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02-11-2020

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Histoire de l’enseignement en France XIXe - XXIe siècle

Jean-Noël Luc, Jean-François Condette, Yves Verneuil, Histoire de l’enseignement en France, XIXe-XXIe siècle, Armand Colin, 2020
Yann Forestier, L’école en perspective, L’Harmattan, 2020.
Une note de lecture de Hervé Le Fiblec président de l’irhses et membre de l’équipe de l’irfsu.

Ce n’est sans doute pas par hasard que trois spécialistes de l’histoire de l’éducation, J.N. Luc, J.Fr. Condette et Y. Verneuil, ont choisi pour leur ouvrage le même titre que l’étude d’Antoine Prost, véritable monument historiographique, parue il y a cinquante ans. L’hommage exorcise sans doute la prétention de rivaliser avec le maître, mais aussi de s’engager à raconter l’histoire de l’enseignement dans notre pays, depuis le XIXème siècle, en à peine plus de quatre cents pages.

Conscients des limites de l’exercice, et de l’impossibilité de proposer une recherche inédite, les auteurs ont réalisé une vaste synthèse des principaux travaux des dernières années, y compris les leurs, qui ne sont pas des moindres.

L’ouvrage se divise en quatre parties, les trois premières chronologiques, la dernière étant consacrée à un aperçu global de la scolarisation sur la période.

A bien des égards, cette synthèse est une réussite. D’abord parce qu’elle ne néglige aucun des pans du système éducatif. Tant l’enseignement privé, sous ses différentes formes, que l’enseignement agricole, souvent oublié, ou les enseignements techniques et professionnels, sont présentés à côté du primaire et secondaire publics, traités de façon équilibrée, et de l’enseignement supérieur, dont les auteurs soulignent qu’il ne se limite pas aux universités.

Ensuite parce que la méthode historique permet de rappeler des faits connus des spécialistes mais qui heurtent toute une mythologie militante construite depuis le XIXème siècle. Le rôle déterminant de l’enseignement privé dans l’accès des filles à l’instruction jusqu’à la seconde guerre mondiale, l’absence de véritable rupture dans la progression de la scolarisation de masse avant ou après Jules Ferry, le caractère élitiste du certificat d’études, ou la surestimation a posteriori des performances de l’école des « hussards noirs », pour ne citer que ces exemples, méritent toujours d’être exposés. De même les auteurs, sans pouvoir en rendre compte du détail, s’attachent autant que possible à faire connaître, notamment pour la période la plus récente, les différents points de vue exprimés dans les débats Cette rigueur n’est pas pour autant totalement neutre : ils ne cachent pas leur désapprobation des dérives néo-libérales qui pèsent sur l’enseignement public et plus particulièrement, question de point d’observation, sur l’université. Tout comme ils font voir que l’institution scolaire s’est banalisée : gérée par des administrateurs étrangers à l’enseignement et la recherche, « soumise à une logique technicienne et managériale, l’éducation nationale est devenue, à plusieurs niveaux, une administration comme les autres. » (p.332).

On peut cependant s’interroger sur le lectorat visé par ce livre. Sans doute trop dense pour le grand public, il pêche par une bibliographie limitée et présentée sans lien avec le découpage des chapitres, ainsi que l’absence de toute référence en note, ce qui ne permet pas d’approfondir, par la lecture des travaux originaux, les questions évoquées.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un bon point de départ pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’éducation, ainsi qu’un ouvrage de référence, utile pour combler des vides.

Suivant la même démarche historique et affichant la même volonté de synthèse des travaux récents, c’est cependant une toute autre approche que propose Yann Forestier dans L’école en perspective, aussi paru à cette rentrée. Clairement militant, l’ouvrage propose des analyses intéressantes sur des questions plus ou moins actuelles, qu’il s’agisse de l’articulation entre socle et programme, des paradoxes d’une autonomie des établissements scolaires souvent très directive, ou des multiples injonctions contradictoires qui imposent des « ajustements au quotidien » dans les pratiques enseignantes, par exemple. Précisément documenté, riche en références, rédigé dans un style aisé, proposant de nombreux focus thématiques ou historiques, son accès est facile et sa lecture ouvre effectivement des perspectives de lecture et d’approfondissement les questions abordées.

Mais comment ne pas regretter que le talent indéniable de l’auteur se perde si souvent en combats d’arrière-garde ? Le « discours de déploration » qu’il dénonce (p.192) est paradoxalement le fil rouge de son propre travail, qui bien souvent aborde les aspects historiques « à plat » et sans les contextualiser réellement,- pour faire une litanie des « occasions manquées ». Fondée sur l’opposition entre primaire et secondaire, sa lecture de l’histoire du système éducatif français est toute entière construite autour de l’idée, implicite, d’une « trahison » généralisée qui aurait imposé, contre l’évidence, une démocratisation sur le modèle d’un secondaire qu’il pose a priori comme détestable et immuable, quitte à ignorer volontairement les travaux qui, depuis ceux de Viviane Isambert-Jamati, ont au contraire exploré les tensions et contradictions qui lui sont presque consubstantielles. Outre que ce que l’on attend d’un historien est plutôt qu’il nous aide à comprendre les conditions économiques, sociales, politiques, qui ont conduit à certains choix, force est de constater que cette lecture n’offre, paradoxalement, aucune « perspective », si ce n’est de rêver d’un retour en arrière permettant d’effectuer d’autres choix, à supposer d’ailleurs qu’ils eussent été meilleurs, ce qui n’est pas démontré, mais proclamé.

Contribution intéressante au débat éducatif, qui cependant risque de ne convaincre que les convaincus, le travail de Y. Forestier se pose presque comme le négatif de celui d’Antoine Prost, là encore cité en référence explicite, qui, en 2013, faisait, à partir des mêmes orientations pédagogiques et politiques, la démonstration de l’ampleur du Changement dans l’école (Seuil).

Il n’empêche qu’il serait dommage de passer à côté de sa lecture, même avec un œil critique.

Hervé Le Fiblec

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