30-03-2020

 | ON A VU

L’expérience du confinement, de l’enfermement, de l’immobilité fait partie de l’histoire des femmes

La romancière Leïla Slimani tiendra dans Le Monde son « Journal du confinement » le temps que dureront les mesures de restriction des déplacements. Un billet paraîtra tous les deux ou trois jours.
Le 29 mars Leïla Slimani dans son journal du confinement s’interroge sur le rôle traditionnellement attribué aux femmes.
Elle vient de publier « Le Pays des autres » (Gallimard, 368 pages, 20 euros). Elle a reçu le prix Goncourt en 2016 pour son roman « Chanson douce » (Gallimard, 2016).

« Au premier abord, les femmes semblent confinées. La sédentarité est une vertu féminine, un devoir des femmes liées à la terre, à la famille, au foyer. Pour Kant, la femme est la maison. Le droit domestique assure le triomphe de la maison ; il enracine et discipline la femme, en abolissant tout désir de fuite. » Dans son Histoire des femmes (Seuil, 2006), Michelle Perrot parle du rapport des femmes à la mobilité. La femme, raconte-t-elle, est un être sédentaire dont l’existence est marquée par l’attente. Penelope attend Ulysse comme les jeunes filles vierges attendent un homme qui vienne les délivrer et leur permettre d’accomplir leur destin. Les femmes sont « au foyer », elles doivent être « là » pour leurs enfants. Elles sont un point d’ancrage, un repère immobile tandis que l’homme, lui, est toujours attiré par le dehors. Les affaires du monde l’appellent. L’homme fait de la politique, il fait la guerre, il fait tourner le monde.

L’espace public a longtemps été, et il l’est encore dans de nombreux pays, profondément hostile à la présence des femmes. Car si elles sont entre quatre murs, c’est aussi parce qu’on se méfie d’elles. A l’intérieur, la femme vit sous surveillance. A combien de jeunes filles dit-on : « C’est l’école et la maison » ? On ne craint rien autant que la fille qui traîne, la fille des rues, qui erre sans but et qui met en danger sa vertu.

A présent que le Maroc est confiné, je me demande si les hommes pensent un peu à toutes celles qui ont intégré l’idée qu’on allait de la maison au travail, du travail au marché, du marché à la maison

Entre ces quatre murs, la vie des femmes est invisible, éternelle répétition de tâches quotidiennes qu’on ne voit même plus. Nourrir, soigner, laver des vêtements, bercer un enfant. Enfermée dans un lieu, la femme l’est aussi dans le silence puisque sa parole n’est pas vouée à être entendue. J’ai d’ailleurs souvent pensé que c’était pour cela que l’on se méfiait tant des femmes qui lisent. La lecture est un voyage immobile, une évasion temporaire hors de notre prison, une errance où rien ne saurait nous brider.

Au Maroc, à certaines terrasses de café, on ne voit que des hommes. Un jour, je me souviens de m’y être assise, d’avoir allumé une cigarette et le patron, très gentiment, m’a demandé de m’installer à l’intérieur. « Ça va me créer des histoires », m’a-t-il dit. A présent que le Maroc est confiné, je me dis que ces hommes sont à la maison, et je me demande si en mesurant ce qu’on leur arrache – la possibilité de traîner, de s’asseoir au café, d’engager la conversation avec un inconnu –, ils pensent un peu à leurs sœurs, à leurs femmes, à toutes celles qui ont intégré l’idée qu’on allait de la maison au travail, du travail au marché, du marché à la maison.

Ulysse au féminin

Dans beaucoup de pays du monde, même lorsqu’elles ne sont pas explicitement empêchées de sortir, tout concourt à pousser les femmes vers l’intérieur. Un trajet en bus ? Un enfer. S’asseoir seule sur un banc, au milieu d’un parc ? Une folie. L’expérience du confinement, de l’enfermement, de l’immobilité fait partie de l’histoire des femmes. La liberté de mouvement a été et continue d’être un combat pour des millions d’entre nous.

Dans son livre Rêve de femmes (Albin Michel, 1996), la sociologue Fatima Mernissi raconte son enfance dans un harem de Fès dans les années 1940. « Errer librement dans les rues était le rêve de toutes les femmes », écrit celle qui a passé son enfance à épier le dehors, depuis le toit terrasse ou les persiennes. C’est là, dit-elle, dans cet enfermement, qu’elle se rêve écrivaine. « Je me ferai magicienne. Je cisèlerai les mots pour partager les rêves avec les autres et rendre les frontières inutiles. »

Quand ma grand-mère, alsacienne, s’est installée au Maroc à la fin des années 1940, elle a découvert cette absence de mixité dans l’espace public

Une autre femme me vient à l’esprit et c’est la féministe américaine Gloria Steinem. Elle a choisi la vie de l’éternelle nomade, de voyageuse sans fin, elle est une sorte d’Ulysse au féminin mais une Ulysse qui ne fantasmerait pas Ithaque, qui n’aurait pas de lieu où revenir mais que des lieux à découvrir.

Pour elle, née en 1934, le foyer traditionnel n’était rien d’autre qu’un piège, et l’image de la parfaite ménagère américaine un repoussoir. L’idée d’une maison bien rangée, qui sentirait le propre et le gâteau sorti du four, ne lui inspirait que méfiance. Il faut lire son autobiographie, Ma vie sur la route (Harper Collins, 2019) où elle montre à quel point le voyage est politique pour une femme. La route incarne la liberté, le désir de changement, la soif de rencontrer l’Autre. Elle est refus des conservatismes et des aliénations.

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