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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

La stratégie de Lisbonne et l’éducation par Christian Laval

Intervention de Christian Laval
14 mai 2005, Paris, journée européenne de l’éducation

La stratégie de Lisbonne et l’éducation par Christian Laval
Intervention de Christian Laval
14 mai 2005, Paris, journée européenne de l’éducation

La stratégie de Lisbonne a été définie au conseil européen de mars 2000 et a assigné à l’union européenne l’objectif de faire en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». La grande idée, sur laquelle on reviendra, est de rattraper les Etats-Unis qui dans les années 1990 sont apparus comme très avancés dans la voie que l’on appelait alors « la nouvelle économie ». La compétitivité semblait directement articulée sur l’utilisation intensive des nouvelles technologies et sur l’innovation. L’emploi par ailleurs semblait dépendre de la libre circulation des services, laquelle allait en augmenter le nombre. Remarquons, et c’est essentiel, que cette stratégie s’inscrit dans un schéma global d’affrontement économique et que d’autre part le modèle phare à imiter est celui des Etats-Unis.
Cette orientation stratégique, il faut le rappeler, a été décidée au cours de la parenthèse conjoncturelle favorable sur le plan de la croissance de 1997 à 2000 qui permettait cet optimisme, lequel optimisme nous paraît aujourd’hui hors de propos. Depuis trois ans, la zone européenne a replongé dans la stagnation et le chômage de masse.

Est-il bien utile de consacrer un séminaire à une stratégie qui à mi- parcours s’est révélée être un « échec cuisant » si l’on se réfère aux propos tenus en octobre 2004 au Financial Times par Romano Prodi ? Et dont le rapport remis en novembre par Wim Kok, l’ancien premier ministre néerlandais, disait que loin d’avoir abouti à un rattrapage avec les Etats-Unis, elle avait plutôt laissé s’accroître encore les écarts. Il ajoutait dans son rapport qu’ « il y a beaucoup à faire pour éviter que Lisbonne ne devienne un synonyme d’objectifs manqués et de promesses non tenues ».

Je crois que c’est utile pour au moins deux raisons. Cet « échec cuisant » de la politique stratégique européenne loin de permettre sa remise en question a conduit l’Union européenne ( commission et conseil) à en demander non l’ajournement mais l’accélération et la rationalisation. L’échec tiendrait à la méthode trop confuse et dispersée et à l’absence de volonté politique suffisante. Il a donc été décidé d’accroître la pression sur les membres pour qu’ils déclinent cette stratégie dans un climat de mobilisation et d’urgence.

La seconde raison tient au fait qu’en matière d’éducation et de formation, cette stratégie est un tournant. Vous avez tous entendu dire que l’UE ne se mêlait pas d’éducation, que celle-ci était du ressort des seuls Etats. C’est ce que nous disent les partisans du oui à la Constitution. Sur ce point, ils ne sont pas suffisamment contredits par les défenseurs du non. Contrairement à ce que dit ce traité, l’Union européenne a une politique d’éducation. Certes elle est plutôt masquée, mais elle est de plus en plus prégnante, pressante, de plus en plus directrice des réformes nationales. Il n’est pas anodin par exemple qu’un rapport du groupe éducation et formation 2010 de mars 2004 qui demandait aux pays membres de mettre en œuvre par des réformes structurelles le volet éducatif de la stratégie de Lisbonne soit suivi aussitôt après du rapport Thélot et de la Loi Fillon qui tous deux inscrivaient les réformes dans le cadre de cette même Stratégie. Ceci nous indique que les politiques éducatives nationales, qui restent juridiquement du seul niveau national, sont en en réalité pilotées par des instances et des processus européens. Il y a un déplacement du niveau de décision et de conception, déplacement qui équivaut dans le cadre de la « gouvernance européenne » à une véritable dépossession des citoyens et des professionnels del’éducation.

D’où l’importance d’une discussion sérieuse sur les enjeux de cette politique européenne d’éducation.

1-En quoi consiste cette Stratégie ?

Il faut distinguer les objectifs et les méthodes.

Les objectifs étaient au départ très nombreux, plus d’une centaine. Il importe surtout d’en dégager l’axe majeur. Cette stratégie concerne les structures économiques et sociales et vise à renforcer et augmenter le « potentiel de croissance durable » de l’Europe, sa compétitivité et le nombre et la qualité de ses emplois, en particulier dans les services. Cette stratégie se veut en harmonie avec la politique conjoncturelle monétaire et budgétaire encadrée par le pacte de stabilité et elle s’inscrit dans l’objectif de construction d’un grand marché sans frontières et sans entraves, en particulier en matière de services, sur lequel les travailleurs pourront circuler librement. Il est à noter que Lisbonne inscrit comme objectif la déréglementation de l’énergie, des transports, des télécommunications.
Il faut ici noter qu’il n’y a pas d’un côté la stratégie de Lisbonne et de l’autre la politique de libéralisation des services et de déréglementation du marché du travail. C’est une seule et même politique. Si l’on peut reconnaître une vertu à l’Union européenne c’est la cohérence, même si ce n’est pas celle que nous souhaitons.

L’idée centrale est que pour augmenter la compétitivité, il faut faire des politiques structurelles en matière d’emploi de deux façons :

- Sur un plan quantitatif en augmentant le « taux d’emploi » c’est à dire la proportion de gens qui travaillent dans la population en âge de travailler. Mettre plus de gens au travail pour alléger les « poids morts », la protection sociale et les dépenses d’entretien de cette population non productive. L’Union déplore que le taux d’emploi ne soit que de 61 % en Europe de 15 à 64 ans au lieu des 70 % requis.
D’où les réformes des retraites en Europe qui visent à prolonger l’activité professionnelle tout en réduisant le niveau des pensions et à favoriser les retraites par capitalisation. D’où la politique de mobilisation de la main d’oeuvre féminine en favorisant la non discrimination salariale mais aussi la flexibilité des emplois. D’où également les encouragements à ce que les jeunes ne poursuivent pas trop longtemps leurs études et que celles-ci soient surtout « utiles » pour trouver un emploi.

- Par un volet qualitatif en augmentant « l’employabilité » de tous et le niveau de qualification requis par l’économie de la connaissance. C’est par cette porte que l’éducation est concernée. L’éducation et la formation entrent dans le champ couvert par l’Union européenne par le biais de l’emploi. Et depuis au moins 1997, l’Union européenne a voulu développer une « stratégie européenne pour l’emploi ». C’est aussi dans ce cadre que l’éducation et la formation se subordonnent aux réformes structurelles des marchés du travail, lesquels marchés comme vous le savez sont dans la conception libérale de la Commission considérés comme responsables du chômage de masse du fait d eleurs rigidités( droit du travail, syndicats, indemnisations trop « généreuses » des chômeurs, salaires et charges sociales trop lourds, etc) .
La réforme ou la réorientation de l’éducation s’impose donc à la fois pour des raisons de compétitivité et des raisons d’emploi. On voit que c’est aussi une façon d’innocenter toutes les autres politiques européennes : la stagnation des salaires, la faiblesse de la consommation intérieure, l’absence de grands investissements, la politique de la BCE, la surévaluation de l’euro etc

La méthode

Quand le traité dit que l’UE n’a qu’une compétence d’appui, de coordination et de complément, il oublie tout simplement que l’UE s’est posée à Lisbonne en « catalyseur »( je cite) des transformations liées à la stratégie de Lisbonne et en particulier en matière d’éducation. En somme, elle orchestre, elle organise elle presse, elle admoneste, et ne se contente pas d’une simple coordination
Ceci se déroule dans le cadre d’une « méthode ouverte de coordination » (MOC). Cette méthode mise en place dans le cadre de la stratégie européenne pour l’emploi de Luxembourg est un processus original dans lequel les représentants des gouvernements et les membres de la commission mettent au point des « lignes directrices », des objectifs communs, des priorités, des indicateurs quantitatifs, des méthodes de comparaison, des échéances, des échanges de bonnes pratiques, etc pour accélérer une convergence que l’on dit par ailleurs exclue de la construction européenne. Certes, les pays peuvent décliner comme ils l’entendent les lignes directrices mais ce sont elles qui comme leur nom l’indique sont directrices des moyens mis en oeuvre.

Cette méthode est intéressante à beaucoup d’égard car elle fait prévaloir un comparatisme de type statistique dans le pilotage des systèmes éducatifs. C’est en comparant les niveaux de référence ou benchmarks avec certains pays modèles comme les Etats Unis ou le Japon et entre les pays européens que l’on trace les voies de réforme. De ces indicateurs en effet, on prétend en déduire les « bonnes pratiques » Comme le dit une chercheuse de l’Institut de recherches de la FSU, ce qui prime sur tout n’est pas l’argument politique ou culturel, c’est « l’argument statistique » censé enfermer l’ensemble du réel, en mettant de côté l’histoire, la société, les interactions entre institutions. Méthode purement technocratique donc, inspirée par les méthodes managériales de gestion des grands groupes et des multinationales. L’Europe est de ce point de vue une grande entreprise.

De fait sur le plan strictement juridique, l’Union européenne ne produit pas de directives d’harmonisation. Les lignes directrices de la MOC ne sont pas formellement obligatoires. Le traité ne reconnaît même pas l’existence d’une politique européenne de l’éducation, à la différence d’une politique de formation professionnelle. Mais l’UE produit de facto de la convergence par la production de normes, de statistiques, de rapports. L’UE a un pouvoir normatif en dehors du cadre juridique, lequel l’autorise d’ailleurs. Certes les Etats sont partie prenante mais dans une logique collective qui obéit à ce que le jargon européen appelle « la pression des pairs », laquelle est un outil privilégié de la nouvelle gestion publique, elle-même issue des pratiques d’entreprise. Il s’agit de culpabiliser les cadres et directeurs de filiales en comparant leurs résultats et en les forçant à discuter de leurs pratiques. Vous voyez qu’on est très loin de ce que nous croyons être des modes démocratiques de décision et de réflexion.

2- Augmenter les dépenses en « ressources humaines »

C’est l’aspect séduisant de Lisbonne. Il y a en apparence des aspects positifs dans cette stratégie : en particulier la prise de conscience que beaucoup de pays de l’Union ont pris un retard considérable en matière de recherche et d’enseignement par rapport aux Etats-Unis ou à certains pays asiatiques comme le Japon. La France qui n’est pas le pays le plus mal placé a pu se rendre compte de son retard relatif. L’objectif d’augmenter d’un point de PIB ses dépenses en matière de recherches et d’un autre point ses dépenses en matière d’enseignement supérieur pourrait apparaître comme un progrès ne serait-ce que par la prise de conscience du sous-financement des activité essentielles.

Le seul problème et c’est sans doute pour cela que Prodi a pu parler d’échec cuisant, c’est que cela n’a pas marché. Parce que cette stratégie n’est pas conciliable avec la faible croissance, due entre autres aux politiques monétaires et budgétaires et d’autre part avec la politique qui favorise systématiquement les dépenses privées.

En effet il y a un cercle vicieux : cette politique stratégique a été faite pour compenser la seule gestion conjoncturelle restrictive de la BCE. Mais moins il y a de croissance moins on peut financer ce type d’économie de la connaissance. Pour plein de raisons :dépenses publiques restreintes puisqu’on veut baisser les prélévements obligatoires . Le privé ne prend pas le relais. Or dans les conclusions de la Présidence du conseil européen de Lisbonne il était dit explicitement que : « la réalisation du nouvel objectif stratégique reposera essentiellement sur le secteur privé et sur des partenariats entre les secteurs public et privé ». Mais c’est très difficile à cause de la mauvaise conjoncture mais aussi à cause d’obstacles structurels. En effet cela implique un pilotage accru de la recherche et de l’enseignement supérieur par les entreprises et le marché du travail. Il faudra aussi augmenter les droits d’inscription comme le prévoit explicitement l’Union européenne. Ce qui signifie en clair qu’il faut des réformes structurelles libérales de la recherche et de l’enseignement supérieur préalables à l’augmentation des ressources financières . Ce qui veut dire, que ce sera très long, surtout si les chercheurs, les enseignants et les étudiants ne sont pas d’accord.

D’où l’impasse dans laquelle se trouvent sur ce terrain l’UE. On a même vu en France en 2002 et 2003 un recul des dépenses de recherches, c’est dire qu’en effet c’est un échec cuisant et que le retard s’accumule avec les pays concurrents.
Une autre méthode et c’est celle que le gouvernement veut utiliser est de diminuer la dépense éducative là où elle n’est plus jugée efficace ou prioritaire. Ainsi Fillon a-t-il imaginé de réduire la dépense pour le secondaire. Mais on ne sait pas si les économies réalisées iront vers l’enseignement supérieur.

On peut remarquer que l’Europe en cherchant à construire un modèle libéral ne joue pas ses atouts, est incapable d’imaginer un modèle différent.

2- Faire piloter le système éducatif par les besoins de l’économie de la connaissance et les exigences de l’employabilité

Le changement de paradigme scolaire que l’on a observé un peu partout dans le monde depuis une vingtaine d’années se confirme en Europe : l’école est d’abord regardée comme une entreprise de production de capital humain, parmi d’autres entreprises ou lieux de formation. C’est une pensée avant tout économique de l’éducation et de la formation.
Elle part d’un présupposé c’est que les dépenses éducatives ne se justifient que par leur rendement, ou qu’elles se justifient prioritairement par leur rendement, soit social soit individuel.

C’est ce paradigme du capital humain qui domine les élaborations européennes, pas complètement c’est vrai, mais de manière prévalente. C’est un alignement global, massif sur la doxa éducative de type utilitariste que l’on trouve dans les grandes organisations économiques et financières internationale .

On peut là encore repérer des aspects que l’on pourrait considérer comme positifs.

Augmenter le nombre d’élèves achevant un cycle secondaire, réduire le nombre d’élèves sortant sans diplômes, augmenter le pourcentage d’étudiants, le nombre d’élèves dans les filières scientifiques, etc Objectifs chiffrés qui se retrouvent par exemple dans la loi Fillon.
Mais en même temps, on voit déjà ce qu’implique un système éducatif commandé par des exigences de marché, une « éducation tirée par le marché » comme disent les Anglo-saxons :

- réduction des objectifs culturels à « un socle de compétences de base » défini en termes d’employabilité dans le cadre d’un marché du travail flexibilisé. Avec y compris comme grande priorité en matière de contenu le développement de l’esprit d’entreprise.
- accroissement de la dépense privée des ménages pour responsabiliser les étudiants, c’est-à-dire les obliger à suivre des études utiles économiquement, répondant aux besoins du marché.
- dépendance des lieux de formation des besoins ou des lubies des entreprises et de façon générale des financeurs.

En gros, comme toujours, un pilotage par le marché de l’éducation n’est pas toujours le meilleur moyen de réparer l’avenir.

Conclusion

Le débat actuel sur le Traité escamote complètement le fait qu’est engagé un processus réel de convergence des systèmes éducatifs, que ce processus de convergence ne comporte pas seulement des objectifs quantitatifs de refinancement de la recherche et de l’enseignement, lesquels ne sont pas atteints, mais qu’il porte en lui des transformations majeures des systèmes éducatifs dans un sens utilitariste et libéral.

On peut toujours dire que Lisbonne est un échec du fait que la stratégie est incompatible avec une politique macro-économique ( celle qu’entérine la partie III du traité) qui ne soutient pas la croissance.

Affirmer comme le font certains que la construction européenne n’affecte en rien la politique scolaire des Etats est un mensonge, un des nombreux mensonges que ceux qui font profession de journalisme feraient bien de contredire par des enquêtes sérieuses.
La logique de l’Europe ce n’est pas nouveau est une logique des « petits pas », des solidarités de fait. Et ici la solidarité de fait c’est celle qui lie la construction d’un marché où « la concurrence est libre et non faussée », la construction d’un marché du travail unifié, et la mise en convergence des systèmes de formation de la main d’œuvre. Il y a en effet une logique d’approfondissement de l’Europe depuis 1957, mais pas celle du politique ou du culturel. On passe de la concurrence des produits à celle des services et à celle des hommes. Ce n’est pas l’Europe qui s’approfondit, c’est la logique marchande d’une certaine construction européenne qui s’approfondit. Le grand marché européen, mais qui est aussi une machine compétitive en mme temps qu’une grande entreprise poursuit sa conquête jusqu’au cœur des sociétés, en particulier leur mode d’éducation.

Certains observateurs de la construction européenne parle de « spill over », de débordement. L’économisme déborde de plus en plus.

En réalité nous avons affaire encore une fois ave le débat sur le Traité en matière d’éducation à un trompe l’œil. Une phrase de Bourdieu dit parfaitement la logique de l’Europe.

« L’Europe ne dit pas ce qu’elle fait ; elle ne fait pas ce qu’elle dit. Elle dit ce qu’elle ne fait pas ; elle fait ce qu’elle ne dit pas. Cette Europe qu’on nous construit, c’est une Europe en trompe l’œil ». Pierre Bourdieu

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