28-06-2021

 | ON A VU

La puissance des femmes

Voilà un ouvrage dont l’immense mérite est d’exhumer de nombreuses figures féminines méconnues de la pensée. Si les noms d’Olympe de Gouges ou d’Héloïse ont traversé les siècles, ceux d’Oliva Sabuco, qui, dans l’Espagne du XVIe siècle, émit l’idée de « guérir avec des mots », d’Hildegarde de Bingen, première philosophe allemande au XIIe siècle, ou d’Anne Conway, qui inspira Leibniz, demeurent quasi ignorés. De Vinciane Despret, qui évoque l’interdiction de la colère faite aux femmes, à Judith Butler et sa vision performative du genre, en passant par Élisabeth Badinter, Marie NDiaye ou encore Elsa Dorlin, plusieurs entretiens avec des autrices contemporaines dessinent en outre dans cet ouvrage collectif un tableau complexe des pensées féminines et féministes actuelles.

Samedi 1 Mai 2021 Nicolas Mathey Humanité Dimanche

Dans « la Puissance des femmes », Octave Larmagnac-Matheron et Sven Ortoli revisitent l’histoire de la philosophie à partir de la parole des femmes, si longtemps réduites au silence, immense part manquante. Ils répondent d’une seule voix aux questions de « l’Humanité Dimanche ».

Avec cet ouvrage collectif, vous entendez refaire « une histoire de la philosophie qui ne soit plus seulement écrite au masculin avec une grande hache ». Peut-on penser également que de nombreuses autrices n’aient pas été publiées ou soient tombées dans l’oubli ?

Il y a sans doute bien des penseuses dont nous avons perdu la trace. Même de celles dont le nom nous est connu, nous ne savons parfois quasiment rien. Nous sont parvenus quelques fragments, comme dans le cas des pythagoriciennes, mais aucun texte dans le cas d’Hypatie, et, quant à Diotime, il n’est même pas sûr qu’elle ait existé ! Mais la perte la plus grande est composée de toutes celles qui n’ont pas pu, et encore moins été encouragées à penser et/ou écrire.

Exclues des cercles universitaires, les femmes se sont tournées, massivement, vers la fiction. La littérature permet d’explorer une autre manière de penser, négligée par l’histoire masculine de la philosophie.

De quelle puissance des femmes cet ouvrage refait-il donc l’histoire ?

L’ouvrage met d’abord l’accent sur la puissance de pensée. Or, on pense dans une certaine situation. Et parce qu’elles ont occupé, en général, des positions de subalternes, les femmes ont développé des savoirs dont les hommes ne pouvaient, sans doute, pas avoir l’idée – non seulement une compréhension de la domination (au cœur du féminisme), mais plus largement des savoirs liés à des expériences particulières nées de leur position spécifique.

Il s’agit donc bien souvent d’une « puissance contre », dont il ne faut pas, comme le souligne Chloé Delaume, minimiser la violence, liée au désir de revanche. Le féminisme n’est pas une utopie paisible : c’est un combat, et ce combat implique une forme de négativité qu’il faut assumer plutôt que de faire comme si elle n’existait pas. L’ouvrage mentionne également l’importance singulière de la fiction dans cette évocation de la puissance des femmes. Parce qu’elles étaient exclues des cercles universitaires, les femmes se sont tournées, massivement, vers cette forme détournée de philosophie, qui permet d’éviter l’écueil des grands concepts, et de réhabiliter une attention au réel, à la singularité, au sensible. La littérature permet d’explorer une autre manière de penser, négligée par l’histoire masculine de la philosophie.

Cette histoire au féminin revient sur la place de la parole des femmes dans l’Antiquité grecque, place que vous retracez à travers des extraits de textes d’historiennes et de philosophes.

L’historienne Mary Beard montre très bien comment le « tais-toi » que Télémaque adresse à sa mère Pénélope est représentatif de la situation des femmes dans l’Antiquité : leur parole n’a pas sa place dans l’espace public. Elle ne peut concerner que le particulier, le privé, et non pas le public, le commun, et en particulier la vérité – qui est ce qu’il y a de plus commun. Socrate, Platon et Aristote ont entretenu cette vision. C’est d’autant plus étonnant que Socrate reconnaît devoir son éveil philosophique à une femme – Diotime – et sa connaissance de la rhétorique à une autre – la courtisane Aspasie. Cependant, certaines écoles philosophiques de l’Antiquité ont, marginalement, accepté la parole des femmes. C’est notamment le cas des mouvements pythagoriciens.

Mis à part quelques figures comme Diotime, Hipparchie et Hypatie, peu de femmes grecques ont donc traversé les siècles, ce qui contraste avec la puissance des femmes dans l’Inde et l’Iran de la même époque, comme le montre Françoise Dastur, philosophe spécialiste de phénoménologie et de la pensée indienne.

Les femmes occupaient dans l’Inde et l’Iran antiques un réel pouvoir politique.

Françoise Dastur montre que, alors qu’en Grèce ancienne elles n’ont jamais été considérées comme des citoyennes, les femmes occupaient dans l’Inde et l’Iran antiques un réel pouvoir politique. Elles pouvaient participer avec les hommes aux débats philosophiques. Côté indien, Gargi Vachaknavi, dont les questions font penser à celles d’une Socrate indienne, et Maitreyi sont deux grandes figures de la pensée. Dans l’ancien Iran, avec Zarathoustra, ce monothéisme instaure une totale égalité des femmes. Elles ont autant de pouvoir que les hommes, elles héritent de la même manière. Cela va rester jusqu’au début de l’ère chrétienne et l’influence grecque, puis celle des musulmans, qui tous ont entraîné une transformation du statut de la femme, de plus en plus soumise à l’homme, dans le cadre d’un patriarcat.

Aujourd’hui, les Kurdes, qui, quoique convertis à l’islam, ont gardé un héritage zoroastrien, veulent revenir à cette place égalitaire des femmes. Ils n’ont pas d’État, le rôle des femmes est très important dans l’armée kurde. Dans la sphère indienne, s’il y a énormément de femmes qui ont eu un rôle politique, comme Indira Gandhi, ou Benazir Bhutto au Pakistan, le statut de la femme est un des plus mauvais au monde, en raison notamment de la question de la dot, qui fait qu’aujourd’hui encore on ne veut pas faire de femmes. Ce qui explique le fait que l’Inde n’est qu’au 112e rang des pays en ce qui concerne l’égalité entre hommes et femmes. Si la France est au 15e rang, la place des femmes dans l’université reste très difficile. Les travaux des femmes restent secondaires. Il y a d’ailleurs eu une pétition nommée « Combien de philosophEs » (et une tribune publiée dans Libération en octobre 2018 - NDLR), qui mettait le doigt sur cette difficulté.

Le Moyen Âge occidental est marqué par plusieurs figures de femmes puissantes, dont Héloïse.

Héloïse refuse le mariage, qu’elle voit comme une forme de prostitution, d’enfermement des époux, mais surtout de la femme, dans un certain rôle. Elle s’indigne d’ailleurs lorsqu’elle apprend qu’Abélard va l’épouser pour apaiser la colère de son oncle. Le mariage n’a rien à voir avec l’amour ou le désir pour elle : elle veut vivre sa passion en dehors d’un cadre institutionnel, social.

La domination masculine se renforce en construisant un autre féminin diabolique – la sorcière – pour mieux l’exclure.

La figure de la sorcière marque quant à elle la résistance des pouvoirs masculins à la puissance des femmes, dans l’Occident médiéval…

Ce n’est pas tant que la sorcière résiste à la domination masculine : il faut plutôt dire que la domination masculine se renforce en construisant un autre féminin diabolique – la sorcière – pour mieux l’exclure. Les sorcières brûlées sur les bûchers n’avaient rien demandé, elles ne se considéraient d’ailleurs pas comme des sorcières, en général. C’était seulement des femmes qui vivaient de manière relativement indépendante (des veuves notamment, dont les époux étaient morts à la guerre), et développaient des savoirs – la pharmacopée notamment – qui étaient presque une nécessité à une époque où la médecine était réservée à un petit nombre.

L’époque moderne serait celle de la contestation naissante de la domination masculine, de Gabrielle Suchon à Olympe de Gouges. Comment situer la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, que cette dernière rédigea ?

Si ce n’est pas le premier exemple, loin de là, comme nous essayons de le montrer, c’est sans doute le plus connu. Olympe de Gouges, qui écrit au moment de la Révolution, dénonce le vice de forme de la philosophie des Lumières : son universalisme est une illusion, il exclut la moitié de l’humanité, les femmes. De Gouges ne nie pas qu’il existe des différences entre hommes et femmes, mais elle considère que ces différences ne sont pas pertinentes dans le champ politique. Elle réclame donc une stricte égalité devant la loi, et finira, pour cela, guillotinée.

Vous évoquez également l’importance des femmes dans la construction de la pensée socialiste.

Les femmes ont joué un rôle important, et souvent méconnu, dans les mouvements socialistes. En général, elles se montrent critiques du « féminisme bourgeois », celui des suffragettes qui revendiquent, seulement, des droits politiques, et notamment le droit de vote. À cette approche en termes d’égalité politique formelle, elles opposent une égalité réelle des conditions matérielles. Si elles sont féministes, c’est parce qu’elles sont socialistes, qu’elles défendent les prolétaires, et que les femmes sont plus encore prolétaires que les autres prolétaires. Ces clivages parcourent encore, sous différentes formes, le féminisme contemporain.
Simone de Beauvoir est présentée dans l’ouvrage comme une libératrice qui, après-guerre, a entrepris de penser les carcans et stéréotypes pesant sur les femmes.

Beauvoir est, évidemment, un pivot essentiel dans l’histoire du féminisme et de la pensée du féminin. Il est symptomatique de cette position centrale que la majorité des courants féministes contemporains, y compris lorsqu’ils sont contradictoires, se revendiquent d’elle : universaliste, elle insiste aussi sur la singularité, la différence du vécu féminin ; initiatrice des mouvements constructivistes qui considèrent que le féminin est avant tout une construction culturelle et sociale, elle affirme, en même temps, l’interconnexion des luttes féministes et socialistes.

En quoi consiste l’écoféminisme défendu par Isabelle Stengers ?

Les écoféministes considèrent – même s’il y a de très nombreuses différences – qu’il y a un lien intime, propre à la modernité, entre l’exploitation et la destruction de la Terre et la domination des femmes, leur relégation dans la sphère domestique. Les deux se tiennent : les femmes sont ramenées du côté de la nature, à leur corps, aux données de la biologie (là où la culture est réservée aux hommes), et il devient donc possible de les exploiter comme la nature. Et, inversement, la Terre étant pensée comme féminine, elle peut être dominée comme le sont les femmes.

Comment penser les tensions qui traversent aujourd’hui les mouvements féministes, différentialistes, essentialistes, universalistes et intersectionnels ?

Il y a de multiples axes de fracture au sein du féminisme contemporain. L’opposition entre essentialisme et universalisme en est un. La place de la biologie, du corps, en est un autre, qui ne recoupe pas exactement la première. L’articulation entre les luttes économiques, féministes et antiracistes en est encore un autre. Il y a aussi des débats plus localisés, moins théoriques, qui se cristallisent autour de points précis. Quoi qu’il en soit, rappelons que les corps sont toujours en situation, historique, économique, sociale. 

La Puissance des femmes. Une autre histoire de la philosophie. Un ouvrage collectif dirigé par Octave Larmagnac-Matheron et Sven Ortoli. Avec Élisabeth Badinter, Judith Butler, Françoise Dastur, Chloé Delaume, Vinciane Despret, Laurence Devillairs, Elsa Dorlin, Marie Ndiaye, Isabelle Sorente, Isabelle Stengers… Philo Magazine Éditeur, 242 pages, 25 euros.

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « ON A VU »