09-06-2020

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« Il y a en Amérique l’atmosphère de la France en 1830 »

L’historien américain Robert Zaretsky, 65 ans, professeur à l’université de Houston au Texas, collaborateur de Foreign Affairs et contributeur du site Books.fr, a participé mardi 2 juin, à la manifestation pacifique en mémoire de George Floyd – originaire de Houston où il doit être inhumé le 9 juin.
Pour Mediapart, auquel il est abonné et qu’il lit chaque matin en prenant son café et ses grits, Robert Zaretsky livre ses impressions sur le mouvement en cours outre-Atlantique. En démocrate modéré, mais non modérément démocrate…

ETATS-UNIS - ENTRETIEN
Robert Zaretsky :
05 JUIN 2020 | PAR ANTOINE PERRAUD

Est-ce que nous assistons, aux États-Unis d’Amérique, à un processus que Stendhal a forgé à propos de l’amour mais qui se déploierait dans le champ politique : une « cristallisation » ?

Robert Zaretsky : Il y a certes une forme de cristallisation à l’œuvre. Imaginons cependant que Stendhal n’ait pas écrit De l’amour, mais De la révolte. Sur le modèle de la naissance du sentiment amoureux – le fameux rameau d’arbre effeuillé jeté dans une mine de sel que l’on retrouve ensuite couvert de cristaux brillants –, il décrirait peut-être comment l’indignation nous gagne.

Toutefois, cette cristallisation ne se fonde pas sur une image idéalisée des Afro-Américains mais bien sur leur réalité, celle qu’il leur faut vivre et subir. Tout au long des deux siècles précédents, ils ont été victimes d’un racisme à la fois institutionnel et systématique. Et ce n’est que maintenant qu’une partie de l’Amérique blanche ouvre enfin les yeux sur un tel état de fait.

La question du collectif et de l’individu se pose-t-elle différemment chez vous qu’ailleurs ?

Sans généraliser à outrance, il faut bien convenir que l’Amérique porte l’individualisme au pinacle – c’est l’ethos, sinon le mythe, du fameux self-made-man, atomisé, responsable uniquement de lui-même. Voilà qui permet de comprendre le rejet du masque sanitaire dans l’espace public par la droite et l’extrême droite américaine. Si bien que dans notre banlieue résidentielle à dominante républicaine, le supermarché du coin est devenu comme un champ de bataille sémiotique : Roland Barthes s’en donnerait à cœur joie !

Ceux qui portent un masque manifestent, dans un certain sens, leur croyance dans la raison et dans un gouvernement sensé ; tandis que ceux qui s’en passent mettent leur foi en évidence, ainsi que leur méfiance envers le gouvernement ou envers tout ce qui prétend venir de haut – Dieu excepté…

Néanmoins, la réponse au coronavirus comme à l’assassinat de George Floyd aura révélé la permanence de cette société civile, de cette souveraineté populaire, de cet engagement civique, bref de cet État démocratique qui avait tant fasciné Tocqueville. D’innombrables formes de coudoiement, d’association, de collectivité sont engendrées par cette crise, à la fois sanitaire et sociale, où tant de choses se tressent.

Qu’est-ce qui agrège les protestataires : l’antiracisme seulement, ou d’autres considérations entrent-elles en ligne de compte ?

Le dénominateur commun est assurément l’antiracisme. Mais se font jour d’autres éléments – qui ne sont pas forcément partagés par tous les manifestants. Ainsi en est-il du courant anticapitaliste ayant porté la campagne présidentielle de Bernie Sanders. Pour ces « sanderistas » – essentiellement jeunes et blancs –, le racisme est intrinsèque à un système qu’il faut remplacer et non pas seulement réformer. Cependant, les supporters de Joe Biden, plus vieux – et comptant de nombreux Afro-Américains d’un certain âge –, sont attachés à un modèle qui nécessite d’être amélioré, à leurs yeux.

D’autres facteurs entrent bien sûr en ligne de compte chez ceux qui protestent en ce moment : la crainte de voir s’imposer une sorte de fascisme, l’inquiétude face aux bouleversements climatiques et environnementaux. Mais s’il y a un sentiment qui cimente toutes ces foules, c’est bien le ras-le-bol face au chaos dans lequel la présidence Trump nous aura tous entraînés.

En quoi ce mouvement diffère-t-il de ceux d’il y a un demi-siècle ? Qu’en est-il en particulier de la place des femmes ?

Le rôle, moteur, des femmes dans le mouvement actuel s’avère effectivement à la fois une différence et une source d’inspiration et d’enthousiasme par rapport à ce qui s’était passé en 1968. Cette importance, voire cette prééminence des femmes, me semble découler du mouvement #MeToo. Nous avons fait face à un monde sous domination masculine, qui impose aux femmes un modèle paternaliste – au mieux –, voire prédateur – au pire. Et voici que nous nous opposons à un monde sous domination blanche, qui inflige aux gens de couleur une férule paternaliste quand elle n’est pas mortelle.

Détail intéressant, si l’on se réfère au différentialisme du féminisme français à ses débuts – celui-ci articulait différence biologique et égalité politique : la plupart des femmes qui se sont exprimées à Houston, pendant le rassemblement pacifique du 2 juin, déclaraient parler en tant que mères n’en pouvant plus de devoir s’inquiéter pour un fils ou une fille dès le domicile familial quitté.

Quel regard portez-vous sur le système d’information, passé de Dan Rather à Twitter ? N’assistons-nous pas, avec les réseaux sociaux, à l’étonnante revanche – retour du refoulé génocidaire ! – des signaux de fumée propres aux Indiens du XIXe siècle ?

Le rôle crucial de Facebook, Twitter et tutti quanti a transformé le pouvoir d’influence, qui est passé d’une petite poignée de figures essentielles pendant l’âge d’or de l’information – Walter Cronkite, le prédécesseur de Dan Rather sur CBS, a littéralement forgé l’opinion publique américaine pendant la guerre du Vietnam ou le Watergate –, à un véritable foisonnement capable d’influer, par capillarité, sur la Toile.

Plutôt que de me référer aux populations premières en Amérique, je chercherais des comparaisons du côté des libelles au cours de la Révolution française ou des journaux pendant l’affaire Dreyfus. Dans les deux cas, les institutions traditionnelles ont été défiées par de nouveaux moyens de communication charriant une critique à la fois inédite et radicale.

Certains, à gauche, critiquent l’éparpillement des forces dans des niches identitaires, ce qui rendrait impossible un grand mouvement social transversal. La mobilisation actuelle n’apporte-t-elle pas un démenti à de telles craintes ?

Oui et non à la fois. La mobilisation actuelle, en particulier celle du 2 juin à Houston, relève précisément d’une mobilisation, c’est-à-dire d’un état instable qui n’augure pas forcément d’alliances durables.

Regardez la mobilisation, en France, contre Jean-Marie Le Pen en 2002. Seule une minorité des 80 % ayant voté Chirac au second tour de cette présidentielle soutenait la politique du président ainsi réélu : la répulsion envers Le Pen constituait ce que ces 80 % des votants avaient en partage.

J’estime, pour ma part, que Biden est un politicien plus positif et prometteur que Chirac, mais je reconnais que nombre de ses électeurs lui apporteront leurs suffrages en vue de simplement éliminer notre version de Le Pen actuellement à la Maison Blanche…

« Les gens patientaient pour des selfies » avec le chef de la police de Houston
Livrez-nous quelques Choses vues, à la manifestation de Houston…

C’était émouvant et massif. Avec Louisa, ma fille de 15 ans, nous avons rejoint la foule dans un beau parc du centre-ville, Discovery Green, où j’ai découvert des manifestants qui me sont apparus, si je me réfère à d’autres rassemblements passés, particulièrement jeunes et impliqués. La plupart étaient noirs, mais il y avait également de nombreux participants blancs ou basanés, qui brandissaient des pancartes réclamant la fin des violences policières, la fin du racisme, la fin du « comme si de rien n’était » (« business as usual »).

Une solidarité s’est manifestée, les uns et les autres faisant passer des bouteilles d’eau pour affronter une température de 32 °C, dans une atmosphère de retenue et de modération que j’ai trouvée encourageante. L’exemple le plus frappant de cet état d’esprit a été l’arrivée du chef de la police de Houston, Art Acevedo.

Il n’a cessé d’accompagner la marche dans les rues, coude à coude avec les manifestants, leur parlant, priant avec eux. Je me refuse à relativiser ses choix et son action au prétexte qu’il aurait quelques arrière-pensées d’ordre électoral. Sa critique de Trump est constante depuis le début et il a même fermement réclamé au président de « la fermer », tout en se déclarant opposé à l’usage des gaz lacrymogènes ou des balles en caoutchouc. Les gens patientaient pour des selfies avec lui. Acevedo est sans doute l’une des raisons principales pour lesquelles Houston, quatrième ville du pays et berceau de George Floyd, a évité les violences dont d’autres lieux furent témoins.

À travers le pays, quelles sont les lignes de fracture d’un tel mouvement ?

Comme en France, vous avez aux États-Unis un fossé politique, social, économique, entre le monde rural et urbain, entre les villes et leur périphérie. Mais la religion, comme le remarquait déjà Tocqueville, joue son rôle davantage qu’en France.

La bible brandie par Trump devant une église voisine de la Maison Blanche ne parle peut-être pas aux lecteurs de Mediapart comme elle aurait parlé aux Français du XVIe siècle, hantés par les guerres de Religion : il s’agit de montrer, pour le président, une identification – peu importe si elle est feinte ou réelle – à une appartenance religieuse prête à en découdre avec une autre…

Que répondre à ceux qui redoutent que Trump ne s’inspire de Nixon en 1968, pour gagner des élections de la peur ?

Comment savoir si l’avenir leur donnera tort ou raison ? Il y a certes des parallèles possibles : en 1968, Richard Nixon affrontait Hubert Humphrey, vice-président de Lyndon Johnson, qui, à l’instar de Joe Biden, incarnait une forme de centrisme traditionnel (« mainstream »).

Toutefois, la prétendue « majorité silencieuse » était alors affolée par les étudiants révoltés et les Noirs américains. Alors qu’aujourd’hui nous avons une minorité bruyante constituée de la base électorale du Trump, qui conspue les étudiants et les Afro-Américains, dont l’alliance semble plus solide que voilà 52 ans et qui pourraient entraîner une majorité d’électeurs.

D’autant que le parti républicain d’il y a un demi-siècle, et c’est une différence capitale, entendait défendre et illustrer les institutions. Même le sénateur Barry Goldwater, qui fit pivoter son parti vers la droite en un mouvement qui n’a jamais cessé depuis, même Goldwater n’aurait jamais permis que Nixon détruisît les institutions et sapât les lois de la démocratie.

Trump semble disposer, sans mauvais jeu de mots, d’un fusil à deux coups : en amont, hystériser dans le sens d’une guerre civile qui galvaniserait sa base ; en aval, si les urnes lui étaient défavorables, contester les résultats en prolongeant ladite guerre civile par lui déclenchée…

Trump et les médias de droite qui le soutiennent labourent déjà le terrain en vue de récuser les résultats de l’élection du 3 novembre. Nous sommes passés, dans leur discours, des bobards (« fake news ») aux élections truquées (« fake elections ») du fait d’électeurs fantômes (« fake voters »). Le parti républicain (GOP – Grand Old Party) fait tout son possible pour que cela n’aille vraiment pas de soi de voter, aussi bien du côté des minorités que des citoyens les plus pauvres. Comme le savent les lecteurs de Mediapart, le vote par correspondance, accusé à tort par les républicains de favoriser la fraude, donne lieu à des batailles judiciaires dans des dizaines d’États.

Au Texas, dont l’importance est stratégique en termes de grands électeurs, la lutte fait rage entre démocrates et républicains. Ces derniers, et cela m’apparaît tragique, sont vraiment prêts à se lancer dans la politique du pire : faire perdre le pays si Biden remporte l’élection.

Des fissures peuvent-elles apparaître chez les républicains ou sont-ils devenus un clan à la main de Donald Trump ?

Le GOP n’est plus un parti ni même un clan, c’est désormais une secte. Ne subsistent que lâchetés, flatteries, incapacités chroniques de béni-oui-oui. Trump l’a lui-même dit : ces gens ne trouveraient rien à redire s’il tirait sur quelqu’un sur la Cinquième Avenue…

Joe Biden apparaît d’une faiblesse insigne, sans imagination ni charisme, un rien « ventre mou ». Est-ce la bonne solution pour cimenter le centre en n’affolant personne (« une bûche y suffirait », comme disait Lamartine) ? Ou bien l’élan d’une Alexandria Ocasio-Cortez et d’un Sanders vous paraît-il cruellement manquer ?

Ce que vous considérez comme un « élan » de la part d’Alexandria Ocasio-Cortez ou de Bernie Sanders est perçu par une part non négligeable de l’électorat américain – périurbain, éduqué, modéré – comme une menace. J’aime à croire que l’opinion démocrate aura tiré les leçons du fiasco de Jeremy Corbyn et de son positionnement au sein du parti travailliste, ayant abouti à la victoire écrasante de Boris Johnson au Royaume-Uni.

Repensez au Chirac de 2002. Mais à un Chirac sincèrement résolu, cette fois, à mettre fin à « la fracture sociale » dénoncée le temps d’une ou deux campagnes électorales…

Le mieux est-il à ce point l’ennemi du bien en politique ? Ou n’est-ce pour vous pas forcément un mieux que d’être résolument de gauche ?

Ce n’est pas tant que l’idéal – « le mieux » – soit ennemi de la politique. Il faut qu’il y ait complémentarité, en s’inspirant, me semble-t-il, de la distinction opérée par Max Weber entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première nous pousse à nous engager pour un monde tel qu’il devrait être, ce qui implique non seulement le sacrifice de mes biens ou de ma vie, mais le sacrifice des biens et de la vie d’autrui.

L’éthique de responsabilité, en revanche, nous requiert dans le monde tel qu’il est, en fonction non pas de grandes idées mais des êtres humains vivant à nos côtés. Une telle tension était au cœur de la vie et de l’œuvre de Camus ; il la plaçait au cœur même de la révolte.

Les mouvements de masse peuvent-ils provoquer des changements systémiques, ainsi que n’a cessé de le proclamer Angela Davis ?

J’aimerais avoir la réponse ! Je peux seulement vous affirmer que, de mon point de vue – et cela nous ramène à Stendhal –, l’atmosphère qui prévaut en Amérique, en 2020, ressemble à celle de la France en 1830 (l’année où fut écrit Le Rouge et le Noir). Les deux époques ont en commun d’avoir créé de grandes attentes ayant succédé à de grands changements, dans une population frustrée que rien n’ait été entrepris du fait de forces réactionnaires – propres à la Restauration comme au trumpisme.

En France, en 1830, le pouvoir distinguait un Jacobin derrière chaque buisson ; en Amérique, en 2020, le pouvoir prétend voir un antifa derrière chaque réverbère. La révolution de 1830, comme Stendhal le pressentait, aboutit au renversement de Charles X ; mais pas à l’instauration d’une Seconde République. Ce fut une autre forme de monarchie, celle de Juillet, orléaniste, avec Louis-Philippe adoubé par Lafayette.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Je me tourne à nouveau vers Stendhal, cette fois plutôt vers La Chartreuse de Parme. Tel Fabrice à Waterloo, nous voici dans le brouillard, perdus dans des événements qui ne semblent pas avoir de rapports entre eux. C’est toujours plus tard que nous apprenons qu’il s’agissait de la bataille de Waterloo. En attendant, il nous faut faire face au présent et le chroniquer comme tel…

S’il vous fallait nommer ce à quoi nous assistons, quelle formule proposeriez-vous ?

En voilà une question à 64 dollars, comme nous disons chez nous ! Il est assez tentant de parler du « Printemps américain ». Mais nous savons que le « Printemps des peuples », en 1848, comme le « Printemps arabe », en 2011, ont vite laissé place à l’hiver. Pour le moment, je pencherais pour : « La Grande Inconnue »…

Cet entretien résulte d’un échange de courriers électroniques, réalisé le 3 juin 2020. Mes questions étaient en français, les réponses de Robert Zaretsky étaient en anglais (je lui ai soumis ma traduction, qu’il a bien voulu accepter).

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