08-02-2019

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"Le mouvement des ’stylos rouges’ ouvre une page nouvelle dans les mobilisations enseignantes" par B. Geay

"Le mouvement des ’stylos rouges’ ouvre une page nouvelle dans les mobilisations enseignantes", estime Bertrand Geay, sociologue, professeur de sciences politiques à l’université de Picardie et spécialiste du syndicalisme enseignant et des actions collectives dans le monde éducatif, dans une interview à AEF info le 9 janvier 2019.

Selon lui, le fait que les "stylos rouges" se soient construits hors syndicats montre une "recherche d’efficacité". Bertrand Geay estime possible que les "stylos rouges" parviennent à "bouleverser la hiérarchie des revendications syndicales" et à faire de la question du pouvoir d’achat une des priorités. Désormais, selon lui, la suite du mouvement dépend des "moyens d’action" qui vont être utilisés.

Bertrand Geay, sociologue spécialiste du syndicalisme enseignant DR

AEF info : Le mouvement des stylos rouges, qui compte près de 60 000 membres sur sa page Facebook, est-il nouveau dans sa forme et son mode d’action concernant les mobilisations enseignantes ?

Bertrand Geay : Il est nouveau sur l’usage des réseaux sociaux et les opportunités que cela offre : la rapidité, la possibilité d’échanger et de faire prendre la mobilisation. Ce mouvement ouvre une page nouvelle dans les mobilisations enseignantes, c’est certain. Le fait, en revanche, qu’il s’inscrive en marge des syndicats n’est pas nouveau. Il y a eu des précédents importants, comme lors de la séquence 1986-1989, dans un contexte particulier (attaques politiques contre l’école publique, retour de la droite, affaiblissement syndical…). Des coordinations s’étaient alors développées chez les instituteurs. Ce mouvement avait suivi une mobilisation étudiante d’abord, contre la loi Devaquet, puis des cheminots. Les enseignants s’étaient rassemblés : il y avait des syndicalistes minoritaires, avec des jeunes enseignants qui ne se retrouvaient pas dans les syndicats et leurs dirigeants plus âgés. Cet aspect générationnel se retrouve peut-être chez les "stylos rouges", même s’il faudrait enquêter sur ce point. Par la suite, les syndicats avaient suivi. C’est un peu comme actuellement avec les "gilets jaunes" : un mouvement qui marche et qui en incite d’autres à trouver de nouveaux modes d’actions.

AEF info : Que signifie le fait que ce mouvement, à l’instar des "gilets jaunes", se soit construit hors syndicat ?

Bertrand Geay : Il ne faut pas opposer les syndicats et les mouvements qui se construisent en marge. Le mouvement des "stylos rouges" résulte du fait que, depuis 15-20 ans, il n’y a eu aucune avancée salariale et que la situation devient critique. Les enseignants ont un niveau de rémunération très faible et il y a toute une nouvelle génération qui ne supporte plus cette dégradation progressive.

Ce mouvement est d’abord à la recherche d’une efficacité, problème auquel sont également confrontés les syndicats, même s’ils parviennent à nuire à certaines réformes, à faire bouger certaines choses. Cela résulte aussi du fait que les espaces de discussions sont peu nombreux, surtout avec Jean-Michel Blanquer.

AEF info : Les revendications des "stylos rouges" ne sont-elles pourtant pas similaires à celles des syndicats ?

Bertrand Geay : La particularité du mouvement au niveau de ses revendications est la mise en avant de la question du pouvoir d’achat et des conditions d’exercice du métier. C’est ainsi que les enseignants des premier et second degrés se mobilisent sur cette question ensemble, et qui plus est seuls, sans les autres fonctionnaires. Les réformes sont un peu mises de côté. Le pouvoir d’achat unifie les revendications, à la différence d’autres mobilisations qui portaient davantage sur les postes et les moyens, mais étaient souvent localisées, et de celles sur les réformes, qui avaient du mal à rassembler. Là, la mobilisation est d’abord "pour" les profs, qui revendiquent des mesures pour eux, et non pour l’institution.

AEF info : Le ministre a estimé, dans une interview le 6 janvier (lire sur AEF), que ce mouvement était le résultat d’une "crise syndicale". Peut-on parler de crise syndicale dans le monde enseignant ?

Bertrand Geay : Il y a longtemps que les syndicats enseignants ont perdu de leur force. Néanmoins, ils restent parmi les syndicats les plus implantés. En outre, les "stylos rouges" ont un discours beaucoup moins "antisyndical" que les "gilets jaunes", d’autant moins que beaucoup d’entre eux sont syndiqués. Il est un peu tôt pour parler de crise, d’autant plus que les organisations syndicales vont s’immiscer dans le mouvement. D’ailleurs, le fait que la participation aux élections professionnelles stagne voire est en légère hausse (lire sur AEF) montre qu’il n’y a pas d’effondrement des syndicats. Le mouvement des "stylos rouges" montre en revanche certainement un désaveu vis-à-vis du gouvernement et une impatience vis-à-vis des syndicats.

Un des problèmes des syndicats enseignants est, qu’en plus d’être divisés par fédération, ils sont divisés par catégorie professionnelle, entre le premier et le second degré notamment. Il est d’ailleurs significatif que les "stylos rouges" aient été contactés par le Snes-FSU, et non par la FSU qui regroupe également le Snuipp-FSU du premier degré.

AEF info : Justement, le Snes-FSU, comme d’autres syndicats, après avoir regardé de loin ce mouvement se construire, s’est rapproché de lui (lire sur AEF). Comment expliquer cette attitude ?

Bertrand Geay : Le Snes se montre intéressé et c’est normal puisqu’il est hostile au ministre et est d’accord avec de nombreuses revendications des "stylos rouges". Ce n’est pas la première fois que le Snes se rallie à des mouvements qui ont débuté sans lui, notamment à ceux d’associations professionnelles. Certes, c’est davantage dans sa culture d’animer le mouvement que d’être à la remorque. Il faudra voir par la suite si les drapeaux syndicaux sont acceptés par le mouvement.

AEF info : Les "stylos rouges" peuvent-ils aboutir à faire évoluer les pratiques syndicales ?

Bertrand Geay : Sur le fond, la question salariale peut devenir une des priorités et bouleverser la hiérarchie des revendications. Sur la forme également, en termes de pratiques de discussions, de consultation et de mobilisation via les réseaux sociaux.

AEF info : Ce mouvement peut-il perdurer et obtenir des réponses à ses revendications ?

Bertrand Geay : La grande question est celle des moyens d’action. Actuellement, cela semble se construire en dehors de la grève. Or, c’est généralement ce moyen-là qui crée un rapport de force avec le ministère. Mais il n’est pas impossible que des rassemblements, par exemple les mercredis après-midi ou les samedis, permettent un effet d’entraînement. Il y a eu jusque-là une forte détermination. Il s’agit désormais pour eux de parvenir à se rassembler et à trouver des moyens d’action efficaces et visibles.
En revanche, la rétention des notes, ou le fait de noter tout le monde 20/20 comme cela fut fait à Lille par des "stylos rouges", est un mode d’action beaucoup plus incertain car il crée beaucoup de divisions chez les personnels et il y a de fortes pressions de la part des parents et de l’administration. Ce mode d’action est davantage efficace lorsque le mouvement est déjà lancé, mais moins pour lancer un mouvement.

https://www.aefinfo.fr/acces-depeche/598915

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