11-11-2019

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Gérard Aschieri à propos de "LA FSU DANS LA COUR DES GRANDS"

Ecrire l’histoire récente d’une organisation est un défi qui n’a rien d’évident ; le faire de l’intérieur même de la dite organisation est encore moins évident. Le risque est celui de la « légende dorée », de l’hagiographie, du plaidoyer pro domo.
D’autant moins évident que la période concernée, 1997-2010, a été une période complexe, agitée et tendue, marquée par d’importants conflits ( conflit avec Claude Allègre, réforme des retraites, enseignement supérieur, CPE...), par des évolutions internes, comme l’extension du champ de syndicalisation de la FSU ou le départ du SNETAA et la création du SNUEP, des débats difficiles, par exemple sur la formation des enseignants ou la réforme de la représentativité ou l’unité syndicale..., des succès et des échecs.
Pas évident non plus parce que comme l’écrit Sophie Béroud [2] dans sa préface « La FSU occupe une place singulière dans (le) champ (syndical)  »
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L’équipe de l’Institut de recherches de la FSU qui a entrepris de relever ce défi en écrivant ce livre a su surmonter ces obstacles. Il ne s’agit pas de la FSU racontée par elle-même, ni de mémoires de miltiant.e.s mais bien d’un travail sérieux, réflexif et original à la fois qui s’efforce de répondre aux exigences d’une démarche scientifique. Pour ce faire il s’appuie sur les documents existants – avec une faiblesse : le rôle de plus en plus important d’internet réduit la place des archives- et sur des entretiens approfondis avec un certain nombre d’acteurs.

C’est le résultat du long travail collectif d’une équipe pluraliste, associant des militants qui ont une formation et une pratique d’historiens et d’autres militants qui n’ont pas cette formation mais ont exercé des responsabilités importantes dans la FSU : ils ont construit ensemble, au prix de débats parfois longs, leur démarche et leurs outils pour explorer cette période complexe et mouvante et en rendre compte aussi objectivement que possible.

Leur choix a été de récuser une démarche purement chronologique au profit d’une approche transversale par sujets. C’est ce qui guide l’organisation en dix chapitres, eux-mêmes regroupés en trois parties.

La première traite de «  la FSU dans l’action  » avec un chapitre sur le contexte et le syndicalisme de transformation sociale, un autre sur la FSU durant le moment Allègre et enfin un intitulé « la FSU dans les mouvement sociaux : une décennie de luttes 2003-2010  »

La seconde partie est consacrée à la « plateforme politique et revendicative  » et évoque la recherche d’une nouvelle conception de la fonction publique et des services publics, les débats autour du projet éducatif et de formation des maîtres et l’engagement autour de l’idée qu’un autre monde est possible.

Enfin la dernière partie intitulée « Structures et capacité représentative  » , parle de la conception d’un « nouveau fédéralisme pour la démocratie interne » puis de « syndicalisme et démocratie de genre  » et des débats et démarches autour de « sortir de l’autonomie » et enfin examine la « capacité représentative de la FSU  », à partir d’un concept que l’on doit à Jean Marie Pernot

S’y ajoutent des annexes sur les structures de la FSU et un certain nombre de ses militants.

L’inconvénient de ce plan est peut-être de contraindre parfois à traiter un même événement ou un même sujet à plusieurs endroits différents ; inversement il a l’avantage de bien mettre en lumière les enjeux, les cohérences mais aussi les débats. Et si on peut discuter des choix faits – je n’aurais peut-être pas toujours mis l’accent sur les mêmes sujets- on doit leur reconnaître la légitimité de choix collectifs délibérés au sein de l’équipe.

Ce plan permet aussi de faire l’histoire d’une organisation, une structure collective qui débat, évolue, agit, et non celle de personnalités : les anecdotes ou les petites phrases sont écartées au profit des enjeux collectifs et seules quelques notices biographiques en annexe évoquent un certain nombre de militants.
Et si, comme le titre le suggère, le livre se veut l’histoire d’une période où la FSU a commencé a être reconnue comme une des organisations qui sont au cœur du mouvement social, il ne raconte pas une marche triomphale : les échecs, les conflits internes ou externes, les insuffisances sont analysés et explicités tout comme les avancées et les succès. Et la conclusion elle-même interroge le titre « Dans la cour des grands » pour lequel on peut se demander si un point d’interrogation n’aurait pas été utile.

Ce livre ne prétend pas à l’exhaustivité ni à une impossible objectivité : les auteurs le reconnaissent dans la conclusion : « Ce livre peut laisser un goût d’incomplet et d’inachevé. Nous n’avons pas pu aborder tous les sujets et ceux qui l’ont été auraient pu être plus approfondis » : ils ont fait des choix à la fois dans les sujets et les événements et dans la façon de les traiter. Comme je l’ai dit, on peut les discuter ; on peut par exemple regretter la place trop importante donnée aux « gros » syndicats au détriment des autres. Mais c’est selon moi l’intérêt de ce livre que d’ouvrir la discussion et de permettre une réflexion qui éclaire les débats actuels.
Comme l’écrit Sophie Béroud : « Produire une histoire du temps présent est toujours un exercice difficile, a fortiori quand on a été impliqué comme militant et responsable syndical dans les événements analysés. Il s’agit d’une démarche réflexive particulièrement utile pour guider l’action, pour inscrire des décisions dans une trame de significations plus dense que ne le permet l’appréhension de l’actualité immédiate ». Une excellente raison pour les militants mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent au syndicalisme de lire ce livre.

Gérard Aschieri SG de la FSU de 2001 à 2010, membre du CESE

[1Sophie Beroud, politiste, Professeure de science politique à l’université Lumière Lyon-2

[2Sophie Beroud, politiste, Professeure de science politique à l’université Lumière Lyon-2

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