L’université n’est pas en crise

Une note de lecture de Bertrand Geay, professeur de science politique à l’Université de Picardie, directeur du CURAPP-ESS/CNRS sur le livre de Romuald BODIN et Sophie ORANGE, L’Université n’est pas en crise, Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, coll. « Savoir/agir », 2013.

Le titre de l’ouvrage est une provocation, assumée par ses auteurs. Il peut en tous les cas apparaître comme tel, à l’heure où la majorité des universités, et en leur sein, la plupart de leurs composantes doivent, sous la pression des réductions budgétaires, choisir entre réduction des heures de cours, intensification de la charge de travail ou blocage des carrières. Il peut également paraître bien éloigné de la critique à laquelle ont habitué les sociologues de l’éducation, y compris dans cette collection « Savoir/agir » dont l’un des premiers volumes était surtitréUniversitasCalamitatum. En réalité, les auteurs de L’Université n’est pas en crise invitent surtout à faire un pas de côté, pour considérer à la fois la réalité des parcours étudiants et la fonction que joue aujourd’hui encore les filières universitaires générales au sein de l’enseignement supérieur.

A travers l’examen attentif de toute une série de données statistiques officielles et des résultats de leurs propres enquêtes, ils montrent notamment que la proportion des étudiants qui ne terminent pas leur diplôme de licence n’apparaît ni en augmentation ni particulièrement catastrophique. Appréhender ce ratio statistique à travers la catégorie de « l’échec » et l’assimiler à une sorte de mesure de la qualité des formations relèvent d’une pure escroquerie si l’on veut bien être attentif à la particularité de parcours constitués, en bien des cas, de réorientations et de combinaisons atypiques. De la même manière, ils mettent en évidence que les taux d’insertion professionnelle des étudiants des universités sont loin d’être homogènes, que les filières « professionnelles » n’assurent pas toujours une meilleure insertion que les filières « générales » et, surtout, que les variations des taux d’insertion sont essentiellement liées à la situation de l’emploi dans les secteurs considérés.

En définitive, au jeu des comparaisons, le modèle de formation que représentent les universités apparaît, du point de vue des auteurs, bien plus adapté aux besoins des étudiants que celui des « écoles », sans cesse mis en valeur chez les tenants de la « réforme ». Car telle est bien la thèse centrale du livre. Si le fonctionnement concret et la position objective des filières universitaires dans l’espace de l’enseignement supérieur sont pour le moins variables, le modèle universitaire en tant que tel doit plus que jamais être défendu. La diversité de contenus qu’il propose, la part qu’il donne à la réflexion et à la démarche de conquête des savoirs permettent des réussites plus inattendues et largement moins soumises à l’ordre des choses que le modèle répétitif et conformiste des écoles. En somme, les universités sont sans doute en difficulté, mais l’Université,au singulier, conserve toute son efficacité sociale. Et le discours de la « crise » est bien fait pour légitimer les entreprises de démembrement de ce qui en fait historiquement l’originalité.

Exposé dans une langue claire et rigoureuse, nourri de références savantes mobilisées avec simplicité, ce livre donnera incontestablement des armes à tous ceux qui luttent contre l’emprise du new public management. Il contribuera à un effet de réassurance professionnelle, politiquement utile dans le contexte actuel, pour tous ceux qui sont eux-mêmes issus du modèle universitaire et s’efforcent, tant bien que mal, de perpétuer une certaine idée de l’émancipation par les savoirs.
Ce travail de déconstruction du discours « réformateur » a aussi le mérite de déboucher sur une série d’autres questions, qui devraient elles aussi être posées, une fois le livre refermé. Ainsi, l’arrêt du processus de « démocratisation », depuis une quinzaine d’années, devrait être questionné dans ses origines. Une ambition collective est aussi à appréhender à l’aune des déceptions qu’elle a suscitées, des obstacles qu’elles n’a su surmonter. L’idéal d’un certain modèle de formation, fondé sur le travail d’emblée autonome de l’étudiant, n’a-t-il pas été mis en difficulté lorsqu’il s’est agi d’accueillir en plus grand nombre des étudiants moins dotés des dispositions au travail intellectuel ? Si les succédanés que représentent les modules de « méthodologie du travail universitaire » et autres « dispositifs d’accueil » des plans licence sont de bien faible portée, il reste que les conditions d’encadrement des publics qui entrent dans les filières générales des universités restent considérablement plus faibles que celles dont bénéficient les filières et les établissements de type « école ». Les formes de communication pédagogique elles-mêmes, si elles se sont fortement transformées sous le double effet de l’évolution des corps professionnels et de celle des publics, mériteraient d’être traitées avec toute l’attention qu’elles méritent. De ce point de vue, l’opposition duale entre logique scolastique et logique universitaire que proposent Romuald Bodin et Sophie Orange appelle discussion. Si la formation universitaire requiert le temps de la prise de distance, plus que le « forçage » et les visées utilitaires de la formation en écoles, elle pourrait à ce titre être elle aussi, et d’une autre manière, assimilée aux logiques de la scholè, avec ce qu’elles enferment de promesses émancipatrices et, indissociablement, de risques d’une reproduction trop faiblement interrogée de la tradition lettrée.
On ne peut qu’inciter les syndicalistes à s’emparer d’un tel ouvrage. Sans se méprendre sur ses intentions. Et en en prolongeant la lecture par une réflexion offensive sur les conditions d’une sorte de renouveau du modèle universitaire.
Bertrand Geay, professeur de science politique à l’Université de Picardie, directeur du CURAPP-ESS/CNRS

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