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Travail et formation

La necessaire transformation du travail

Dans cette étude consacrée à la formation en relation avec un travail de qualité, il ne s’agit pas de traiter en soi de la question du « travail », mais de s’appuyer sur les apports des études réalisées ou en cours pour mieux penser, et à tout le moins interroger une politique d’éducation et de formation des jeunes comme des adultes.

Le travail sera envisagé notamment à partir des entrées suivantes :

- Les recherches en ergonomie, notamment autour de la notion de « compétences » et ses rapports avec l’activité réelle.

- Les recherches d’Yves Clot et de Yves Schwartz (et de leurs équipes) qui portent sur l’analyse du travail et de l’activité.

Vers le « travail bien fait » ou la « qualité du travail » (Yves Clot - Clinique du travail, CNAM).
La qualité du travail - et interroger l’activité en ce sens -, c’est réunir les conditions pour que le salarié puisse atteindre les objectifs productifs sans s’autodétruire avec au centre l’importance du collectif de travail et de la controverse professionnelle.

Dans l’abondante production d’Yves Schwartz (Ergologie – Analyse Pluridisciplinaire des Situations de Travail), nous faisons le choix de ces deux questions centrales :

• comment, à partir de l’activité et du travail, gérer les rapports avec nos semblables ? (Manifeste pour un ergo-engagement )

• la question des compétences.

Les dimensions politiques du travail

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Nous associerons ces recherches sur le travail avec les réflexions plus globalisantes qui tentent de réintégrer l’organisation du travail dans le champ de la justice sociale, en particulier celles d’Alain Supiot et de Bruno Trentin .
On pourrait ainsi les synthétiser : comment redonner au travail toute sa dimension anthropologique et penser la liberté dans le travail pour penser la liberté et la démocratie dans la Cité, autour de l’idée que « toute cité est d’abord une cité du travail, elle n’est libre que si elle permet à ses membres d’éprouver la liberté dans leur travail ».

La dimension politique du travail demeure malgré les multiples tentatives pour le dépolitiser, dont « la fin du travail » annoncée dans les années 90 n’est qu’un avatar. Introduire la dimension de la liberté dans le travail remet en cause la subordination du salarié mais aussi les fondements du capitalisme. Soit une dimension qui n’a rien de simple, quand on connait la capacité de ce système économique à se recomposer en permanence et à s’adapter au contexte, bien mieux que ne le font les salariés.

Plus largement, nous faisons nôtres les analyses de Bruno Trentin.

On sait qu’il a toujours existé dans la tradition de gauche, syndicale et politique, aussi bien au XIXe siècle qu’ensuite, deux approches. Celle qui parcourt le XIXe siècle de 1848 (et qui a présidé à la création des Ateliers nationaux) à la commune de Paris en passant par Proudhon et les différentes formes de coopératives (y compris chez Jaurès).
Elles reposent sur l’autonomie ouvrière, sur la centralité du métier qualifié dans le droit fil des corporations et sur l’auto-organisation ; cette conception ressurgit dans les formes de contrôle ouvrier en 1945 ( Marseille par exemple) et plus tard à la fin des années 60 dans la thématique de l’autogestion notamment au sein de la CFDT. C’est aussi celles des « conseils ouvriers » en Italie, pour n’évoquer que deux pays.
On est dans un registre aux sensibilités pourtant diverses, à la fois celles de l’anarcho-syndicalisme – ou du syndicalisme révolutionnaire - et celles de la tradition chrétienne, du personnalisme et des droits humains.

Mais une autre conception s’impose à la faveur de la 2e phase d’industrialisation et de la mise en œuvre de l’Organisation Scientifique du Travail : elle triomphe au sein du mouvement ouvrier quelle qu’en soit la version, socialiste ou communiste, à l’ouest comme en URSS. Il fallait attendre la prise du pouvoir et la société socialiste pour espérer transformer le travail.
Dans les pays capitalistes, le choix a alors consisté à faire payer à l’entreprise le prix du travail aliéné, et d’obtenir des contreparties – en argent, temps et stabilité de l’emploi -, sans intervenir sur les formes d’organisation du travail.
Les quelques voix discordantes comme celles de Simone Weil ne sont pas entendues.

Une même illusion, celle de l’organisation scientifique du travail, existe chez les libéraux comme à gauche. « Si la durée de travail et la répartition des fruits se discutent, son contenu en revanche ne se discute pas, car il est censé obéir à des impératifs scientifiques et techniques » : Trentin voit dans ces impasses l’impossibilité pour la gauche à inventer des alternatives aux politiques néolibérales à l’œuvre à partir de la fin des années 1970.

Hypothèses

Une de nos hypothèses est que les choix managériaux (de Taylor au new management) sont particulièrement accentués dans le cas de la France, à la différence par exemple de l’Allemagne, où au moins dans l’industrie, la conception du métier et des qualifications demeure particulièrement forte.

Les évolutions très négatives du « travail » et de son organisation depuis une trentaine d’années sont à mettre en relation avec les préconisations du New management dans le privé (ou du New Public Management dans le public).
De quoi s’agit-il au fond, sinon de la hantise patronale, alors que l’économie et les technologies se transforment, de vouloir utiliser les savoirs, les qualifications et les compétences du salarié, non seulement sans en payer le prix (le salaire), mais aussi en tentant de contrôler la subjectivité du travailleur ?
Les systèmes managériaux n’ont de cesse de provoquer l’éclatement des collectifs de travail et de tenter de mettre sous contrôle la professionnalité des salariés, grâce à des procédés aujourd’hui largement décrits et décryptés : modalités individualisées d’évaluations, mises en concurrence … et « gouvernance par les nombres » (Alain Supiot)...
Pour autant le « travail de qualité » subsiste, tout comme une « formation de qualité » résiste malgré l’arsenal idéologique et les contraintes mises en œuvre.

Car l’emprise du management n’est jamais totale : il existe toujours un écart entre la force idéologique du discours ou entre la volonté de domination et la réalité sociale. Les collectifs de travail, les professionnels… résistent et/ou s’adaptent (respecter apparemment la consigne, se conformer en apparence à l’évaluation par les nombres). Les fonctionnaires – un inspecteur du travail, un enseignant, celui qui reçoit les immigrés, le médecin à l’hôpital, le chercheur...- font de même. Et tous les salariés tentent d’effectuer leur travail malgré tout. Certes, il existe de grosses différences selon les entreprises, selon les lieux, selon les réalités sociales, selon les rapports de forces, selon le rôle du syndicalisme sur les lieux.

La démarche

Nous proposons non pas de décrire ces processus ( une production abondante existe sur ces sujets), mais d’explorer une des contradictions majeures du capitalisme aujourd’hui plus qu’hier encore : l’Homme n’est pas une machine, sa liberté n’est pas réductible à néant, les compétences et les qualifications ne se laissent jamais enfermer dans une grille chiffrée d’évaluation… Nous essaierons plutôt de tracer des pistes qui puissent fonder une organisation du travail différente, notamment en remettant le travailleur, sa formation et ses qualifications, dont son éducation citoyenne, au centre.

C’est pourquoi il faudra tenter de mettre l’accent sur les points faibles des processus actuels : pas seulement l’intolérable « souffrance au travail » qui en résulte, mais aussi par exemple la profonde inefficacité de ces formes d’organisation du travail en matière production de biens ou de services. Il est devenu difficile de réaliser un « travail bien fait » dans les conditions actuelles, tant le management, déconnecté de toute forme de réalité, entend ignorer lr travail réel.

Mais parce qu’il y a toujours une forme de plaisir au travail, porter comme perspective le travail efficace vs le travail strictement prescrit et enfermé par les nombres est assurément une idée subversive.

C’est également pourquoi le travail efficace et de qualité ouvre vers une pensée renouvelée en matière de formation et d’éducation, faite de liberté et d’émancipation, que nous essaierons d’explorer conjointement à la problématique du travail.

Josiane Dragoni, juin 2015

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