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Vie syndicale dans la fonction publique

La grève des professeurs de collège du 19 mai 2015 : chiffres et analyse

Pour sortir d’une bataille stérile des chiffres sur la grève contre la réforme de Mme Vallaud-Belkacem, Laurent Frajerman nuance les comparaisons faites actuellement et analyse l’évolution du mouvement.

Il est bien difficile de trouver des informations fiables sur le nombre de grévistes dans l’Education Nationale. J’en explique les raisons en détail dans mon article sur le blog des déchiffreurs de l’Education nationale.
De ce fait, nombre de journalistes ont eu l’idée logique d’établir au moins des ordres de grandeur, en confrontant les chiffres officiels donnés pour les différentes grèves enseignantes de ces dernières années. Un tableau synthétique très complet a été établi parLibération sur 15 ans.
Beaucoup d’analystes en ont déduit que la mobilisation contre la réforme du collège était en demi-teinte. Pour ma part, je maintiens qu’elle a été forte (entre 40 et 50 % de grévistes), même si il reste une marge de progression indéniable.

Comparaison n’est pas (toujours) raison

En effet, à l’usage, l’utilisation de ces données est très difficile, car les outils de mesure ne sont plus du tout les mêmes. Le système de comptabilité a changé en 2009, sous Luc Chatel. Depuis il minore structurellement le taux de grévistes dans le second degré. Le principe est simple : à 8 h du matin, l’établissement indique le nombre de grévistes dans l’application Mosart. Nombre d’enseignants ne commencent pas à 8 h, et presqu’aucun ne fait cours 5 jours sur 5 puisqu’ils ont un service de 15 ou 18 h, alors que les élèves ont aux alentours de 28 h de cours. Le jour d’une grève, à 8 h une moitié environ des enseignants n’est pas de service, or le taux de grévistes est calculé sur l’effectif global théorique. L’application Mosart ne permet pas à l’établissement d’indiquer le nombre d’enseignants attendus à 8 h ce jour là… [1]

La comparaison avec les chiffres sur les grèves de 1999 et 2005 est donc fortement sujette à caution. Celle avec la grève sur les rythmes scolaires du 12 février 2013 n’est pas plus pertinente (taux officiel de grévistes 36,8%). En effet, dans le premier degré, le ministère s’appuie sur les déclarations préalables des enseignants, dans le cadre du service minimum d’accueil. La source est relativement fiable (bien que le chiffre provienne du service de communication du ministère, qu’on ne sait pas quel service le calcule et comment !). Le taux est a priori moins minoré que dans le second degré, parce que les professeurs des écoles ont cours au même moment. Il reste néanmoins tous les enseignants à poste spécifique (RASED etc…) qui n’ont pas une classe spécifique et sont inclus dans le taux de global sans être comptabilisés comme grévistes.

Additionner les chiffres de l’enseignement privé et public est une autre erreur, volontaire ou non. En effet, la conflictualité dans le privé étant traditionnellement beaucoup plus faible, il faut séparer l’analyse.

Les chiffres avancés par les syndicats sont-ils plus fiables ? Du point de vue du chercheur, ils souffrent de la même faiblesse que ceux du ministère : le manque de traçabilité. Les syndicats travaillent à partir d’un échantillon large mais non communiqué. Sachant que les remontées viennent des sections syndicales, se pose la question des établissements qui ne comprennent pas de militants. La méthode retenue comporte donc un risque de surestimation, sans qu’il soit précisé s’il est compensé par un coefficient au moment de l’addition des données.

Au fond, seule l’administration est en capacité de donner des chiffres sûrs, c’est sa responsabilité citoyenne. Je rappelle mes propositions :
* élaborer des outils de recueil transparents et négociés avec les syndicats en s’appuyant sur l’application MOSART
* communiquer les résultats en fin de journée par établissement, afin de permettre un contrôle par les intéressés
* vérifier les taux annoncés pour les mouvements précédents en exploitant les bulletins de salaire comprenant des retenues pour fait de grève. La Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance a déjà travaillé sur ce type de document.

Une mobilisation ascendante, mais contrariée par des facteurs politiques

Je ne pointe ici qu’une partie des facteurs du mouvement. Il faudrait le resituer précisément dans un contexte général qui pèse sur les mobilisations : depuis 2008, les idées d’alternative économique et le soutien à l’action syndicale reculent globalement. Or la conflictualité s’entretient, ce qui explique peut-être l’affluence moyenne aux manifestations. En même temps, le fatalisme est moindre sur une question de ce type : difficile d’expliquer que la mondialisation impose de ne plus avoir des horaires nationaux…

Plusieurs des grèves réussies (contre Claude Allègre notamment), se produisent après des mois, voire des années de mobilisation, alors que cette grève-ci est en début de mouvement, après un long tunnel de vacances. Les syndicats n’ont pas terminé leur travail d’information. Le mouvement est ascendant, mais il est confronté à un obstacle pratique (l’arrivée des grandes vacances) et à un obstacle politique.

On peut d’ores et déjà repérer l’impact des considérations politiques dans la mobilisation des professeurs de collège. Traditionnellement proches de la gauche, les enseignants hésitent plus à se mobiliser contre un gouvernement de cette couleur politique. En 1981 et 1997, j’avais déjà noté cet effet anesthésiant [2]. Les syndicats tardent à lancer des grèves et les premières sont des échecs. Il faut en moyenne trois ans pour que la conflictualité enseignante revienne à son niveau normal, c’est-à-dire plus élevé que pour la moyenne des salariés. En 2014 encore, les sondages montraient que les professeurs du second degré voulaient donner sa chance au gouvernement, d’autant que les premières mesures leur paraissaient aller dans le bon sens (création de postes…). Aujourd’hui, les professeurs que j’interroge sur le terrain sont majoritairement déçus. Le délai de trois ans est atteint.

Mais si ce verrou a sauté, ils ne sont pas prêts pour autant à faire confiance à la droite. Son implication forte dans le débat sur le collège a rebuté une frange d’enseignants de gauche. D’autant que la droite applaudit à ce qui déplaît aux enseignants (autonomie des établissements, renforcement des pouvoirs des chefs d’établissement). Les polémiques variées ont obscurci les termes du débat. Le mouvement ne gagnera en force que si les syndicats opposés à la réforme réussissent à clarifier les choses, à recentrer la discussion sur leurs propres thématiques.

Laurent Frajerman
Chercheur à l’institut de recherches de la FSU et au Centre d’Histoire sociale de Paris I
Professeur agrégé d’Histoire au lycée de Thiais
http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/spip.php?article61

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