09-10-2017

 | ON A VU

L’exercice de la pluralité des mondes

Sous la direction de Sylvie Nony et Alain Sarrieau, Préface de Michel Blay, ADAPT/SNES, Paris, 2017.
Comment nous représentons-nous l’univers ? De façon plurielle. Chercher les traces de cette pluralité est d’abord un combat. Contre « la grande épopée scientiste et positiviste », contre l’idée voulant que les représentations passées du monde soient au pire archaïques, au mieux pré-scientifiques.

Les mondes en exercice

L’anthropologie nous a déjà en grande partie vaccinés contre cette idée. Le pari du livre est de faire sauter le verrou du temps linéaire dans l’histoire des idées. Cette rupture a lieu autour de la question : comment nous représentons-nous le monde ?

Débarrassés de la logique d’un digne accroissement des sciences, d’une accumulation quantitative infinie, d’un progrès ou d’un sens unilatéral de l’histoire des façons de voir le monde, s’ouvrent alors deux tâches : définir des périodes où une conception du monde fait sens. Où elle est débattue, traversée de contradictions mais sert de point d’appui à une compréhension de la réalité. Cette tâche a un prix : être attentif aux déplacements de terrain, fussent-ils discrets, des concepts-clés d’une représentation du monde. Un travail généalogique rigoureux s’esquisse alors. Les tensions, les indéterminations conceptuelles, les marges de l’histoire sortent de leur niche. Non plus curiosités oubliées mais objets solides ayant pris part à la construction de conceptions plurielles, riches et toujours en débat de la notion de « monde ».

Le monde est-il unique ou pluriel ? Philosophie et sciences de la nature n’ont de cesse de reposer cette question. Des coups de sonde peuvent éclairer la ligne de l’ouvrage. Jean-Jacques Wurnenburguer ouvre la question : renvoyer l’imaginaire mythique à la simple ignorance empêche d’en penser la puissance. Les plans sur lesquels nous imaginons le monde n’ont pas de valeur scientifique immédiate, certes. Mais les passages d’un Platon du plan de la raison au plan du mythe, son soin apporté au problème doivent nous alerter. Il y a compréhension large des différentes façons de dire le monde.

Dans le mythe, nous parlons d’origine. Nous racontons un commencement, l’émergence d’un ordre. « La Terre et les Cieux étaient liés puis furent coupés par la serpe... ». Le mythe n’a de pertinence que « déposé dans une tradition », ce récit dont s’empare chaque génération sur le mode du « on », du collectif, de la communauté rassemblée pour narrer et écouter la genèse. Ce récit nous parle du mystère des débuts et a son propre régime de vérité : le sujet y recueille un sens sans chercher à l’engendrer. Pas de scission entre ce que j’entends et ce qui est dit. Pas d’opérateur plus efficace pour faire communauté non plus. Wurnenburguer propose alors d’assigner comme tâche au mythe le rôle de la compréhension et à la raison, le rôle de l’explication. La logique, la raison, le calcul et leurs lots de pratiques scientifiques ont comme fonction d’introduire une série de médiations conceptuelles entre ce qui est entendu et ce qui est dit, de produire des conceptions du monde.

Reste le sens que le mythe prend en charge. Pour l’auteur, il contient une idée, qu’il articule autour de l’objet discursif de transmission et d’écoute un monde où le visible et l’invisible de s’accordent pas de la même manière qu’ailleurs. Loin d’être « une fiction gratuite » ou irréelle, le mythe pose un réel, un nécessaire, un monde possible et ses accidents. L’Odyssée emmène vers des lieux, trace sa propre topologie. On y sent l’errance de Télémaque. Ce mode d’énonciation se passe du concept pour produire un ordre de connaissances propre. Ordre où rien n’empêche de sentir la présence de la divinité. Ordre « avant toute objectivation ». On lit ici la tentative d’établir le mythe comme une subjectivité collective radicale avec son régime de vérité propre. Une réhabilitation du mythe pour redorer le blason de la diversité des ententes du monde dès l’ouverture.

De la crise à la carte

La victoire de l’héliocentrisme entre le XVIè et le XVIIème siècle a connu ses doutes et traversé des crises conceptuelles majeurs. Vincent Jullien montre comment le concept de monde, outil conceptuel articulé autour de « sept grandes thèses » fini, boursouflé par ses contradictions internes, les développements antagoniques de variations théoriques autour de ces thèses, par éclater. Il décrit le siècle allant de Copernic à Descartes comme « une période cruciale privée d’un concept de Monde ». Un siècle où la dissolution du « vieux monde » hérité, transmis, discuté depuis Aristote produit des effets théoriques majeurs. L’autonomie croissante de la notion d’hypothèse par rapport à l’expérience est tracée par l’auteur. L’enjeu est clair : comment sauver les phénomènes ? L’articulation entre astronomie et philosophie est ébranlée. Que faire de ce qui est observé ? Comment l’observer ? Quelle valeur accorder à l’observable ?

Vincent Jullien relit la réponse proposée par Descartes dans ce contexte et la fait dialoguer avec un auteur moins connu : Roberval. Le temps prend chez ce dernier une place centrale dans l’explication des phénomènes. Il devient une cause. Temporalité centrale et autonomie du plan hypothétique, les éléments des Principes de Descartes sont en place. De la crise est née un nouveau système.

Une niche est notée par Violaine Giacomotto-Charra dans les pages suivantes. A la même période, la géographie, la cosmographie, l’ampleur nouvelle des voyages maritimes ouvrent un nouveau champ : les navigateurs ont besoin de repères fiables, de manuels pour s’orienter en mer. Le géocentrisme est toujours alors le cadre théorique le plus pratique. Loin d’être une simple « survivance », ce cadre est productif et utile pour ces nouveaux besoins. Tout se passe comme si les champs d’études pratiques et de recherche fondamentale se dissociaient. La tentative de rendre conforme le système copernicien à l’univers matériel via la mathématique n’est pas nécessaire à ce moment précis de la cartographie et de l’exploration du monde matériel. La carte noue à sa manière l’idéel et le matériel, ici sans Copernic.

La nostalgie révolutionnaire

Blanqui est en prison. Arrêté par la police de Tiers avant la Commune, il écrit. L’éternité par les astres articule des thèses physiques de l’époque avec le geste politique. L’Univers est infini, les atomes en nombre fini mais les astres se refroidissent : « quand un soleil s’éteint glacé, qui lui rendra la chaleur et la lumière ? » C’est la notion de « choc résurrecteur » qui assure le passage du plan physique au moment politique. La comparaison interpelle : le Capital, l’Etat et la Religion sont pensés comme des astres morts, dont la froideur pèse sur les mortels. Seule l’activité révolutionnaire peut les raviver, apporter mouvement et souffle au monde.

Le chemin de Blanqui pour arriver à l’acte militant est singulier. Jacques Rancière le détaille. Il repose sur un couple de notions : l’infinité des mondes et leur réplication.

« J’ai, à la minute présente, par tous les pays du ciel, une foule de sosies qui rongent leur frein dans le fort du Taureau et pensent comme moi à leurs doubles embastillés. Nous sommes tous d’accord qu’il est trop tard pour nous expédier un bon avis »

Les mondes se répètent, l’expérience accumulée est immédiatement inutile pour saisir la contingence présente. Rancière insiste sur le retournement opéré par Blanqui dans la situation : « la répétition n’entraîne pas la résignation ». En dissociant l’expérience passée de la contingence des situations présentes, Blanqui rompt avec l’espoir d’un progrès linéaire quel qu’il soit – la Révolution triomphera en fin de compte ou son corollaire, le système capitaliste écrase et englobe toutes les dimensions du monde. « L’espérance du progrès est barrée. Reste celle des bifurcations. » commente Rancière. Chaque nouvelle conjoncture peut se dénouer de manière inédite. L’acte révolutionnaire, la mise en pratique d’un changement radical prend sa place ici, entre hasard et calcul : analyser les conditions d’une période est nécessaire mais utile dans la perspective d’une contingence sans cesse échappant à l’analyse et à l’organisation des tâches dans la période. Il est impossible de tirer les leçons de l’histoire, il faut donc le faire tout en sachant que nous écrivons déjà l’histoire sans nous en rendre compte. Un paradoxe certes. Mais un paradoxe riche. Il évite de s’engoncer dans le confort des répétitions ad nauseam des mêmes analyses, des mêmes tâches, des mêmes actes, des mêmes organisations. En plaçant l’acte militant au coeur du hasard de la conjoncture, Blanqui nous prévient contre bien des conceptions linéaires de l’histoire, des fétichismes de Parti, de tribuns, de méthodes ou de « manuels clés en mains » de la Révolution ou de sociétés meilleures. Renoncer à l’espoir du progrès est nostalgique. Plus rien ne sera comme avant et pire, le monde de demain peut être pire que celui d’aujourd’hui. Dans l’infinité des mondes de Blanqui, l’acte a des conséquences. Le choix de l’engagement dans une situation est lourd, sérieux. Il peut changer l’ordre en cours.

Le travail mené par L’exercice de la pluralité des mondes est comparable à celui de l’archéologue. Minutieux, il exhume les traces des idées passées pour en penser l’articulation, les routes plurielles prises par nos représentations du monde et des mondes. Philosophie, mythologie, physique, astronomie, politique... chaque tentative de penser notre monde a recourt à l’idée de plusieurs voire d’une infinité de mondes. Les concepts trouvés sous la poussière de l’idée d’un progrès univoque vers un concept de monde unifié n’ont pas de sens isolés. Ils se situent toujours dans cet ouvrage aux prises avec les débats de leurs temps sur la représentation du monde. Des lignées oubliées se font jour : les concepts changent d’époque, et de lieu, passent d’un bord de la Méditerranée à un autre, de la théologie à la physique, d’un siècle à l’autre... l’archéologie est ici une généalogie du savoir.

Pierre Jean

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