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10-05-2017

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Le printemps du Maitron Un riche débat entre historiens

Yves Baunay de Institut de recherche de la FSU a participé à cet évènement.
Les organisateurs avaient vu grand en réservant le grand amphi de la Sorbonne : 800 places et tout un symbole faisant écho à « l’ambition pédagogique et citoyenne du Maitron, à tous les niveaux de l’éducation ».

Patrick Boucheron, professeur au collège de France a souligné un autre symbole en débattant en compagnie d’Edwy Plenel (journaliste, ex-militant politique trotskyste) d’Ivan Jablonka (professeur d’histoire à Paris 13, petit fils de militant-es communistes polonais juifs dont il a fait un livre (1) et de Julie Clarrini, journaliste et animatrice de la dernière table ronde. L’historien a parlé de « reconquête » de la Sorbonne comme espace universitaire d’étude et de recherche, sur l’histoire des pauvres, des humbles, de tous ceux et de toutes celles qui ont fait l’histoire réelle de notre pays et de l’humanité. Des thématiques qui n’ont plus semble-t-il cours à la Sorbonne aujourd’hui. Le « Printemps du Maitron » était pour lui une façon de réinstaller l’histoire sociale et militante à la Sorbonne ; une façon de « relier les vies, les gestes et les engagements passés à ceux du présent ». Les trois débatteurs, poussés par l’animatrice, ont réussi à nous tenir en haleine en tissant, par ce va et vient permanent, les fils invisibles qui relient l’histoire des militant-es connus et inconnus qui ont marqué la période 1789-1968, à l’histoire en train de se faire, et celle imprévisible que nous tentons de faire advenir.

Un troisième symbole était pointé dans le texte d’appel à participation : « le printemps du Maitron » avec ses 170.000 biographies de militantes et de militant-es, (soit) autant de vies d’engagements qui ont fait l’histoire de 1789 à 1968 », ce printemps là devait annoncer la commémoration du 50ème anniversaire d’un autre printemps, celui du mouvement de mai-juin 1968.

Pour les organisateurs, il s’agissait « d’anticiper sur les débats historiques et sociologiques qui vont prendre forme et force » l’année prochaine.

Le débat nous a invité à nous interroger sur ce qu’est l’Histoire (avec un H) et « l’histoire connaissance » ; sur les liens entre les histoires individuelles de tous les êtres humains sans distinction hiérarchique, sans jugement de valeurs et l’histoire collective des groupes humains et de l’humanité. Ni les premières, ni la seconde ne sont déterminées à l’avance. En mettant en avant des biographies individuelles qui sont toutes marquées par les situations sociales et historiques où elles ont pris place, et qui ont marqué en même temps leur environnement social en le transformant, les historiens ont cherché à comprendre et à nous inciter au même effort de compréhension, de ce qui se joue dans la vie et l’engagement des gens ordinaires.
Par exemple Ivan Jablonka, à propos de ses grands-parents communistes militant dans les années 30 pour le rattachement de la Pologne à l’URSS s’est interrogé : étaient-ils victimes d’une illusion pour être restés communistes jusqu’à la fin de leur vie, en dépit de ce qui se passait en URSS et ailleurs ? Sa réponse d’historien est surprenante mais intéressante : non, l’illusion c’est de croire qu’ils étaient sous l’emprise d’une illusion. En fait, les trois historiens sont tombés d’accord pour considérer que tous ces militant-es, syndicalistes, politiques, socialistes, communistes, trotskystes... étaient engagés dans des activités militantes où ils cherchaient à se grandir en transformant le monde où ils vivaient, en déployant des activités qui en même temps les dépassaient comme individus agissant, toujours avec d’autres humains, et pour d’autres humains. C’est en cela qu’ils ont fait histoire et société, à leur façon.

Au total, j’ai passé une bonne soirée. Pendant la pause-buffet, j’ai rencontré des amis avec qui j’ai pu échanger. J’ai été étonné de rencontrer si peu de syndicalistes, mais beaucoup de retraités... J’ai pu discuter avec des historiens que j’ai interrogé sur le fait qu’ils s’intéressaient et parlaient avec beaucoup de pertinence de l’histoire des travailleurs-militants mais assez peu du contenu subjectif de leurs activités : activités de travail et activités militantes.

Cela m’a permis de mettre en regard la difficulté des historiens à parler du travail et de son contenu, de l’activité de travail comme réserves d’alternatives sociales, syndicales et politiques, et les difficultés des syndicalistes d’aujourd’hui à travailler les problématiques du travail. Ce qu’a révélé notamment le séminaire des 1er et 2 février derniers « Les dix ans du chantier travail de l’Institut de recherche de la FSU ». Mais c’est un autre débat ! Ou peut-être est-ce le même débat ? J’ai d’ailleurs remarqué que les historiens, lorsqu’ils tentaient d’articuler les histoires individuelles à travers les biographies des militant-es et l’histoire des sociétés humaines, adoptaient une posture qui me rappelait celle du philosophe Yves Schwartz, inventeur de l’ergologie : la théorie de l’activité humaine (2).

Pour terminer sur une note plus personnelle, je viens d’apprendre qu’une note biographique me concernant a été proposée au dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, qu’Alain Dalançon a eu la gentillesse de proposer et de rédiger. J’ai eu avec Alain des échanges qui rejoignent les débats des historiens. Comment introduire dans ces biographies, au delà des faits avérés et des parcours visibles, des éléments plus subjectifs qui éclairent les débats de normes et de valeurs qui ont pu agiter les militant-es notamment dans des moments cruciaux. C’est d’ailleurs ces dimensions là que Ivan Jablonka introduit dans son livre pour nous faire comprendre l’histoire réelle de ses grands-parents juifs polonais, antisionistes, marxistes, communistes...

Yves Baunay

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