être rénové. Je pense aussi que dans une situation très difficile, Marie-George Buffet ne se débrouille pas si mal.

Vous travaillez actuellement sur le progrès. Quelles idées avancez-vous sur ce sujet ?

Ma préoccupation constante, depuis tant d’années, c’est une école apportant aux élèves une joie présente, une joie culturelle présente. Le sentiment, l’affirmation du progrès en sont partie intégrante – et c’est le marxisme qui affirme avec le plus de force, le plus d’arguments qu’un monde moins atroce est possible si nous sommes capables de prendre appui sur toutes les forces de résistance déjà existantes.
Ce n’est pas une utopie, je vois déjà trois domaines où des progrès certains ont été accomplis de notre temps : le statut des femmes, celui des Noirs, la façon dont on traite les enfants, la façon aussi dont on se les représente.
Plus personne n’oserait dire aujourd’hui que les femmes sont incapables de pensées continues, que les Noirs ne parviennent jamais à l’âge adulte, que c’est perdre son temps de s’occuper de ses enfants, de vivre avec eux – thèmes si fréquents au XIXème siècle.
Si nous y travaillons ensemble, à quand les progrès décisifs contre la faim, contre la guerre ?

voir l’autobiographie de Georges Snyders dans les publications de l’Institut

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