Accueil du site  >  L’Institut
09-03-2018

 | L’Institut

La formation professionnelle des jeunes. Il y a les lycées pour ça !

Le hasard fait bien les choses. En sortant du colloque sur la formation professionnelle des syndicats de la FSU, je lisais dans le métro un supplément du Monde Idées intitulé « Penser est une fête » ou « Le savoir en libre circulation ». Ce titre résumait mon état d’esprit à la sortie du colloque où des enseignants de la voie professionnelle, des chercheurs, des syndicalistes avaient échangé toute la journée leurs expériences, leurs réflexions, leurs savoirs, leurs propositions.
Colloque organisé par le SNETAP-FSU, le SNUEP-FSU, le SNES-FSU, le SNEP-FSU et la FSU le 8 février.

Toutes et tous convergeaient sur l’idée que les enseignements professionnels organisés dans les établissements publics de l’Education nationale ou de l’enseignement agricole, constituaient un outil irremplaçable à consolider, à améliorer, à valoriser, pour répondre à l’ambition éducative des jeunes générations et de leurs familles, et pour faire face aux exigences économiques et sociales en termes de qualifications professionnelles et de transformation du travail.

Ces témoignages des enseignants des diverses spécialités (de la boucherie au lycée professionnel, à l’aide aux personnes dans un centre d’apprentissage en lycée agricole public, en passant par une section sport-étude préparant au bac pro électronique ou par les techniques forestières au lycée agricole...), nous ont permis de toucher du doigt le travail réel avec ses trésors d’initiatives, de créativité, de « renormalisation » des normes et prescriptions venant de l’institution, avec les débats de valeurs qui les irriguent. Par exemple, plusieurs témoignages ont montré comment les enseignants à travers leur propre discipline, à travers les périodes de formation en entreprise, à travers divers projets pédagogiques, s’efforçaient de développer chez les élèves une capacité réflexive sur les savoirs, les savoirs conceptualisés et les savoirs d’expériences. Cette mise à distance réflexive, ces postures de travail, et les disputes sur les façons de faire, sur les contenus du travail en situation réelle, développent chez les jeunes des capacités à agir en compétence dans des situations inanticipables. Fabienne Maillard (sociologue) a tenté de répondre à la question qui lui était posée par les organisateurs : « le bac pro a-t-il tenu ses promesses ou les tiendra-t-il un jour ? » Elle a croisé les regards et les attentes pas nécessairement convergentes des politiques, des jeunes, des enseignants, des employeurs, des salariés, des syndicalistes, des branches professionnelles... Comment rendre compatible la finalité insertion exclusive pour certains, et la finalité poursuite d’études recherchée par les jeunes diplômés, mais considèrée comme une « dénaturation » pour les prescripteurs. Ce qui est sûr, c’est que la réalité de la formation en bac pro, la réalité des diplômes, c’est d’abord l’usage qu’en ont fait les enseignants à travers leur travail d’éducation et d’enseignement, les jeunes engagés dans leur formation puis, au delà du diplôme dans leur travail en situation réelle, les employeurs par leurs recrutements ou non, par le travail et ses conditions, qu’ils ont prescrit à leurs employés, et par la reconnaissance salariale et symbolique du travail de leurs recrues...

Ce qui ressort de ce colloque, c’est l’idée partagée et bien illustrée que le gouvernement serait bien inspiré s’il consentait à fournir les moyens et les ressources nécessaires aux enseignants pour mieux faire leur travail, c’est à dire pour dispenser un enseignement exigeant en termes de savoirs conceptualisés et de savoirs de métier, avec une visée culturelle émancipatrice pour les personnes, les futurs travailleurs et citoyens que seront ces jeunes. Et pour fournir aux jeunes des perspectives de développement dans leur travail et/ou dans la poursuite d’études après l’obtention du diplôme.

Emmanuel Quenson (directeur scientifique au CEREQ), à partir d’une comparaison internationale (France, Allemagne, Suisse) a bien montré qu’il n’y a pas un modèle parfait qu’il suffirait d’importer, mais que chaque système de formation professionnelle est confronté à des problèmes largement communs, et cherche des solutions qui prennent en compte les ambitions éducatives et professionnelles des jeunes, les attentes du monde du travail en termes de qualifications et les exigences d’un vivre ensemble et d’un monde commun portées par les citoyen.nes et les sociétés.

En repensant à cette belle journée, je me suis aperçu rétrospectivement que le travail comme activité humaine était partout dans nos débats, mais en pénombre, jamais vraiment explicité. Par exemple, lorsque Fabienne Maillard rapporte qu’un responsable du ministère de l’éducation nationale défend le projet de bac professionnel en déclarant qu’il s’agit de « rencontrer le travail réel, de développer les compétences acquises en situation de travail, et le contrôle en cours de formation pour mieux saisir l’activité réelle des formés ». Ces innovations sont finalement devenues la règle et elles montrent que l’on ne peut pas penser la formation professionnelle indépendamment de l’activité déployée dans le travail, non pas pour les confondre mais pour les articuler, dans une perspective émancipatrice. Lorsque Olivier, enseignant les techniques forestières en lycée agricole et responsable syndical propose de « mieux travailler les gestes professionnels et la réalité du monde professionnel » y compris en faisant venir les professionnels dans les lycées et les enseignants dans les entreprises, il pointe à sa façon cette imbrication entre la formation et le travail. Lorsque Christophe nous montre une vidéo avec ses élèves en formation boucherie qui animent un supermarché de « restaurant du cœur » et qui présentent les produits de leur travail à partir de porcs élevés dans l’exploitation d’un autre lycée agricole, on voit bien comment le travail et la formation, lorsqu’ils sont mis l’un et l’autre « à distance critique » s’épaulent mutuellement. Et on touche du doigt toute la complexité anthropologique du travail et de la formation professionnelle lorsqu’ils sont réalisés et pensés dans un projet authentiquement éducatif.

Ces expériences en situation réelle me convainquent que les syndicalistes et les syndicats devraient davantage prendre appui sur le travail créatif des enseignants et des élèves en formation professionnelle qui sont porteurs d’alternatives éducatives et sociales. Prendre appui sur les exigences d’une transformation du travail portées par l’ensemble des salariés dans le sens de l’émancipation et de la libération.

Cela permettrait de replacer la lutte actuelle nécessaire et cruciale pour valoriser la formation professionnelle publique, dans le prolongement des luttes historiques pour penser et réaliser les transformations de la formation professionnelle et du travail comme des outils d’émancipation ( [1]).

C’est une façon de reconnaître aussi la centralité du travail dans la vie des personnes et des sociétés, en faisant le lien entre la transformation du travail et les constructions d’alternatives sociales, éducatives, culturelles et politiques.

Le journée s’est terminée par un appel des syndicats de la FSU organisateurs à défendre et valoriser la formation professionnelle publique.

Yves Baunay

Chantier travail

Institut de recherche de la FSU

[1Cf. Points de repères – infos n°34 (bulletin numérique et périodique de l’IRHSES www.irhses.snes.edu ) par Yves Baunay

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « L’Institut »