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10-12-2016

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Groupe de fabrication « Etonnants travailleurs »

Quelques réflexions après ET2 (octobre 2016) par Yves Baunay
Après ET1, ET2... quel mouvement sommes nous en train de construire ?
ET2 a constitué une sorte de reproduction élargie de ET1. D’abord une confirmation de l’intuition de départ : on ne se lasse pas de s’étonner et d’apprendre dans nos échanges ; même sévèrement organisés, sur le travail. Et aussi une volonté d’agir, de faire reculer les frontières, de faire mouvement vers de nouveaux horizons, à partir de notre ancrage fort et joyeux sur l’activité.

Mais sur la façon de faire mouvement, les directions à prendre, les chemins nouveaux à explorer, ça commence à grincer : entre enthousiasmes militants et mises en garde contre une politisation hâtive, les termes du débat s’élargissent et les divergences émergent.

Retour sur ET1

A la relecture des documents post-ET1, deux dimensions du travail/activité ont été mises en avant.
Il y a d’abord et surtout la vision en profondeur de tout ce qui se joue dans le travail, toutes les dimensions à explorer que l’ergologie résume en termes de valeurs/savoirs/agir en situation, ou dans le concept du travail comme « dramatique d’usage de soi ». C’était la dimension largement anticipée lors de la préparation par le groupe de fabrication et qui a inspiré le dispositif mis en place. Cet aspect a été unanimement mis en exergue pour tous et plus particulièrement par ceux et celles qui sont les plus familiers avec cette façon de voir le travail du fait de leurs formations et pratiques professionnelles. Les participants ont été comblés et sont sortis heureux d’avoir participé à ces deux journées. Cf. par exemple le papier d’Annie Borzeix « A propos de l’angle proposé : ce « quelque chose » qui parle de ce qui vous importe ».

Il y a aussi, de façon moins évidente, une vision politique du travail qui a émergé. Dans cette vision portée surtout par des militants, et ils étaient finalement nombreux, le travail apparaît comme le creuset et le microcosme des transformations sociales ; un espace d’élaboration de ce que Yves Schwartz désigne par les « réserves d’alternatives » et « projets héritages ». Cette dimension a traversé de nombreuses interventions lors de la dernière séance. Elle a été mise en lumière par les syndicalistes qui sont intervenus, même si aucun ne s’est exprimé comme porte-parole d’une organisation syndicale. Cette dimension avait inspiré mon propre papier de l’an dernier : « Etonnants travailleurs ? La dimension politique de l’activité humaine. Un travail politique d’un type nouveau ».

Deux dimensions à articuler

Ces deux dimensions sont apparues tout au long des deux journées de ET1 et ET2, non pas disjointes mais complètement imbriquées. Tant il est vrai que l’engagement au travail prend ici une « dimension militante » selon Annie Borzeix parlant du travail de l’éditrice du dictionnaire des fusillés. Et que le travail dans toute son épaisseur pourrait (devrait) constituer une « bonne matière » à travailler par les syndicalistes. Et bien sûr par ceux et celles qui se targuent de faire de la politique ! D’ailleurs, « la pratique de l’analyse du travail permet de comprendre que les militants circulent eux aussi dans le triptyque de l’activité » : selon Christine Castejon (cf. article : « Pour faire entrer le concept d’activité dans la pratique politique »).

Ainsi, dans la liaison qui se noue, d’une façon ou d’une autre, entre travail et politique, on retrouve dans le meilleur des cas une dialectique heureuse entre l’exploration de l’activité de travail notamment à partir d’une posture ergologique et le questionnement sur sa propre activité militante, pour la transformer, se transformer et transformer le monde.

Et pourtant, je constate, à partir de mes propres expériences, que cette dialectique est souvent vécue de façon malheureuse dans les milieux syndicaux et politiques : si pour certain-es elle ouvre des perspectives réjouissantes, elle éveille surtout beaucoup de méfiance, dans ces mêmes milieux, notamment du côté des militants les plus engagés dans leur syndicat ou dans leur organisation politique, chez ceux et celles qui se considèrent en charge de défendre les normes et valeurs de l’organisation. Et cela se traduit par une sorte d’aveuglement plus ou moins obstiné aux problématiques du travail et de l’activité. Un vrai paradoxe !

ET2 : l’activité : émancipatrice et productrice d’alternatives militantes dans le champ politique

A la suite d’ET2, les témoignages de satisfaction sont unanimes sur la façon dont notre expérience collective a réussi à faire dire le travail et l’activité, à les rendre visibles dans leur profondeur et leurs multiples dimensions : et tout particulièrement la dimension affective, le travail de la sensibilité, à côté de celle de l’intelligence. Les dimensions collectives, éthiques..., la construction de rapports humains dans le travail, la rencontre avec les autres, l’empathie, la compassion, le besoin de liberté, d’initiatives pour construire du sens à son travail... Les formes de résistance à des comportements et situations inhumaines... tout cela concourt à ce qui a été vécu comme une réussite amplifiée. Le résultat de tout cela, c’est beaucoup de plaisir, de satisfaction chez l’ensemble des participants et de désir de poursuivre dans ce sens, ici et ailleurs..., pour comprendre toujours plus finement comment les personnes sont investies dans l’activité..., comment elles se transforment et transforment leur environnement social et humain par leur activité.

Le besoin d’espaces d’échanges, de disputes, de controverses sur l’activité et le travail est largement confirmé. Il manifeste de façon incontournable et fructueuse le désir des Etonnants travailleurs de se relier les uns aux autres (Christine) de faire tomber les cloisons et les frontières : professionnelles, de genre, hiérarchiques. Il est porteur d’une façon de construire du commun, en dépassant les rapports de domination, d’exploitation, les préjugés sociaux, culturels... Une façon surtout de montrer expérimentalement qu’il est possible de construire des rapports humains dans un monde inhumain. « Si on n’en parle pas aux collègues, on crève » (Yves C.)
Par ce cheminement, on débouche immanquablement sur la question du collectif qui se construit dans ces espaces d’échanges, de controverses, de développement des conflits du travail, ces espaces où se développe le travail sur le travail. (Cf. l’histoire de la poignée de main : Laurent. Cf. aussi la « petite chaîne que nous constituons : Charles)

Des enjeux à foison

En relisant mes notes (très réductrices par rapport à ce que l’on a pu entendre et voir pendant ces trois demi-journées, je suis impressionné par les innombrables enjeux qui pointent à chaque détour de phrases, de gestes, de petits objets (cf. les petits papiers de Françoise, la monteuse) : la santé au travail ; la coopération efficace (cf. l’image du chef d’orchestre) ; les modèles de performance « mieux inter-agir ensemble » (Laurent) ; la conscience professionnelle (bonne ou mauvaise conseillère ?) ; les rapports de pouvoir avec l’employeur, le client... : les rapports de pouvoir même au sein des organisations politiques, syndicales ou associatives (« je ne conteste pas ce que l’organisation syndicale me fixe. » Pascale, secrétaire de comité d’entreprise) ; la gestion et l’auto-gestion au sein des organisations ; la résistance (« renverser la vapeur », « dire non », « pourquoi on est obligé ? ») ; la reconnaissance du travail, du métier, de la personne... ; la formation et la transmission (« apprendre les uns des autres ») ; « très à l’aise sur les contenus, pas sur les relations »... « la formation d’adultes c’est d’abord aider les gens à développer leurs activités professionnelles » (Patrick) ; la dimension affective dans le travail (Evelyne) ; l’éducation (la colonie de vacances ou comment aider les enfants à prendre en main leurs activités (Pascale) ; le lien besoin – désir (Evelyne), dans l’activité d’apprentissage...

Un enjeu politique qui devient encombrant

Au cours de la phase de débat général à la fin de la dernière matinée, la dimension politique a irrigué la plupart des interventions, au cours d’un débat malheureusement écourté faute de temps.

En réponse à la sollicitation de l’animateur : « Qu’est-ce qu’on fait d’ET ? » dès la première intervention le questionnement est lancé : « Dans nos débats syndicaux, ce sont les enjeux de pouvoir qui dominent … ici on a porté un autre regard sur le travail : que faire pour que la question sociale du travail devienne centrale dans le débat politique ? »

Pour moi, cette intervention fait écho à une de mes premières expériences syndicales de confrontation avec les problématiques du travail : un article de Jacques Duraffourg, peut-être le dernier de sa vie, paru dans Nouveaux Regards n°37/38 d’avril à septembre 2007 : « Le travail nié, le travail relégué, le travail dévalorisé... mais le travail incontournable ». Une analyse de la place du travail dans la campagne présidentielle de 2007. Qu’en est-il dix ans après ?

Les autres intervenants ont enchaîné : « Comment faire bouger les choses quand on est pris dans des situations de travail insupportables, où on se sent bouillir comme une cocotte-minute » (l’image lancée par Camille a beaucoup impressionné Gabriel qui y a perçu l’exemple des nombreux débats internes guidés par une « éthique personnelle très forte qui veut prendre le pouvoir ».

« Et les syndicalistes, de quoi ont-ils besoin pour comprendre l’activité et faire leur travail de syndicaliste ? » s’interroge Jean-Marie qui évoque Laville qui a passé six mois au CNAM pour comprendre le travail.

Evelyne a apprécié cette journée et demi et une nuit « à se poser, se reposer mentalement, savourer chaque minute, être là vraiment » car « c’est bon pour l’estime de soi »... et « comprendre ce qui se passe dans le travail... le corps... la sensibilité... ». Mais syndicalement, qu’est-ce qu’on fait avec cela ? S’interroge-t-elle en reprenant sa casquette de syndicaliste. « D’abord garder le travail comme boussole, c’est important... peut-être pas l’urgent... partir de ça, du travail, des gestes professionnels... y revenir à chaque pas comme ces Etonnants travailleurs... »
Pour Jean-Pierre « on n’a pas pris le Palais d’hiver... mais on n’est pas démuni... on n’a pas le pouvoir... mais qu’est-ce qu’on fait pour construire des alternatives ?... on a vu à travers le travail se déployer les possibles... des mots à creuser : le sensible, l’affectif, l’amour... le savoir qu’il faut bousculer... »

Daisy, chercheuse brésilienne, « un peu isolée à Paris » a animé beaucoup de discussions dans son pays entre chercheurs sur le travail et les travailleurs. Ici et à ET2, elle s’est interrogée sur deux tensions : « Comment faire entrer les travailleurs qui sont dans la rue, dans les banlieues... mais pas dans notre dispositif... dans ces récits, ces histoires, ces vécus chargés de sens... en dehors du cadre de la recherche... » Et cela fait écho à un cours qu’elle a suivi de Jacques Duraffourg qui disait « Je suis venu vous raconter des histoires ».

Pour Christine, « on a fait un anti-colloque... on a inventé des formes pour penser autrement... on est sur une piste... on va continuer à chercher dans le sens de l’activité... » Mais, « qu’est-ce qu’on cherche... qu’est-ce qu’on peut faire ? »
Sandro se réjouit de « cette forme mini-publique de mise en scène de ce qui se joue dans l’activité... et de cette production de matière première de l’activité... » Mais comment « mettre en débat ce qui émerge de l’activité ? » Pour lui, l’enjeu « c’est de reconnecter la question du politique », « inventer une capacité à débattre, dans la sphère du politique, à partir de cette matière première de l’activité... »
Pascale se questionne sur le lien entre travail et culture. On voit bien avec ET que « tout le monde est traversé par les mêmes choses ». Elle regrette comme syndicaliste que « l’organisation syndicale ne creuse pas sur l’activité » et pourtant « reposer la question de la valeur de l’activité c’est important ». Il faudrait que l’originalité du dispositif d’ET « ça contamine... comme un virus... »
Pour Patrick « ET c’est comme un dispositif de formation continue informelle... Les adultes se forment comme cela... en dehors du modèle classique... La formation c’est d’abord le développement des personnes et des situations de travail selon Guy Jobert... », nous rappelle-t-il.

Faire venir les autres ici, cela relève « du désir de dire et de savoir ce qui se passe dans l’activité ».

Une jeune femme se montre plus critique : « Selon le métier, selon qu’on est élève, étudiant, enseignant, ouvrier ou syndicaliste, le rapport à la parole n’est pas le même … La réception n’est pas la même... Le prestige cache l’activité... » « Ici, on a peur du conflit, on semble ignorer les systèmes de hiérarchie... la lutte des classes... et pourtant les patrons l’exercent eux... nous aussi... plus de conflictualités serait bienvenue, y compris entre nous. Question morale et politique ? »
Un éditeur participant a « savouré lui aussi ce moment rare de respiration salutaire... » La joie est d’autant plus forte qu’on rencontre dans la vie courante « de fortes résistances pour contourner le travail... des enveloppes pour étouffer le travail... » « La capacité de résonance entre les récits... réveille le désir de déplier le travail » Mais comment faire bénéficier les autres de « ce savoir-faire fort original, à enrichir et à mettre à jour... » s’interroge notre éditeur.

Un analyste du travail nous invite « nous chercheurs, syndicalistes, ergonomes... versés dans ces questions à faire en sorte à ce que les travailleurs viennent... » « C’est en cela que le pari lancé par ET est aussi réussi, mais pas conclu... »
Une autre jeune femme nous dit avec beaucoup d’émotion sa difficulté à prendre la parole, et regrette que le cadre ne soit pas « plus aidant »... « Je prends sur moi »
Pour Mylène, « on fait semblant ici... qu’il n’y a pas d’exploitation dans le travail... c’est quoi votre délire ? Le capitalisme ça existe... On n’a pas prononcé le mot ici... Les rapports enseignants-étudiants sont hyper-conflictuels. Comprendre la violence des rapports... On n’est pas là pour lisser les discours... » « Refaire sortir ce que le marxisme a défoncé... » « Le travail est un spectaculaire spectacle. Faire sortir des choses très belles... et d’autres moches... »

Conclusion provisoire

Ces deux journées ET1 et ET2 confirment, pour moi, l’existence d’une double passion populaire : le travail et la politique.
D’un côté, le travail bien fait, le travail qui fait du bien à soi et aux autres. Le travail qu’on aime faire et partager avec les autres, les collègues, les destinataires dans les services... et en même temps le travail empêché, le travail malmené, le travail encastré dans des rapports de production qui refoulent, étouffent, empoisonnent les rapports humains. Le capitalisme, le néolibéralisme, le nouveau management... ne peuvent constituer l’alpha et l’oméga du contenu du travail et déterminer entièrement l’activité humaine qui ne se laissent pas enfermer.

D’ un autre côté, la passion démocratique, l’intérêt pour la chose publique, le monde commun à construire où chacun trouve sa place dans une société d’égaux, où chaque citoyen pèse du même poids... et en même temps la révolte, l’exaspération face au travail politique des détenteurs du pouvoir et de ceux et celles qui y aspirent, le travail empêché des citoyens pour construire d’autres rapports sociaux entre les humains. Et là encore, il y a toujours quelque part des manifestations d’une aspiration à construire des rapports qui seraient plus inspiré par l’égalité, la fraternité, la liberté.

Les deux expériences d’ET1 et d’ET2 nous ont montré des étonnants travailleurs et citoyens qui articulent à leur façon ces deux passions qu’ils vivent comme une sorte de symbiose à travers leurs diverses activités, où le travail tient une place centrale, et se déplie à travers des activités militantes, citoyennes, pour leur donner sens.
Nous ne sommes pas les seuls mais avec l’expérience d’ET, nous apportons notre contribution originale à la réalisation de cette double aspiration de libérer le travail en articulation avec la libération de l’activité politique citoyenne, afin que chacun-e trouve toute sa place, sa dignité, sa façon de s’épanouir et de s’émanciper dans ces deux sphères de la vie.

Yves Baunay
Syndicaliste militant à l’Institut de recherche de la FSU dans le chantier travail et dans d’autres associations ou espaces dédiés au travail dans toutes ses dimensions. Un drôle de boulot pour un retraité !

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