10-02-2020

 | ON A VU

L’Etat entrepreneur. Démystifier l’opposition public-privé.

Christian Chavagneux dans Alternatives économiques présente le livre de la chercheuse américano-italienne Mariana Mazzucato enfin disponible en français.
Elle y démontre combien la fibre entrepreneuriale de l’Etat joue un rôle clé dans l’innovation, à tel point qu’il a été aux Etats-Unis l’acteur principal des révolutions technologiques de ces dernières décennies. Plus que les audaces de la Silicon Valley, ce sont les investissements stratégiques de la puissance publique qui ont changé notre monde.

Fer de lance de la recherche

L’image d’un Etat paresseux et improductif qu’un secteur privé dynamique, seul créateur de richesse, devrait supporter a été fabriquée de toutes pièces par les idéologues du libéralisme. La réalité est tout autre : l’Etat est un investisseur de long terme, bien plus audacieux et patient et bien moins gourmand que le secteur privé, qui ne fait que bâtir sur les innovations radicales permises par l’argent public. Le livre en fait la démonstration à partir de nombreux exemples : les trois quarts des nouvelles molécules ont été trouvées dans les laboratoires publics avant que les grands labos pharmaceutiques se les approprient pour développer des variantes rémunératrices. Dans le nucléaire, les ordinateurs, Internet, les nanotechnologies, l’Etat entrepreneurial a toujours été à la pointe.

On retrouve bien entendu le cas d’Apple, qui a donné sa notoriété à l’ouvrage. En effet, quand la firme commence à rencontrer le succès avec ses smartphones, ceux-ci intègrent une douzaine de nouvelles technologies : d’Internet au GPS, en passant par l’écran tactile, etc. Toutes sont le résultat de recherches publiques. Apple a apporté sa pierre en les intégrant dans une architecture innovante, dans un produit au design attirant. C’est la leçon clé du livre : l’innovation est le résultat d’un écosystème public-privé.

Des bénéfices captés par le privé

Les financiers du capital-risque, censés être à l’affût des nouveautés, ne se lancent dans la bataille que lorsque les risques en ont été réduits, grâce aux investissements de l’Etat. Mais ce dernier peut se tromper lourdement : le débat américain met souvent en avant le prêt public de 535 millions de dollars à l’entreprise de panneaux solaires Solindra, qui a fait faillite. Mais n’oublions pas alors celui de 465 millions à Tesla, l’ensemble des entreprises d’Elon Musk ayant reçu au total 4,5 milliards d’aides publiques ! Musk ne serait pas grand-chose sans l’argent des contribuables.

Ce qui ouvre un débat important : « Si les efforts sont collectifs, les retours restent privés », constate Mazzucato. Est-il normal que l’Etat ait contribué à financer l’algorithme qui permet à Google de régner en maître sans en obtenir de retour sur investissement ? Il y a les impôts, direz-vous. Mais les impôts et les Gafa… Au-delà d’un certain niveau de profits durables, les entreprises privées qui ont bénéficié de financements publics devraient en rembourser une partie ou bien payer des royalties. Pour alimenter un fonds public d’innovation permettant d’investir dans la transition climatique, qui fait l’objet de deux chapitres. L’Etat est le premier acteur de l’innovation, il doit en tirer des bénéfices. La démonstration en est faite avec brio.

Christian Chavagneux in Alternatives économiques n°398 - 02/2020 - 4.90€

L’Etat entrepreneur. Démystifier l’opposition public-privé
par Mariana Mazzucato Fayard, 2020, 375 p., 26 €.

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