14-11-2016

 | ON A VU

«  La Nouvelle Lutte des classes. Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme  », de Slavoj Zizek

Slavoj Žižek, est un philosophe slovène de tradition continentale.
Pour lui, l’Europe est à la croisée des chemins. Le flux des réfugiés et le terrorisme islamiste ont plongé le continent dans la plus grande crise depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans un monde qui fonctionne en excluant des régions et des populations entières, est-ce si surprenant que les sociétés s’effondrent, que les hommes se radicalisent ou qu’ils aspirent à rejoindre l’Europe ? Il ne s’agit pas un choc des civilisations mais d’une nouvelle lutte des classes.

Un article de Lydie Salvayre dans Le Monde des Livres du 13 juillet 2016

Tous les livres ou presque me semblent en retard sur l’obscène violence du monde. Ils rament, à la traîne de ces images qui m’empêchent de dormir, ou essayant, avec plus ou moins de bonheur, de m’en distraire. Est-ce parce que, ajoutés à l’effroi qui nous fige, quelques tabous demeurent qui nous interdisent de la penser ?

Slavoj Zizek, dans son nouvel essai, s’en prend à quelques-uns de ces tabous.

C’est qu’il est las des lamentos des belles âmes sur le sort des réfugiés, assurées qu’elles sont (ces belles âmes) d’être barrées dans leur élan compassionnel par la révolte populiste qui pourrait s’ensuivre, et qui bêlent, bien au frais dans leur salon, leur sympathie pour les migrants, dans un monde dont elles dénoncent l’égoïsme tout en jouissant de ses avantages.

Il est tout aussi las des discours populistes qui ne sont à ses yeux que l’envers symétrique des discours ­islamofascistes, discours qui croient voir dans la présence des migrants un danger pour nos modes de vie, quand ce qui les menace en premier, assure-t-il, n’est rien d’autre que le marché mondial.
Désirer l’impossible

Il est las de l’interdiction qui pèse sur toute critique de l’islam, las de cette peur de la gauche libérale qui tremble à l’idée de se rendre coupable d’islamophobie, quand il y aurait urgence à penser la sombre puissance des religions, celle de l’islam comprise. Comme il y aurait urgence à identifier les choix politiques de celle-ci qui vont d’un nihilisme despotique acharné à parasiter le capi­talisme à l’Arabie saoudite, l’un des pays les plus intégrés du capitalisme mondial. Comme il y aurait urgence à analyser la responsabilité des différents Etats dans ces déplacements massifs de populations.

Mais au préalable, il faut, dit Zizek, comprendre ceci :

C’est que ces migrants ne fuient pas uniquement leur patrie déchirée par la guerre. Ces migrants ont un rêve. Ils ont une utopie. Ils sont dans ce paradoxe de l’utopie qui veut que c’est, précisément, lorsque les hommes manquent de tout et que l’on pourrait s’attendre à ce qu’ils se contentent de miettes, qu’ils se mettent à désirer le tout, à désirer l’impossible.

Et ce désir d’impossible, affirme ­Zizek après Badiou et d’autres, c’est le désir d’Occident, c’est le désir du capitalisme. Désir qui, s’il n’est pas satisfait, peut se renverser en haine meurtrière, l’islam ne fournissant alors que la forme permettant de la fonder.

Mais alors que faire ?

Réaffirmer notre engagement à fournir aux réfugiés des moyens de vivre, aucun compromis sur ce point.

Repenser, devant l’incompréhension réciproque qui peut se lever entre eux et nous, la notion de prochain. Tout prochain est foncièrement louche, déclare Zizek en citant Adam Kotsko, tout prochain est un intrus dont le comportement dérange, parce que tout prochain nous confronte à l’impénétrabilité de son désir et de sa jouissance. Alors, plutôt que de se perdre en déplorations pathétiques qui nous dispensent d’agir, plutôt que de vouloir à toute force que ces réfugiés nous ressemblent, il faudrait, dit-il, avoir le courage ­d’envisager une « universalité ­d’étrangers », c’est-à-dire d’individus confrontés à l’impénétrabilité de leur désir pour les autres comme pour eux-mêmes.

Mais l’idéal, conclut Zizek, serait que les migrants et nous, les vernis du moment, engagions une lutte commune. Que nous fassions en sorte que la lutte contre le néocolonialisme occidental et le fondamentalisme islamique, la lutte de Wikileaks et de Snowden comme celle des Pussy Riot, la lutte contre l’antisémitisme tout comme la lutte ­contre le sionisme agressif, fassent partie d’une seule et même lutte universelle. Peut-être une telle solidarité globale est-elle une utopie. Mais si nous ne la tentons pas, nous serons alors, dit Zizek, réellement perdus.

Aurais-je réussi à gâcher vos ­vacances ?

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/07/13/tenter-l-utopie-avec-slavoj-zizek-par-lydie-salvayre_4968749_3260.html#H7GkQrd8Sw5f8vpZ.99

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