26-05-2020

 | ON A VU

Le nouvel esprit du néolibéralisme : égalité et prospérité économique

Par Hélène Périvier, OFCE, directrice de PRESAGE et Réjane Sénac, CEVIPOF*
Durant le 20e siècle, la situation juridique, sociale et économique des femmes vivant dans les démocraties occidentales s’est améliorée. Cette dynamique a été en partie le fruit d’une convergence d’objectifs entre les besoins du capitalisme et le désir d’émancipation des femmes, en particulier s’agissant de leur participation au marché du travail. Cette convergence a toujours été accompagnée de tensions et de contradictions, mais depuis les années 1990, les indicateurs statistiques, en particulier les écarts de salaires, montrent que les inégalités professionnelles ne se réduisent plus(1).

Dans ce contexte, comment l’égalité des sexes est-elle promue ? Pour répondre à cette question, nous analysons les principes de justification des politiques d’égalité, en particulier dans l’articulation entre les registres politique, juridique, éthique et économique.

Sexisme bienveillant ou ruse néolibérale ?

La stagnation des écarts de salaires est l’une des expressions les plus dénoncées de la persistance des inégalités entre les femmes et les hommes. Pour relancer la dynamique égalitaire sans contrarier les demandes d’une économie de marché mondialisée, il est désormais courant de faire la démonstration du coût des discriminations et de la performance des politiques d’égalité pour convaincre de leur bien-fondé. La diffusion dans le débat public d’arguments tels que « les femmes font de la politique ou du management autrement », « plus de femmes dans les instances dirigeantes des entreprises, c’est une valeur ajoutée », « la diversité, c’est bon pour le business » ou « les discriminations sont coûteuses » relève-t-elle d’un pragmatisme efficace et bienveillant ou d’une idéologie conservatrice reconfigurée dans une apparence plus respectable ? S’agit-il d’une stratégie des défenseurs de l’égalité pour contourner le projet néolibéral en mobilisant ses propres armes, ou au contraire d’une victoire de la ruse néolibérale qui parvient ainsi à marchandiser jusqu’au principe d’égalité (2) ?

L’analyse coût-bénéfice au service de la mise en œuvre du principe d’égalité

Dans un monde où les ressources sont rares, une des tâches des économistes est de trouver comment les allouer au mieux. L’évaluation coûts-bénéfices est ainsi utile à la mise en œuvre du principe d’égalité dans la mesure où elle permet de choisir les instruments les plus efficaces au moindre coût. L’analyse économique est ici au service du bien commun, en l’occurrence l’égalité des sexes. La justification des politiques d’égalité par leurs performances économiques et sociales se distingue de cette approche dans la mesure où elle consiste à évaluer non pas l’efficacité des mesures en termes d’égalité, mais la légitimité des politiques d’égalité à l’aune de leur rendement escompté. Comme il s’agit de justifier ces politiques, cela conduit à tenter de montrer qu’elles sont rentables et qu’elles ne font que des gagnants. Le récit est alors celui d’une convergence entre les objectifs politiques et juridiques d’égalité, ceux éthiques d’une société bonne, et les objectifs économiques d’une société efficace et productive. Les discriminations sont ainsi réduites à un problème d’allocation des ressources, en particulier celle du facteur travail, qui entraverait la croissance économique ou les bénéfices des entreprises.

Qu’en est-il concrètement d’un point de vue de l’analyse économique ? Si une femme qualifiée est discriminée en raison de son sexe et qu’elle n’obtient pas un poste à la hauteur de ses compétences, cela correspond à une mauvaise allocation du capital humain. En faisant l’hypothèse qu’il n’y a pas de rationnement des postes à responsabilité, le capital humain est sous-utilisé, cette situation est inefficace. En réalité, le nombre de poste à responsabilité est rationné et la non-promotion de cette femme profite à l’homme qui est promu à sa place. Cette situation est inefficace si l’homme est moins compétent que la femme. L’entreprise qui discrimine les femmes va donc en payer le coût, car elle sera moins profitable que celle qui ne discrimine pas. Dans un monde idéalisé de concurrence pure et parfaite(3), les lois du marché mettent ainsi fin aux discriminations. Mais si l’homme est aussi compétent que la femme, alors cette situation n’est plus inefficace et elle est même optimale au sens de Pareto car il n’est pas possible d’améliorer la situation professionnelle de cette femme, ou plus généralement des femmes, sans dégrader celle de cet homme, ou plus généralement des hommes déjà en poste ou à promouvoir. Aussi optimale soit cette situation, elle n’en est pas moins injuste. Par ailleurs, tout ceci suppose qu’il soit possible de comparer finement les compétences individuelles, ce qui n’est pas le cas.
La marge d’incertitude qui persiste favorise la discrimination de femmes sur des motifs prétendument objectifs. Sous couvert de différences individuelles, les comportements discriminatoires indirects et systémiques persistent alors tout en renvoyant la responsabilité aux personnes discriminées. La question pertinente n’est pas celle de l’efficacité de l’égalité, mais de la juste redistribution des ressources et des richesses. Si la lutte contre les discriminations peut faire grossir le gâteau – ou pas – n’est pas la question. Celle qui se pose est celle de la répartition du gâteau, indépendamment de sa taille.

Le leurre du gagnant-gagnant

Qu’en est-il concrètement d’un point de vue de l’analyse économique ? Si une femme qualifiée est discriminée en raison de son sexe et qu’elle n’obtient pas un poste à la hauteur de ses compétences, cela correspond à une mauvaise allocation du capital humain. En faisant l’hypothèse qu’il n’y a pas de rationnement des postes à responsabilité, le capital humain est sous-utilisé, cette situation est inefficace. En réalité, le nombre de poste à responsabilité est rationné et la non-promotion de cette femme profite à l’homme qui est promu à sa place. Cette situation est inefficace si l’homme est moins compétent que la femme. L’entreprise qui discrimine les femmes va donc en payer le coût, car elle sera moins profitable que celle qui ne discrimine pas. Dans un monde idéalisé de concurrence pure et parfaite(3), les lois du marché mettent ainsi fin aux discriminations. Mais si l’homme est aussi compétent que la femme, alors cette situation n’est plus inefficace et elle est même optimale au sens de Pareto car il n’est pas possible d’améliorer la situation professionnelle de cette femme, ou plus généralement des femmes, sans dégrader celle de cet homme, ou plus généralement des hommes déjà en poste ou à promouvoir. Aussi optimale soit cette situation, elle n’en est pas moins injuste. Par ailleurs, tout ceci suppose qu’il soit possible de comparer finement les compétences individuelles, ce qui n’est pas le cas. La marge d’incertitude qui persiste favorise la discrimination de femmes sur des motifs prétendument objectifs. Sous couvert de différences individuelles, les comportements discriminatoires indirects et systémiques persistent alors tout en renvoyant la responsabilité aux personnes discriminées. La question pertinente n’est pas celle de l’efficacité de l’égalité, mais de la juste redistribution des ressources et des richesses. Si la lutte contre les discriminations peut faire grossir le gâteau – ou pas – n’est pas la question. Celle qui se pose est celle de la répartition du gâteau, indépendamment de sa taille.

Si l’argument du juste rapporte, pourquoi s’en priver ?

L’apparent pragmatisme de la valorisation économique des politiques d’égalité ou de la lutte contre les discriminations s’inscrit ainsi dans une double tentation : celle du « gagnant-gagnant », mais aussi celle de l’illusion du consensus(4) face à une évidente performance de l’égalité. La question en angle mort est en effet la suivante : si la preuve est faite que les discriminations rapportent, nous faudrait-il les accepter pour autant ? On ne pourrait plus rejeter l’argument économique en disant d’autorité que cette preuve n’est pas recevable sous prétexte que le juste est inefficace. Légitimer l’égalité par sa rentabilité ouvre une brèche qu’on ne peut pas colmater aussi facilement.

En effet, l’égalité n’est plus un principe si elle est soumise à la démonstration de sa performance. Ainsi, pour qu’elles soient structurelles et non conjoncturelles, les politiques d’égalité doivent être portées au nom d’un principe de justice sans condition, autosuffisant et non-négociable(5). Des bénéfices collatéraux sont possibles, mais ils ne doivent pas justifier ou supplanter l’objectif politique.
De façon générale, l’analyse coûts-bénéfices appliquée aux choix politiques, et non aux instruments mobilisés pour les réaliser, amène à les hiérarchiser, voire à en exclure. Les moyens donnés à l’action publique sont alors déterminés au regard du critère de la rentabilité de l’objectif poursuivi. Seront sélectionnés les objectifs politiques qui sont perçus comme coûtant le moins et rapportant le plus, ceci pouvant aller jusqu’à justifier le fait de renoncer à ceux qui sont identifiés comme trop coûteux, ou ceux pour lesquels le calcul économique n’est pas applicable. La rentabilité devient alors un outil de sélection des objectifs et des principes, et non pas un outil d’allocations de ressources aux objectifs eux-mêmes. Le « pourquoi faire ? » est alors déterminé et conditionné par le « quoi faire ? » et le « comment faire ? ». S’il était démontré que discriminer est rentable que ferions-nous ? S’il était démontré que lutter contre les discriminations en raison du sexe « rapportait » plus, par exemple, que de lutter contre les discriminations en raison de leur appartenance, vraie ou supposée, à une religion cela justifierait-il pour autant une hiérarchisation des politiques d’égalité ?

L’égalité sans condition

Contrairement à ce qu’il serait tentant de croire, l’approche par la performance de l’égalité est une stratégie qui secondarise et fragilise l’application des principes fondamentaux d’égalité et d’émancipation individuelle. En effet, la fin ne justifie pas les moyens, mais les moyens conditionnent la fin. Le recours au registre conséquentialiste (6) participe ainsi d’un nouvel esprit néolibéral, reposant sur l’argument de la performance de la mixité et de la rentabilité de la lutte contre les discriminations. Il s’inscrit dans la stratégie d’investissement social en affirmant que les politiques d’égalité rapportent plus qu’elles ne coûtent au regard de leur performance, pas seulement économique, mais aussi sociale. Afin de ne pas soumettre le politique à l’économique sans l’assumer, il faut reconnaître qu’utiliser l’argument de la performance pour justifier les politiques d’égalité, c’est prendre le risque de les mettre sous condition de rentabilité et donc de les rendre irrationnelles. C’est une négation à la fois de la dimension structurelle des inégalités, et de la violence qui est faite aux individus discriminés et à leur légitime demande de justice.

L’égalité sera sans condition ou ne sera pas.

Hélène Périvier est économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Elle dirige le Programme de Recherche et d’Enseignement des SAvoirs sur le Genre (PRESAGE).

Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au CEVIPOF, est membre du comité de pilotage de PRESAGE. Ses recherches interrogent les expressions contemporaines du principe d’égalité à travers le prisme des différenciations jugées légitimes et illégitimes.

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