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02-03-2018

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Idées. Éducation et socialismes, au pluriel

Un article de FLORENT GODGUIN professeur d’histoire dans L’HUMANITÉ du MERCREDI, 28 FÉVRIER, 2018.
Dirigé par Gilles Candar, Guy Dreux et Christian Laval, un ouvrage qui vient à point nommé pour explorer le champ des possibles d’une école émancipatrice.
À l’heure où les débats sur le système éducatif cristallisent de vives oppositions (réforme du baccalauréat et de l’accès à l’université), le postulat des trois auteurs qui dirigent cet ouvrage collectif (Gilles Candar, Christian Laval et Guy Dreux) doit être partagé.

La question de l’école est en effet une question éminemment politique. Des premiers héritages de la Révolution française et des premières organisations saint-simoniennes jusqu’au début de la Première Guerre mondiale et la mort de Jean Jaurès, cet ouvrage s’attache à éclairer le rapport des socialismes à l’éducation. Le pluriel doit être précisé : les conceptions socialistes de l’éducation dans les œuvres savantes et militantes ont donné lieu à de multiples débats. Après les travaux de Georges Duveau et de l’instituteur syndicaliste Maurice Dommanget, il s’agit de comprendre comment ces conceptions et parfois les réalisations (comme l’orphelinat de Cempuis de Paul Robin) s’articulent au désir d’une société rénovée : tout au long du XIXe siècle, le but commun de l’éducation est l’émancipation pour assurer l’égalité sociale. Ainsi, la Révolution française, avec les plans de Condorcet en 1792 et de Le Peletier en 1793, est une référence réexaminée d’une pensée socialiste en éducation et prise en compte à partir des insurrections des canuts lyonnais et des ouvriers parisiens dans les années 1830.

Les socialistes critiquent l’école de leur époque

Les réflexions pédagogiques font l’objet d’un intérêt croissant au XIXe siècle et évoluent. La place de l’éducation intégrale, explicitée par Charles Fourier, est une constante dans les programmes socialistes, de l’Association internationale des travailleurs aux bourses du travail, en passant par la Commune de Paris. Adressée aux filles et aux garçons, l’enseignement religieux en est exclu. Les socialistes critiquent sévèrement l’école de leur époque et veulent ainsi faire de l’enfant un acteur principal de son éducation, tout en revoyant le statut du professeur et revisitant le rapport entre l’élève et l’enseignant au moment des apprentissages. Ils ne perdent jamais de vue l’objectif assigné à leur éducation : la transformation radicale de la société. Les « théories » de l’éducation sont incarnées par des figures comme Robert Owen et la Formation du caractère à New Lanark, en Écosse, Karl Marx et « l’éducation de l’avenir », qui doit permettre la libération de la science et de la culture du commandement du capital, ou encore Jean Jaurès qui élabore progressivement une philosophie politique où tout effort d’éducation doit contribuer à constituer le prolétariat comme une force et à faire advenir « la religion de l’humanité ». Des moments importants scandent l’histoire des socialismes sous l’angle de la question de l’école. Peu concernés par les discussions des lois scolaires de Jules Ferry, les socialistes intègrent celles-ci dans l’héritage républicain. Les bourses du travail sont un modèle qui propose aux ouvriers de nombreux dispositifs et initiatives, comme les cours professionnels et les bibliothèques. Cette œuvre fondatrice n’est cependant pas ou peu revendiquée et assumée par les générations successives de militants syndicaux. Cet ouvrage vient à point nommé pour explorer le champ des possibles d’une école émancipatrice, malheureusement bien éloignée de la vision des gouvernants actuels.

Florent Godguin

Socialismes et éducation au XIXe siècle Gilles Candar, Guy Dreux et Christian Laval Le Bord de l’eau, 310 pages, 24 euros

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