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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

Le refus du modèle de l’université-entreprise Par Christian Laval

L’éruption soudaine du monde universitaire français, pour une fois heureusement solidaire,
contre la réforme du statut des enseignants-chercheurs, est un événement majeur.

Le refus du modèle de l’université-entreprise

Par Christian Laval

L’éruption soudaine du monde universitaire français, pour une fois heureusement solidaire,
contre la réforme du statut des enseignants-chercheurs, est un événement majeur. Le recul de
l’Élysée sur ce dossier en est la conséquence logique. Il freine, au moins pour un temps, la
déconstruction de l’université et des institutions de recherche, il bloque momentanément la
construction de « l’Entreprise cognitive » amorcée depuis une dizaine d’années.
Ce mouvement de refus n’est pas unique en Europe, il a de nombreuses analogies avec la
puissante mobilisation des étudiants et professeurs italiens à la fin de l’années 2008. Mais le
mouvement en France pose peut-être de la façon la plus nette la question clé du devenir de
nos institutions d’enseignement et de recherche, la question décisive du sens des mutations
qu’elles ont déjà connues et des réformes que le pouvoir politique entend continuer de leur
appliquer.
Certes, il aura fallu du temps pour que les travaux qui, depuis les années 1990, ont porté au
jour la logique néolibérale des transformations touchant le monde scolaire, universitaire et
scientifique soient enfin entendus et que ces analyses deviennent comme des idées partagées.
Longtemps les étudiants opposés à ces réformes qui faisaient progresser « par pièces
détachées » le nouveau modèle de l’université entrepreneuriale (LOLF, LMD, LRU), ont été
minoritaires, parfois même durement réprimés par la police, en tout cas régulièrement défaits
faute d’avoir pu entraîner la masse des étudiants et surtout un corps enseignant par trop
asthénique. La grande presse, collée paresseusement à la parole officielle, ne fit rien pour
éclairer les enjeux et anticiper les étapes suivantes, pourtant guère difficiles à deviner.
Il n’est peut-être pas trop tard pour inverser la tendance de ces dix dernières années en Europe
et dans le monde. L’une des conditions pour que cette révolte ait des effets durables, au-delà
du premier recul élyséen, repose sur la capacité des acteurs engagés dans ce mouvement,
individus, associations, collectifs et syndicats, à comprendre ce qui est en jeu, à saisir le sens
global des réformes précédentes, la nature de la transformation du système université-
recherche.
Cette transformation a pris son départ avec la déclaration de la Sorbonne en 1998 et le
lancement du « processus de Bologne » en 1999 qui visait à l’établissement d’un espace
européen de l’enseignement supérieur, lequel était pensé comme l’une des composantes d’un
marché du travail homogène en Europe, régi par un principe de concurrence entre pôles
d’excellence. Claude Allègre, avec la délicatesse de pensée et de formule qui le caractérisait,
avait en partie vendu la mèche en expliquant dans le journal Le Monde qu’il fallait s’adapter,
et même adhérer, à la marchandisation du savoir : « le commerce de cette marchandise
virtuelle qu’est l’esprit aura lieu –a déjà lieu- à l’échelle mondiale, sans frontières et, pour
l’instant sans contrôle clair. Marchandise impalpable, qui ne se transfert que d’esprit à
esprit, se transporte aisément d’un bout à l’autre de la planète, a un coût, a un prix, une
valeur marchande » (Claude Allègre, Le Monde, 26 mai, 2000). Comme l’a montré la
sociologue Sandrine Garcia (« L’Europe du savoir contre l’Europe des banques ? La
construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur », Actes de la recherche en
sciences sociales, n° 166-167 – 2007/1-2. pp. 80-93), cette stratégie avait trois composantes :
l’harmonisation des diplômes, le système de crédits ECTS (European Credit Transfer and
Accumulation System) et l’assurance-qualité, tous éléments qui n’avaient de sens que par
rapport à une logique de compétition entre universités à l’échelle nationale, européenne et
même mondiale.
Avec les encouragements de Bruxelles et conformément au rapport Attali (Pour un modèle
européen d’enseignement supérieur, Ministère de l’Éducation nationale 1998, document
fondateur pour toutes les réformes universitaires jusqu’à aujourd’hui), les transformations se
sont poursuivies pendant dix ans dans le sens d’une hybridation de plus en plus étroite de
l’université et du monde de l’entreprise. Un double dogme s’est imposé : la recherche n’a de
sens qu’appliquée, l’enseignement doit être professionnalisant. L’Amérique était donnée
comme le modèle absolu par les gouvernants de la « gauche réaliste et moderne ». La Loi sur
l’innovation et la recherche de juillet 1999, présentée conjointement par D. Strauss-Kahn et C.
Allègre, a constitué une étape importante en attribuant aux entités publiques la fonction
d’incubateurs de start-up et en favorisant l’intrication des intérêts scientifiques et des intérêts
financiers dans la recherche. Mais l’essentiel restait à venir. Lier de plus en plus étroitement la
production des connaissances et leur « valorisation » économique, organiser le marché de
l’enseignement supérieur et de la recherche selon un principe de « compétitivité », ne pouvait
aller sans une transformation des structures de pouvoir des universités et des organismes de
recherche. Il fallait que ces institutions deviennent elles-mêmes des « entreprises », certes plus
que jamais contrôlées par le pouvoir politique, mais des entreprises quand même avec un vrai
patron à leur tête, un staff managérial efficace, une plus grande liberté pour lever des fonds
nouveaux, des outils de gestion du « personnel » et de recrutement pour « optimiser » la
« performance » des unités de production universitaires et scientifiques, et un organigramme
et des instances de direction moins démocratiques mais supposés plus efficaces et plus
souples. Il fallait surtout mettre en place un dispositif qui soit tel que la grande masse des
personnels enseignants et des chercheurs soient contraints de s’engager dans un régime de
compétition et de sélection entre universités et laboratoires, coopèrent d’eux mêmes à
l’application de la LOLF, en se pliant aux méthodes managériales de fixation des objectifs, de
contractualisation des moyens, de soumission aux procédures bureaucratiques d’appel d’offre
et d’évaluation.
Le « plan campus », favorisant sur le principe spencérien de la « survie des plus aptes »
l’émergence de « pôles d’excellence » en fut la conséquence la plus immédiate. Beaucoup des
présidents se sont plu à parler cette nouvelle langue et à revêtir leurs nouveaux habits de PDG
au point de participer activement à l’élaboration et à l’application, parfois un peu brutale, de
la LRU (« loi relative aux libertés et aux responsabilités de l’université ») votée à la sauvette
en plein été 2007, au moment où les étudiants et leurs enseignants sont censés ne plus penser
à rien (pour une analyse de la LRU, cf. l’article d’Annie Vinokur : http://www.mutations-
institut-fsu.org/ ?p=71)
La LRU a pourtant soulevé de fermes protestations syndicales et les interrogations d’un grand
nombre d’enseignants, soudain privés des règles collectives de recrutement de leurs nouveaux
collègues. Mais là non plus, l’opposition ne fut pas assez puissante, d’autant que Valérie
Pécresse eut l’habileté de neutraliser quelques-uns des syndicats étudiants par des promesses
qui ne coûtaient pas cher. L’active collaboration de la majorité de la CPU, la Conférence des
présidents d’université, aux réformes, ne fut pas pour rien dans la trop longue anesthésie du
milieu, d’autant que le pouvoir politique fit mine de réduire la « communauté universitaire »
aux seuls « managers » qu’il avait contribué à installer à la tête des établissements
universitaires.
La faiblesse des résistances du milieu et l’active collaboration des « managers » incitèrent le
gouvernement et N. Sarkozy à précipiter le mouvement, d’autant que se menait en parallèle
un démantèlement sans précédent des organismes de la recherche inspiré des méthodes
normalisatrices de la Nouvelle Gestion Publique. Le projet transformant le statut des
enseignants-chercheurs devait logiquement parachever la mutation de l’université en
« Entreprise cognitive », en donnant au « patron » le pouvoir d’évaluer ses employés,
d’organiser leurs services, de leur distribuer les primes dans le cadre de « l’autonomie » de
gestion des personnels fixée par la LRU. C’était sans compter sur la soudaine prise de
conscience des universitaires. Cette dernière mesure, qui les touchait très directement,
installait un dispositif de concurrence entre eux, laquelle concurrence serait arbitrée par un
« manager » dont les pouvoirs exorbitants eu égard aux règles traditionnelles de jugement par
les pairs mettait en cause l’autonomie du travail académique et la dignité même du métier de
chercheur et d’enseignant.
Cette réforme était la réforme de trop, celle qui révélait le sens de toutes les autres. Avec elle,
c’était la situation sinistrée de l’université, les conditions déplorables de travail qu’on y
trouvait souvent, le déclassement matériel et symbolique de ceux qui la servaient, la
précarisation d’un grand nombre de ses agents, et le mépris général et fort ancien qu’on lui
réservait dans les hautes sphères, qui devenaient soudain insupportables. D’autant que, le 22
janvier, Nicolas Sarkozy, dans un discours devenu « collector », s’efforçait d’humilier
l’ensemble des acteurs de la recherche française afin qu’ils sachent bien dans quel mésestime
l’opinion du pays devait tenir ces paresseux inefficaces qui coûtaient si cher aux
contribuables.
Le résultat est catastrophique pour le pouvoir politique qui subit un bel échec. Il ne fallait
surtout pas que les enseignants comprennent trop vite où tout cela les menait, vers quel type
de changement on voulait les entraîner, du moins avant que la mutation de l’université en
« Entreprise cognitive » n’ait atteint le stade de l’irréversibilité. Le pouvoir a sous-estimé la
capacité de mobilisation d’un milieu universitaire qui a supporté beaucoup d’affaiblissements,
mais qui tient chèrement à ce qui lui reste de dignité et de liberté. Il a méconnu également
l’effet des mobilisations précédentes des chercheurs qui ont montré la voie aux universitaires.
Il a enfin perdu de vue la conjoncture nouvelle dans laquelle nous sommes entrés depuis
l’automne 2008. Tant pis pour lui. Mais tout reste encore à faire pour une autre réforme de
l’université sur d’autres fondements. Universitaires, étudiants, encore un effort pour inventer
une autre université !

Christian Laval

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