Accueil du chantier  > Productions du chantier  > Dossier "Travail et démocratie, quelles rencontres ?", Regards croisés no 39, septembre 2021

Travail et syndicalisme

La théorie du langage aussi est un impensé qui mine la démocratie, Christine Castejon

La théorie du langage aussi est un impensé qui mine la démocratie

Christine Castejon,
Analyste du travail, docteure en philosophie

Le langage est un univers de théorisation qui semble réservé, bien moins connu que d’autres champs disciplinaires, alors que, propriété universelle du genre humain, il est partout. N’est-ce pas étrange ?

7h.13, le 26 mai, sur une radio du service public. Le Directeur général de la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse répond aux questions du producteur-journaliste sur le thème : « Calcul des pensions de retraite : comment expliquer les erreurs ? »1. L’entretien dure 8 minutes.

On apprend qu’en 2019, sur 17 millions de retraités, un tiers ne réclament pas tous leurs droits à retraite et un dossier sur six comporte des erreurs. C’est un rapport de la Cour des comptes qui le dit, et le directeur de la Caisse en parait tout surpris. Manifestement, le journaliste n’a pas de proche qui ait récemment demandé son passage à la retraite car on l’a connu plus accrocheur sur d’autres thèmes. On entend entre autres le directeur évoquer « l’irrationalité » de ne pas réclamer ses droits. Mais le journaliste ne lui parle pas de la quasi impossibilité d’avoir un interlocuteur de la CNAV au téléphone lorsqu’on a un doute, des messages stéréotypés voire absurdes envoyés aux futurs retraités au lieu de réponses adaptées à leurs questions, des queues de poisson après les tentatives de contact… Ni l’un ni l’autre ne semble avoir idée de la colère, de la rage impuissante, qu’on éprouve devant le système barricadé qu’est la CNAV. Encore, si celle-ci était la seule institution, le seul service, à se couper ainsi de ceux et celles pour qui elle est existe, on pourrait croire que le DG est désolé. Mais ce qui est devenu exceptionnel c’est une institution, un service, qui réponde lorsqu’on l’appelle. Et ce DG sait probablement à quoi il contribue, ne serait-ce que parce que les alertes internes venant de salarié.es sont importantes et anciennes. Que devient une alerte qu’on n’entend pas, que devient la personne qui la porte ? Il est lui-même formé à ne pas en tenir compte.

C’est l’évocation d’une courte séquence, dans laquelle est en jeu ce qu’on peut appeler une interaction langagière entre deux personnes, comme chacun et chacune d’en nous en a des dizaines, de toutes natures, dans une journée. Deux personnes se parlent, en l’occurrence à destination de milliers d’auditeurs qui les écoutent plus ou moins. L’entretien a été préparé, directement entre eux, ou par un, ou une, ou des, intermédiaire(s). On a dû fixer un objectif, préciser la durée de l’entretien, envisager les principales questions…. L’entretien tel qu’il s’est déroulé assume des choix, réalisés par deux ou plusieurs protagonistes.

Ce qui se produit là c’est pourtant ce que j’appellerai un évitement de pensée. Ni le Directeur ne nous dit quelque chose du véritable fonctionnement de la Caisse, ni le journaliste n’a préparé ou fait préparer l’entretien pour qu’on en ait la moindre idée. Pendant ces 8 minutes, on est tellement loin du quotidien de la CNAV qu’on se demande si, comme il le prétend, ce directeur a vraiment été secoué par le rapport de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) qui semble lui avoir fait prendre conscience de ce qu’il appelle la « non qualité », le dernier mot de l’entretien. Sans paraitre se rendre compte de ce qui en résulte pour certains retraités. Et combien de sentiments remâchés faute d’interlocuteur, faute d’écoute.

L’activité langagière implique aussi ceux et celles qu’on n’entend pas et à qui s’adresse pourtant la séquence. Les quelques lignes par lesquelles je l’ai résumée n’ont rien d’objectif. C’est ma propre écoute de ce dont il est question qu’on peut y lire. Dans cette écoute fusionne une triple expérience : d’abord, vu mon âge, celle d’être directement concernée, et deuxièmement d’avoir un cercle de connaissances amicales qui l’est également. Mais aussi celle d’une analyste du travail qui a notamment observé comment, dans toutes les activités de service, qu’elles soient publiques ou privées, on a réduit autant que possible les contacts parlés entre les agent.es des services et les personnes qui cherchent à les joindre, les seuls contacts qui permettent d’ajuster en direct questions et réponses, de part et d’autre, à condition qu’il ne faille pas les obtenir de haute lutte. Répondre au téléphone devient un calvaire tant les retraités (en l’occurrence) laissés si longtemps sans réponse sont furibonds. Faute de pouvoir expliquer dans quelles conditions ils et elles travaillent, les agent.es sont poussé.es à fermer les oreilles. Ils peuvent alors adopter des façons de limiter l’échange, se rendre insensibles à la détresse qui s’entend parfois, tenter de rassurer à bon compte, bref se murer dans une sorte de silence, même sous couvert de parler, qui ne les laisse pas indemnes. Les échanges étouffés, écourtés, tendus laissent chez les uns et les autres des traces durables d’incompréhension. C’est pourquoi me saute aux oreilles, dans un apparent paradoxe, le grand silence du journaliste, autant que du cadre qu’il interroge, sur le drame vécu par nombre de nouveaux retraités, qui se poursuit dans les erreurs persistantes de la CNAV.

Mais nous n’avons pas tous entendus la même chose. Nous n’avons pas accordé valeur aux mêmes moments du propos. Pour des motifs qui appartiennent à chacun et qui sont enfouis dans nos corps, dans nos expériences de vie. On peut supposer que pour certains la séquence n’aura rien soulevé de particulier. Qu’on ne s’y trompe pas, elle sera enfouie plus qu’oubliée. Les mêmes arguments répétés plusieurs fois, même mal fondés deviennent plus convaincants. Par exemple, cet argument avancé ici de l’irrationalité des comportements, dans l’air du temps où chacun est rendu responsable de ses difficultés, devient recevable parce que nous l’entendons souvent, à tous propos. Puis cela devient, c’est devenu déjà, ce qu’on appelle très justement une idée reçue. D’ailleurs, certains auront surtout entendu dans la séquence une incitation à faire le point sur leur dossier de retraite. A nous d’être vigilants, chacun sur son cas…

La séquence est un morceau de vie qu’on peut évoquer de bien d’autres façons que sous l’angle d’une activité langagière. Ce langage que nous mobilisons tant est comme transparent. Parce qu’il nous permet de nous transmettre les uns aux autres des informations et des points de vue, on s’intéresse au produit (l’information ou le point de vue) mais pas à l’activité de langage elle-même, dont l’effet est loin d’être seulement une question de mots. Et à ce point, intervient sans qu’on le sache de la théorie, c’est-à-dire une conception du langage. Nous sommes tellement convaincus que le langage sert à communiquer qu’il est difficile d’entendre la portée de cette autre perspective théorique : le langage sert d’abord à penser. A penser ensemble, en se parlant. Pourvu précisément qu’on fasse attention à ce qui est dit. Prendre la question du langage du côté de ce qui est entendu, reconstitué, compris, intérieurement répliqué, par celui qui écoute même silencieusement, fait réaliser que le langage est en nous perpétuellement actif mais facilement inaperçu. Evident dans cette personne (soi-même peut-être) qui se parle toute seule dans la rue. C’est parce que le langage sert à penser qu’il peut servir aussi à éviter de penser, à s’empêcher de le faire. En cela la séquence est très représentative. D’un côté on a diminué partout, voire supprimé, les contacts humains, les possibilités de se parler pour se comprendre. De l’autre on essaie de calmer la colère avec de la communication, de la « pédagogie », qui n’ont aucun rapport avec les situations vécues. Je fais l’hypothèse qu’il y a, dans ce double mouvement, un lien auquel on n’accord pas assez d’attention avec la montée de toutes les rancœurs. Plus qu’un lien, un circuit d’alimentation. Non pas seulement parce qu’on n’a plus le temps de se parler mais parce que le corollaire est qu’on n’a pas le temps de penser.

La pointe extrême de la théorie qui confond langage et communication, qui néglige le lien entre langage et pensée, c’est que la poésie n’est pas nécessaire à nos vies. Mais c’est en vertu de la même théorie inaperçue que les pauses au travail paraissent du temps perdu, comme tous les moments de « bavardage », qu’écrire un courriel parait équivalent à passer un coup de fil (alors que l’interaction est totalement différente), que prononcer « risque psychosocial » ou « souffrance au travail » parait suffire à tout dire pour expliquer de quoi on parle. Cette même approche du langage nous a privés, nous prive encore, des arguments pour refuser tout court-circuit dans la dynamique des échanges humains. Victime de l’urgence permanence, le langage nous fait ennemis les uns des autres. Si l’on rétablit dans le circuit de l’échange le rôle de l’écoute, qui prend du temps, si l’on conçoit le langage comme un pont à parcourir dans les deux sens (la métaphore vaut ce qu’elle vaut pour dire la réciprocité nécessaire), on participe à une transformation de l’activité de langage, trop souvent pratiqué à sens unique et qui dès lors devient en effet inutile, au sens où le langage ne nous aide plus, alors, à penser…Parler n’est pas en soi un exercice démocratique, ça le devient si l’on s’exerce aussi à écouter.

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