16-09-2020

 | ON A VU

“J’étouffe...” par Raoul Peck

C’est un texte bouleversant que Raoul Peck a écrit suite au meurtre, par un policier, de George Floyd, aux États-Unis. “Ce n’est cependant pas de l’Amérique dont je désire vous parler. Mais de la France”. Et du déni français... dont “ses enfants ’’adultérins’’ ne veulent plus attendre. Ses enfants noirs, blancs, jaunes, arc-en-ciel s’agitent”. Publié dans l’hebdomadaire le 1 N°301 du 17 juin 2020.

Le 1, pour ses six ans, ouvre ainsi la nouvelle centaine avec 1 numéro (après les premiers 300), ce qui marque l’actualité française, mise à la Une, où racisme et violences policières sonnent comme une alerte nécessaire et urgente : “Être noir en France” !

Et l’article du cinéaste Raoul Peck, ancien ministre de la Culture de Haïti, installé en France depuis longtemps, est un rappel essentiel “Trop de silence, trop d’ignorance, trop de mépris de l’autre, trop d’égoïsme, et surtout trop de déni ont eu raison de cette « construction », en fin de compte purement théorique, que je croyais maîtriser”.

Pour lui, la France refuserait de reconnaître qu’elle n’a plus la place centrale d’autrefois ce qui la conduit au déni de se reconnaître et de se rendre compte de l’abîme qui est en train de se creuser parmi sa population, notamment une partie de sa jeunesse. “Cela fait plus de cinquante ans que je vis en grande partie en France. Cela fait plus de cinquante ans que j’anticipe cette fracture un jour ou l’autre. Cela fait plus de cinquante ans que, oscillant selon le moment entre témoin, observateur ou acteur, je constate, éberlué, les outrances, les mots racistes, les gestes racistes, les décisions racistes, les lois racistes...”

Un bref aperçu depuis la crise pétrolière des années 70 et du nouveau cycle capitaliste. Et l’évolution d’une société qui, sous l’item “réforme” démantèle, rationalise, désosse, désocialise, délocalise en facilitant l’augmentation des plus-values performantes et contribuant à l’accroissement de la précarité et des inégalités.

Mais, soyons lucides, “...le racisme brutal, laid, malveillant, n’arrive pas ainsi du vide. Il fait partie d’une histoire bien orchestrée. Une histoire qui commence dès le XIe siècle, quand l’Europe (catholique) part en croisade...”

Et se référant à l’évolution de cette histoire et de la réalité d’aujourd’hui, pour Raoul Peck il y a bien évidemment un lien, les déclarations, les comportements, les politiques suivant la continuité de cette logique qui vient sans précautions “entacher” la démocratie.

“La démocratie, c’est la paix en Europe, mais la guerre ailleurs. Confortablement installés dans un arrondissement sécurisé, nettoyé quotidiennement par des éboueurs « étrangers », alors que le reste du monde gémit. Ignorez-vous vraiment le prix de votre bien-être ? Ou faites-vous semblant ?”

Le message de Raoul Peck n’est pas qu’une dénonciation argumentée, pertinente comme un lanceur d’alerte. Il nous suggère aussi de “tout reprendre à la racine. Tout mettre sur la table, pour tout reconstruire. Aucune institution ne doit y échapper. C’est le problème de chaque citoyen, de chaque institution, la presse comprise, de chaque conseil d’administration, de chaque syndicat, de chaque organisation politique, partout il faut ouvrir ce chantier car c’est à vous de résoudre ce problème, pas aux Noirs, ni aux Arabes, ni aux femmes, ni aux homosexuels, ni aux handicapés, ni aux chômeurs...”

Et là Raoul Peck nous renvoi à nous même “que chaque citoyen prenne sa part du fardeau et arrête d’observer à distance”.

Et on peut se poser la question, que faisons nous ? à notre échelon, pour nous opposer au racisme, le dénoncer, le combattre. Peut-être aussi, dans notre quotidien qui approchons nous, quelle place pour l’Autre (différent de peau, de culture, d’habitat, de classe) dans notre réseau. On pourrait aussi se demander, quelles places occupent à Mediapart (ou le 1) “les journalistes des minorités visibles”. L’idée n’est pas de faire ’’dans l’air du temps’’, l’idée c’est de reconnaître nos choix, nos relations et qui en bénéficie !

Et autour de nous, et pas que dans les banlieues, comment vivent et que font-ils de leur temps de non-travail, les jeunes dans les quartiers laissés pour compte de l’école hier et de notre société aujourd’hui. La question, c’est que ce sont nos enfants, qu’ils ont fréquenté nos écoles, qu’ils ont grandi dans nos quartiers, pas qu’en banlieue mais dans la ville, qu’ils ont été bercés par notre “culture” et nos chaînes de télévision...! Et, apparemment, nous ne savons pas -comme s’ils ne le méritaient pas- quoi en faire ?

Daté du 9 juin 2020, “J’étouffe” de Raoul Peck se termine avec l’émotion et l’interrogation de l’auteur : “Ce matin, en me levant… j’ai pleuré. J’ai pensé qu’un autre monde était possible, sans qu’on ait à mettre le feu partout. Maintenant, je ne suis plus sûr du tout.”

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À voir sur Arte le documentaire Je ne suis pas votre nègre réalisé par Raoul Peck

2016 Etats-Unis – France : Je ne suis pas votre nègre | ARTE

À partir des textes de l’écrivain noir américain James Baldwin (1924-1987), le cinéaste Raoul Peck revisite les années sanglantes de lutte pour les droits civiques, à travers notamment les assassinats de Martin Luther King Jr., Medgar Evers et Malcolm X. Un éblouissant réquisitoire sur la question raciale.

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La presse écrite est, depuis longtemps, en mauvaise posture. Ce numéro “le un”, est d’une certaine manière un hommage sur l’importance de la presse écrite. Il me paraît mériter qu’on s’y attarde, qu’on le déploie et qu’on le partage car il contribue à ce droit de savoir indispensable pour la démocratie et, face à tous ces pouvoirs qui “nous étouffent...” !

* * Dans le même numéro, avec le choix éditorial d’être noir en France, entre autres une enquête de Nassira El Moaddem, de Bondy Blog sur les contrôles au faciès et ’’la conscience d’une citoyenneté dégradée’’ d’Audrey Célestine et Patrick Simon. Extraits dans le premier commentaire. Cette semaine : « Être noir en France »

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