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08-12-2017

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Le dernier mot au lycéen, vraiment ?

Il y a quelques semaines j’entrai pour déjeuner dans un restaurant appartenant à une chaîne spécialisée dans les viandes ; on me présenta une carte abondante et variée ; je pris le temps de choisir mais lorsque je voulus commander la serveuse me dit qu’il n’y avait plus la viande que je souhaitais ; je me repliai sur un second choix, même réponse... Par Gérard Aschieri membre du CESE.

En fait l’essentiel des plats figurant sur la carte n’étaient plus disponibles. J’ai donc eu le choix entre des plats que je n’aimais pas et d’autres dont je n’avais pas vraiment envie et, entré pour manger de la viande, je me suis résolu à commander du poisson.

J’ai repensé à cette mésaventure en lisant les projets de texte sur l’accès des bacheliers à l’enseignement supérieur et les proclamations officielles sur le dernier mot au lycéen. En effet ce dernier mot, en fait « l’accord du lycéen », n’intervient que sur les propositions qui lui seront faites après un processus de sélection où ses premiers choix auront été examinés et écartés. Certes le droit d’accès de tout bachelier à l’enseignement supérieur est bien conservé et on peut s’en réjouir mais le projet de loi généralise en fait un dispositif sélectif où les choix de tout lycéen vont se trouver contraints d’un côté par les places offertes dans les diverses formations et de l’autre par son profil, c’est à dire, sa scolarité antérieure, sa série ou sa filière, ses choix d’option voire son établissement d’origine.

On sait que déjà l’accès aux diverses formations de l’enseignement supérieur et la réussite des jeunes sont largement déterminés par leur filière ou leur série de baccalauréat : les uns ont devant eux un vaste champ des possibles tandis qu’à l’autre bout n’existe qu’ un champ étroit et précontraint. Quand on regarde l’origine sociale des élèves dans les différents types de formation secondaire, inutile de dire qui a le plus de chance de faire partie des heureux gagnants et qui risque de se voir enfermé dans un choix limité voire de n’avoir pas de choix. Au lieu de chercher à corriger cette situation le projet gouvernemental risque de l’aggraver voire de la figer.

La différence entre moi et ces jeunes est que l’enjeu pour moi n’était qu’un repas décevant tandis que pour eux c’est leur avenir, leur poursuite d’études, leur futur métier.

Mais au delà de la question des inégalités face aux études ce sont les besoins de notre société qui risquent d’en pâtir. En effet il y a officiellement un accord général sur le fait qu’il est nécessaire de développer l’accès aux diplômes de l’enseignement supérieur : la Stratégie Nationale de l’Enseignement Supérieur fixe même l’objectif à 60% d’un classe d’âge. Or si l’on regarde la réalité on peut s’apercevoir qu’il n’y aura pas d’augmentation significative en ce domaine si on ne se préoccupe pas de faire accéder aux formations de l’enseignement supérieur et d’y faire réussir ceux qui en étaient jusqu’à présent écartés. Bref démocratisation et accroissement du nombre de diplômés pour répondre aux besoins de la société sont indissociables. C’est ce que disait fin 2012 le CESE dans un avis « Démocratisation de l’enseignement supérieur : l’enjeu du premier cycle » et il y affirmait :«  une régulation a priori de l’accueil des étudiants entre les différentes voies ne peut constituer qu’une fausse solution qui irait en fait à l’encontre de l’objectif de démocratisation de l’enseignement supérieur. ».

C’est malheureusement cette voie que le gouvernement semble avoir choisie au lieu de répondre aux enjeux en donnant aux établissements d’enseignement supérieur et singulièrement aux universités les moyens financiers, humains, pédagogiques, organisationnels, de prendre en charge la diversité des bacheliers. En la matière une meilleure orientation en aval est sans aucun doute indispensable car il ne s’agit pas d’envoyer les jeunes dans un mur -et certaines des dispositions prévues par le gouvernement semblent aller dans ce sens-mais celle-ci doit viser à les aider à faire leur choix et non le leur imposer ; et surtout ce sera insuffisant si l’amont n’est pas mis en mesure de faire face aux enjeux.

Et dans un contexte où les universités sont étranglées financièrement et où les efforts faits ces dernières années pour un meilleur accueil des bacheliers risquent d’être par là même bloqués, la tentation sera grande pour chacune des composantes de choisir les bacheliers les plus faciles à former et de rejeter les autres. Au risque de compromettre l’avenir de dizaines de milliers de jeunes et de perdre la richesse que peut constituer la diversité des profils et des projets.

Gérard Aschieri

https://www.alternatives-economiques.fr/dernier-lyceen-vraiment/00081933

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