08-12-2017

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Guerre froide, grèves rouges. Les grèves « insurrectionnelles » de 1947

L’ouvrage Guerre froide, grèves rouges, paru en novembre 1998, connait une réédition en 2017. 70 ans après la vague de grèves « inclassables » analysée par l’historien Robert Mencherini ! Si 1936 et 1968 font partie des références et parfois des "rêves" militants, les grèves de 1947 ont totalement disparu de la mémoire militante.
Et pourtant : un mois de grève, du 10 novembre au 9 décembre ; des dizaines de morts ; un pays au bord de l’explosion, avec des accusations croisées de coup d’État imminent entre gaullistes, socialistes et communistes.
Gérard Leidet, membre de l’IR-FSU et marseillais a demandé à Robert Mecherini à la fois les raisons de son travail et celles de l’oubli.


Gérard Leidet : [1]. Quels sont les choix qui ont justifié, selon toi, l’étude de ces conflits sociaux de cette fin d’année 1947 ?

Robert Mencherini : Il y a d’abord les faits. Les grèves de novembre-décembre 1947 ont bouleversé la France. Commencées à Marseille le 12 novembre 1947, elles gagnent l’ensemble du pays et se terminent le 10 décembre 1947. Ponctué par de nombreux affrontements entre grévistes et forces de l’ordre qui entraînent morts d’hommes, ce conflit est l’un des plus âpres du XXe siècle en France. Ses conséquences sont lourdes et durables : nouvel éclatement de la CGT, fin de ce que j’ai appelé, dans un autre ouvrage, « les années tricolores » et rejet du PCF dans l’opposition jusqu’en 1981.

J’ai eu aussi la possibilité, à ce moment-là, d’accéder à des documents, inédits ou peu utilisés, issus des « archives de Moscou » ou du fonds Jules Moch, ministre de l’intérieur. J’ai pu consulter également les archives du PCF, qui commençaient à s’ouvrir, et celles de la CGT et de la SFIO. En les combinant avec d’autres fonds des archives nationales et de plusieurs archives départementales, mais aussi avec les témoignages publiés ou que j’avais recueillis et des études universitaires partielles, je disposais d’un corpus riche et diversifié.

GL : Comment expliquer, en 1997, la rareté des études historiques consacrées à ces événements ? Pour reprendre ton expression, pourquoi ces derniers ont-ils été refoulés « entre ombre et soleil » ?

RM : La réponse est double. D’une part, au sein du mouvement ouvrier et syndical, personne ne sort vainqueur de ces affrontements qui le déchirent. Leur remémoration est donc très difficile, à la différence des heures glorieuses du Front populaire ou de la Libération. D’autre part, une vulgate, toujours répandue et qui a le mérite de la simplicité et de la dramatisation, fait de Staline le deus ex machina du mouvement. On lui oppose souvent, de la même manière, un autre complot, américain celui-ci. Alors pourquoi s’échiner à étudier ce qui paraît si évident ?

Mais la théorie du complot est le degré zéro de l’explication historique et ces événements méritaient un véritable travail de recherche. Ce que j’ai essayé de faire en tenant compte, ainsi que le conseillait Marc Bloch, de la pluralité des causes (au niveau international, national et régional) et de l’importance des représentations dans l’action humaine (c‘est à ce titre que Marc Bloch estimait que les faits historiques sont des faits « psychologiques » et qu’il n’est pas que des « consciences claires »)

GL : Ces mouvements de novembre-décembre 1947 ont suscité (suscitent encore ?) de vives controverses, entre grèves dites « insurrectionnelles pour les uns et « justes luttes pour de justes revendications pour les autres ».

RM : Comme l’attestent les rapports de police et des préfets, il existe en 1947, au sein du monde ouvrier, un mécontentement croissant qui alimente des mouvements de grève de plus en plus importants, dont ceux du printemps 1947. Mais le PCF contribue à les contenir, du fait d’une stratégie d’union nationale qu’il entend continuer, même après mai 1947 et l’exclusion des ministres communistes du gouvernement. Tout change fin septembre 1947, après la rencontre des partis communistes européens en Pologne, sous la houlette des Soviétiques, et la création du Kominform : le monde est désormais divisé en deux camps antagonistes. Cette conférence est interprétée par nombre de dirigeants politiques de droite, socialistes ou MRP, mais aussi par des militants communistes, comme un appel à des luttes sociales dures, sinon « insurrectionnelles ». J’ai essayé de démontrer non seulement que cette interprétation était erronée, mais aussi que la direction du PCF n’a pas véritablement poussé à « l’insurrection », ainsi que l’établissent les archives du ministère de l’Intérieur.

GL : Au-delà du récit des événements, passionnants par ailleurs, le lecteur s’aperçoit bien vite que l’essentiel demeure dans l’analyse des débats : quelle fut, dans celle-ci, la part singulière de chacune des instances de décisions ?

RM : Rien n’est simple, tant au niveau de la prise de décision que de sa transmission. Il faut également tenir compte des ratés. Ainsi, lors de la conférence de création du Kominform, le PCF est mis en cause pour son attitude à la Libération, jugée trop conciliatrice. Est-il pour autant encouragé par le Kremlin à déclencher une grève générale très dure ? C’est l’inverse. Staline, lorsqu’il reçoit Maurice Thorez le 18 novembre, critique le mouvement qui se développe en France. Il ne souhaite pas un affrontement avec le patronat, encore moins une Révolution, mais l’organisation d’un front patriotique anti-américain incluant un certain nombre de patrons. C’est cette ligne que Maurice Thorez s’efforce de faire adopter lors de son retour en France. Et pourtant, le tournant polonais est vécu par des responsables communistes, comme un feu vert pour une tentative révolutionnaire, sur le modèle d’octobre 1917 en Russie. Ce qui explique, sans nul doute, les aspects les plus radicaux de ce mouvement.

GL : Il y a eu bien sûr le poids de l’événement, sur le plan local, dans son déclenchement même, plus particulièrement l’exemple marseillais…

RM : Je me suis interrogé, effectivement, sur le poids de l’événement, surtout à partir de l’exemple marseillais. Contrairement à ce qui est souvent dit, tout ne part pas de Marseille, pour se diffuser, en goutte d’huile, au niveau national. D’autres foyers grévistes naissent simultanément dans les bassins miniers du Nord ou de la Loire. Mais, par leur écho, les mouvements de Marseille jouent un rôle d’accélération. Ainsi, le CCN de la CGT réuni à Paris pour discuter de l’action suit pratiquement en direct, au rythme des télégrammes qui lui parviennent, la journée très agitée du 12 novembre à Marseille. Ces événements ne peuvent que conforter les partisans d’une action nationale dure.

GL : Y a -t-il eu alors entre la direction du PCF et les leaders syndicaux marseillais qui animent le mouvement sur place, liés par ailleurs au Parti (Lucien Molino notamment [2]) des points de dissensions, voire des points de discordes ?
RM :
La consultation des archives du PCF, en particulier des procès-verbaux des deux comités centraux qui encadrent le mouvement (29-30 octobre et 22-23 décembre 1947), montre que les débats ont été vifs au sein de l’organisation. Lors du premier CC, l’autocritique de la politique suivie par le PCF dans la Résistance et à la Libération suscite discussion. Lors du second, c’est, en gros, le « courant syndicaliste » qui est mis en accusation. Maurice Thorez et Jacques Duclos lui reprochent de n’avoir pas eu une attitude « politique ». Benoît Frachon qui a pourtant joué un rôle majeur au sein du comité national de grève est relativement épargné. Ce qui n’est pas le cas d’autres dirigeants syndicalistes comme René Arrachard ou, effectivement, Lucien Molino.

GL : Tu avais utilisé en 1997, en grande partie, un fonds d’archives inédites ; cette réédition, quelque 20 ans plus tard, révèle -t- elle à nouveau, de ce point de vue, de nouvelles sources, plus récemment mises à jour ?
RM :
Il existe peut-être d’autres fonds que ceux que j’ai consultés en 1996-1998. Pour le moment, ils n’ont pas été signalés ou utilisés. D’ailleurs, en recensant, pour la seconde édition, les nouveaux ouvrages historiques traitant de l’année 1947, J’ai noté que bien peu s’intéressaient aux grèves de novembre-décembre et que mon analyse n’était pas remise en cause. Je me suis donc contenté de citer ceux que j’estimais les plus importants et d’ajouter, dans cette réédition, quelques compléments sur l’attitude du courant chrétien, sans modifier l’ensemble de l’ouvrage.

Propos recueillis par Gérard Leidet le 5 décembre 2017

[1Guerre froide, grèves rouges. Les grèves « insurrectionnelles » de 1947. Syllepse, 2017. 368 pages. 25 €.

[2Lucien Molino, militant syndicaliste, communiste et mutualiste est alors secrétaire général de l’Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, puis secrétaire national de la CGT ; il est par ailleurs membre du comité central du PCF (1945-1954).

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