30-09-2019

 | ON A VU

Ismaïl Ferhat (coord.),{ Les foulards de la discorde – Retours sur l’affaire de Creil 1989}, Editions de l’Aube et Fondation Jean Jaurès, 2019.

« L’affaire » des foulards de Creil, à l’automne 1989, a constitué un moment marquant dans l’histoire de la laïcité en France, parce que fortement clivant et brouillant les repères habituels. Elle a suscité bien des commentaires et débats passionnés.
Alain Dalançon, Hervé Le Fiblec tous deux membres de l’IR-FSU ont lu le livre et nous livre leur note de lecture.

Trente ans après, ce petit ouvrage collectif, coordonné par Ismaïl Ferhat, suivant une démarche historienne, est donc bienvenu. Les contributeurs évitent d’argumenter en faveur du port du foulard ou pas, de théoriser sur l’attitude à adopter (la loi de 2004 « réglant » d’une certaine façon la question), mais essaient d’analyser en quoi cet épisode peut être vu, moins comme un « accident » que comme un « tournant de l’histoire de France ». L’objectif affiché de l’ouvrage est de procéder à « une véritable coupe géologique de la société française face à l’affaire de Creil ». Le projet est intéressant, mais ambitieux.

La partie la plus stimulante, et nouvelle, est sans doute constituée par les trois contributions de Xavier Boniface, Olivier Rota et Sébastien Vida, analysant respectivement les implications des mondes catholique, juif et musulman. On se rend compte de la grande diversité des réactions dans les trois communautés, au diapason de l’ensemble de la société française, mais qui réagissent aussi en fonction de leur problématique propre dans cette société. On pourra regretter, qu’à l’exception d’une ou deux allusions, le monde protestant, dont on connaît le rôle déterminant que ses élites ont joué dans la construction de la laïcité française, ne soit pas étudié.

Ismaïl Ferhat, grâce à l’exploitation d’archives issues des hautes sphères du pouvoir, montre la complexité des relations, au sommet de l’État : le Président de la République (François Mitterrand), le Premier ministre (Michel Rocard) et le ministre de l’Éducation nationale (Lionel Jospin) jouent, dans une « concurrence des silences », des partitions différentes, en fonction de sensibilités et d’intérêts en partie divergents.

Julien Cahon explore les usages de l’affaire dans les débats internes d’un Parti socialiste qui entame sa gestion difficile de la fin du mitterrandisme, voit le déclin de ses grands courants historiques et se demande s’il ne faut pas faire un « Bad Godesberg sur la laïcité ».

On reste sur sa faim dans le chapitre d’Alan Flicoteau intitulé « Le Parti communiste français et les limites de la laïcité ouverte ». Essentiellement à partir d’une lecture lexicographique [1] et statistique de la presse communiste, il constate un revirement du parti après que les familles des collégiennes ont rompu le compromis négocié localement, passant de la défense d’une laïcité tolérante à la dénonciation de l’intégrisme musulman et donc de « tous ceux suspects de laïcité ouverte à son égard. » Le sous-titre coiffant la suite de l’analyse, « Pour une fois, le PCF bon côté de l’histoire ? », paraît plus relever d’une lecture idéologique que d’une démarche historique. Et l’on ne sait rien des débats, pourtant évoqués, au sein du monde communiste, du parti lui-même, sur la question.

Bruno Poucet, étudie enfin les fractures « de sommet » dans les organisations laïques : le Grand Orient, la Ligue (de l’enseignement) et surtout le CNAL et ses composantes, FCPE et syndicats de la FEN dont le SNI-PEGC et le SNES. S’il évoque des divergences, il ne prend pas suffisamment en compte la nature des enjeux internes à la FEN, à la fois entre les tendances, les syndicats, et entre le SNI-PEGC et Yannick Simbron secrétaire général de la fédération. Il ne pointe pas non plus les désaccords au sein de l’École émancipée, dont témoignent les positions antagonistes prises par la section départementale FEN de l’Oise (à majorité EE) et celle des militants de cette tendance proches ou membres de la Ligue communiste révolutionnaire. Le débats internes et positions du SNES sont aussi fort peu étudiés. L’auteur n’a peut-être pas voulu empiéter les travaux en cours d’Ismaïl Ferhat sur la question, qui devraient donner lieu à une publication prochaine [2].

Si écrire un ouvrage d’histoire destiné à un public large, avec des contributions brèves, est louable, on peut cependant s’interroger sur le « temps contraint » dans lequel ce livre a été réalisé, alors que le sujet nécessite de bénéficier du temps long de la recherche.

On aurait aimé un peu plus d’analyses sur les fractures dans le mouvement féministe. Savoir ce qu’en on dit la LDH et le MRAP.

Et si l’on trouve dans le chapitre introductif beaucoup d’éléments de contextualisation indispensables à la compréhension de l’événement, l’analyse des enjeux internes au collège de Creil manque de corps. Les « nouveautés pédagogiques » qui caractérisent l’arrivée du nouveau principal Ernest Chénière à la rentrée 1987 ne sont ainsi vues qu’au travers de sources archivistiques institutionnelles et du témoignage de l’intéressé, sans que soit interrogée la réalité de leur mise en œuvre, et alors même que les auteurs pointent la contestation dès le mois de décembre, des méthodes du chef d’établissement par les personnels. L’écart entre le formel et le réel, dont Viviane Isambert-Jamati a fait la démonstration en matière de curriculum, déborde pourtant largement ce domaine dans l’éducation.
D’une façon générale l’ouvrage présente un principal plutôt victimaire, insistant sur l’hostilité à son égard des enseignants du collège, de la municipalité dirigée par le socialiste Jean Anciant, et des militants de la gauche locale. C’est mettre de côté la probable instrumentalisation de l’affaire (pour ne pas dire sa création) par le principal, en vue d’une carrière politique déjà en projet et dont « le foulard » sera le fonds de commerce [3].
Le véritable point aveugle de l’ouvrage est ce qui, pourtant, est le véritable tournant politique consécutif à l’affaire de Creil : l’appropriation par la droite, d’abord, puis par l’extrême-droite, de la rhétorique laïque, à rebours d’un siècle d’identification du projet laïc à la gauche politique et syndicale [4].
Si on ne peut donc qu’inviter à la lecture de cet ouvrage, qui apporte à la compréhension de l’événement et de ses implications par rapport au multiculturalisme, au statut de la femme, au rôle des médias et de certains intellectuels, il faut le prendre avec les précautions auxquelles I. Ferhat appelle lui-même d’emblée, en précisant qu’il « prétend moins apporter des réponses définitives qu’interroger ».

Alain Dalançon, Hervé Le Fiblec

À lire sur le même sujet « La Laïcité, un principe progressiste ? Évolution du débat laïque de Creil au Palais du Latran (1989-2007), Points de repères, revue de l’IRHSES, n°38, février 2017 (en ligne http://irhses.snes.edu/IMG/pdf/pdr_38_laicite_mise_en_page.compressed.pdf)

[1Préférant d’ailleurs, les analyses très ouvertement subjectives de Paul Siblot, qui voit dans les variantes de vocabulaire autour du foulard l’expression d’une « sourde angoisse et d’obsessions incontrôlées » que celles, indéniablement plus rigoureuses, de Geneviève Petiot (« Voile, tchador ou foulard ? », Les Carnets du Cediscor, 3 /1995)

[2« Un triangle impossible ? Les syndicats enseignants, la laïcité scolaire et l’islam en France 1968-2004 », à paraître dans la revue Recherches et éducation.

[3Rappelons qu’une proposition de loi que, député RPR, il dépose en novembre 1996 propose rien moins que la pénalisation du port du foulard.

[4Jacqueline Lalouette « Anticléricalisme et laïcité » in J.J. Backer et G.Candar (dir), Histoire des gauches en France, tome 2 -XXè siècle : à l’épreuve de l’histoire, La découverte, 2005.

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